« Trafic légal d’êtres humains » : le programme israélien d’expulsion massive des réfugiés africains

« Trafic légal d’êtres humains » : le programme israélien d’expulsion massive des réfugiés africains

#Réfugiés

Quarante-mille demandeurs d’asile érythréens et soudanais en Israël ont le choix entre accepter un billet d’avion pour des pays dangereux et encourir une peine de prison d’une durée indéterminée

Togod Omar attend une décision sur sa demande d’asile depuis cinq ans (Tessa Fox/MEE)
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19 janvier 2018
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Friday 19 January 2018 18:26 UTC
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19 janvier 2018

TEL AVIV, Israël – Togod Omar, activiste soudanais, a défendu pendant cinq ans la démocratie et les droits des travailleurs dans son pays, jusqu’à ce que ses activités soient portées à l’attention de la dictature soudanaise.

« [Le gouvernement] a commencé à nous attaquer et à tuer nos amis à l’université. Lorsqu’ils ont tué un de mes amis sous mes yeux, c’était la fin [pour moi]. Je savais que je devais me cacher », a raconté Omar à Middle East Eye.

« Ma vie était menacée. » Il s’est caché pendant dix mois.

Les services de sécurité du gouvernement qui étaient à sa recherche se rendaient fréquemment au domicile familial. « Ils demandaient à ma mère : "Où est Togod ? Nous le voulons." » Les forces de sécurité appréhendaient également le frère d’Omar sur le chemin du retour de l’école et lui demandaient où il se trouvait.

Omar avait deux solutions : rejoindre les rebelles et se battre contre l’armée ou fuir sa patrie. « J’ai beaucoup réfléchi à ce que cela signifiait pour moi de prendre une arme et de tuer des gens. J’ai décidé que ce n’était pas une option pour moi. »

Comme il n’avait pas de passeport, Omar a demandé à son oncle de l’aider à en acheter un faux. En 2011, il s’en est servi pour passer en Égypte et finalement en Israël, où il vit depuis sept ans.

Le départ ou la prison

Israël projette d’expulser, à partir d’avril prochain, 40 000 demandeurs d’asile africains partageant une histoire similaire à celle d’Omar.

Ils auront le choix entre accepter 3 500 dollars et un billet d’avion pour un pays indéfini et encourir une peine d’emprisonnement d’une durée indéterminée.

La majorité des demandeurs d’asile sont entrés en Israël entre 2006 et 2012, avant la construction d’une barrière qui a fermé la route à la frontière égyptienne.



Selon la Hotline pour les réfugiés et les migrants, en moyenne, 0,15 % seulement des personnes qui déposent une demande d’asile sont reconnues en tant que réfugiés en Israël. La majorité des demandeurs d’asile en Israël – 73 % – proviennent d’Érythrée et 19 % sont originaires du Soudan.

À l’origine, Omar n’avait pas prévu d’aller en Israël, mais il pensait qu’il serait menacé d’expulsion s’il essayait de demander l’asile en Égypte. 

« En 2005, le gouvernement égyptien a tué de nombreux jeunes Soudanais en tentant de les expulser vers le Soudan. Notre pays coopère avec leur gouvernement. Ils vous expulsent si vous parlez à voix haute contre le gouvernement soudanais », a déclaré Omar, expliquant ce qui l’a poussé à poursuivre sa route et à traverser le Sinaï.

« Ils nous ont torturés là-bas. Nous étions privés de nourriture ou d’eau pendant plusieurs jours », a raconté Omar, décrivant son périple vers Israël. « Beaucoup d’amis sont morts en chemin. C’était très difficile dans le Sinaï. La route vers Israël n’était pas simple. »

Une existence temporaire

Omar s’apprête à donner son cours hebdomadaire d’hébreu à d’autres demandeurs d’asile dans un centre communautaire de Tel Aviv, derrière la gare routière centrale.

C’est pour cette même gare routière que tous les demandeurs d’asile qui traversaient la frontière égyptienne recevaient un aller simple en bus à leur arrivée en Israël. 

« Ils n’ont aucune aide sociale, aucun droit ni aucune assurance. La vie est très difficile »

– Dror Sadot, porte-parole de la Hotline pour les réfugiés et les migrants

Dror Sadot, porte-parole de la Hotline pour les réfugiés et les migrants, a déclaré que la majorité des demandeurs d’asile continuaient de rester dans le même secteur sans avoir accès aux services.

« Ils n’ont aucune aide sociale, aucun droit ni aucune assurance. La vie est très difficile », a indiqué Sadot à MEE.

Tant que les demandeurs d’asile attendent en Israël que leur demande soit étudiée, ils obtiennent un visa de protection temporaire, ou ce qu’Israël définit comme un « report temporaire d’expulsion ».

Selon l’organisation, il s’agit d’un « statut juridique qui les prive de tous les droits, sauf du droit de rester en Israël jusqu’à ce que leur expulsion soit rendue possible ».

Un programme de longue date

Sadot a indiqué qu’Israël essayait d’adopter le programme d’expulsion actuel depuis 2014 en proposant la même somme d’argent contre un départ volontaire.

En 2015, le gouvernement israélien a intensifié la pression. « Soit ils vont dans un pays tiers, soit ils se retrouvent en prison », a-t-il expliqué.

Le nouveau programme, a expliqué Sadot, a parcouru la Cour suprême pendant deux ans jusqu’à l’annonce d’un verdict à la fin de l’année dernière.

« Elle a conclu qu’Israël pouvait théoriquement entreprendre cette procédure, mais seulement si ces pays tiers étaient disposés à accepter ces personnes contre leur gré », a indiqué Sadot.

En vertu de l’accord précédent, le Rwanda, par exemple, n’acceptait des personnes que si ces dernières souhaitaient venir.

Adi Drori-Avraham, coordinatrice du plaidoyer au sein de l’ASSAF (« Organisation d’aide aux réfugiés et aux demandeurs d’asile en Israël »), a confirmé que cette nouvelle stratégie était depuis longtemps sur la table.

« Ce n’est qu’une escalade de la politique. Aujourd’hui, il est question de forcer les gens à monter dans des avions », a déclaré Drori-Avraham à MEE.

« Deux fois réfugiés »

Les pays vers lesquels les demandeurs d’asile seront expulsés restent classés secrets. De nombreuses spéculations portent sur la conclusion actuelle d’accords avec le Rwanda et l’Ouganda, bien que ces pays aient nié toute implication.

Sadot nourrit d’importantes préoccupations au sujet de l’expulsion de demandeurs d’asile vers des pays dangereux.

À travers des témoignages recueillis par la Hotline pour les réfugiés et les migrants et divers autres groupes de défense des réfugiés, Sadot montre que des personnes précédemment arrivées au Rwanda ou en Ouganda par le biais de l’accord avec Israël avaient été contraints une nouvelle fois de quitter clandestinement le pays.

« Tous leurs documents leur sont pris ; [les gens dans les pays tiers] savent qu’ils viennent avec l’argent qu’Israël leur a donné, alors on les oblige à payer des passeurs pour les faire ressortir du pays parce qu’ils n’ont pas de permis de travail, ni de statut de réfugié dans ces pays », a expliqué Sadot. 



Le tristement célèbre centre de détention israélien de Holot, dans le désert du Néguev (AFP)

« Ou est la sécurité là-dedans ? Ils doivent recommencer leur voyage de zéro. Désormais, ils sont deux fois réfugiés, parce que personne ne leur a accordé un statut légitime. »

Si l’Ouganda a nié faire partie de l’arrangement, la Hotline pour les réfugiés et les migrants sait « que le pays a reçu plusieurs milliers de personnes au cours des dernières années», a-t-elle déclaré.

Assis dans un café à deux pas de la gare routière centrale de Tel Aviv, Teklit Michael, un demandeur d’asile érythréen, a décrit le programme d’Israël consistant à payer les Africains pour qu’ils quittent le pays comme un « trafic légal d’êtres humains ».

« J’ai payé des passeurs, et aujourd’hui, Israël paie pour me renvoyer clandestinement. Je sais comment cela fonctionne », a déclaré Michael à MEE.

« Ne m’expulsez pas dans un autre pays », a demandé Michael, comme s’il s’adressait à un officier israélien.

« On doit recommencer depuis le début, repartir à zéro. Attendez que la sécurité revienne dans mon pays pour m’expulser vers mon pays d’origine. J’ai ma famille et mes amis là-bas. »

Le retour au pays, pas une option

Pour le moment, il est hors de question pour Michael de retourner en Érythrée. « Pour moi, c’est la mort, parce que je suis un activiste et parce que je parle », a expliqué Michael.  

Dépourvue de système judiciaire, l’Érythrée n’a jamais organisé d’élections démocratiques, tandis que les citoyens sont forcés d’effectuer un service national d’une durée indéterminée.

« Ils sont des recrues à vie, a décrit Sadot. Cela ressemble plus à de l’esclavage. Certains passent vingt à quarante ans sans voir leur famille. Ils ne sont pas payés. Ce n’est pas comme s’il y avait une guerre en Érythrée en ce moment, donc ils ne font que construire des routes. »

Chaque mois, plus de 1 000 soldats fuient le service national et leur patrie, l’Érythrée.

Amnesty a rapporté que ce système s’apparentait à « du travail forcé à l’échelle nationale ».

Michael a été forcé de rejoindre l’armée érythréenne à l’âge de 17 ans. « Je voulais continuer mes études et le sport. Ils ont refusé, ils voulaient que je sois un soldat et un esclave », a-t-il expliqué.

À 19 ans, Michael a quitté la base militaire pour tenter de traverser la frontière soudanaise. « [L’armée érythréenne] a tiré trois fois dans ma direction, mais j’ai couru et ils ont manqué leur cible », a raconté Michael.

Au total, il a payé 2 000 dollars à des passeurs pour franchir la frontière égyptienne puis pour entrer en Israël. Cela fait désormais dix ans que Michael vit en Israël.

Des demandes d’asile ignorées

Israël estime cependant que les personnes qui fuient l’armée ne sont pas des réfugiés, mais plutôt des déserteurs, explique Sadot. Ainsi, toutes les demandes d’asile érythréennes sont automatiquement rejetées.  

En comparaison, la majorité des pays dans le monde accordent le statut de réfugié à 90 % des Érythréens, selon la Hotline pour les réfugiés et les migrants.

Michael a demandé l’asile il y a quatre ans et attend toujours une réponse.



Teklit Michael, qui a fui l’Érythrée il y a dix ans, est toujours en attente d’un statut de réfugié (Tessa Fox/MEE)

Omar a déposé sa demande d’asile il y a cinq ans. « Au début, je pensais qu’Israël pouvait être un pays démocratique. Jusqu’à présent, je n’ai pas eu de réponse du gouvernement », a déclaré Omar, soulignant le traitement réservé systématiquement aux réfugiés en Israël.

Ce n’est qu’en 2013 qu’Israël a permis aux personnes originaires d’Érythrée et du Soudan de demander l’asile.

« Nous voyons qu’Israël ne fait qu’ignorer ces demandes, systématiquement », a affirmé Sadot, décrivant les années d’incertitude vécues par ces personnes.

Pour l’instant, Michael et Omar semblent tous deux quelque peu à l’abri d’une expulsion. « Quiconque a une demande d’asile en cours est temporairement protégé », a précisé Drori-Avraham.

Cette nouvelle n’est toutefois pas rassurante compte tenu du taux de refus et de la possibilité de voir ces refus s’accélérer, maintenant qu’Israël dispose d’un ordre d’expulsion finalisé.

« Une question de couleur de peau »

« À l’heure actuelle, je ne suis pas affecté, mais ils veulent expulser tous les Africains. C’est leur plan. C’est une question de couleur de peau. Tout le système est fondé sur le racisme », a soutenu Michael.

Omar n’est pas rassuré par la clause d’exception. « Ils peuvent cibler tout le monde », a-t-il affirmé.

Il a expliqué que chaque migrant avait le même visa temporaire, qu’il ait demandé l’asile ou non. « Ce sont des visas très variables : parfois, c’est trois mois, parfois deux mois, parfois une semaine. »

« Je ne peux pas dire que je suis heureux ici. Peut-être que je peux sourire, mais je ne peux pas rire »

– Omar, demandeur d’asile soudanais

Comme Michael, Omar mentionne que l’intimidation à l’encontre de la communauté africaine se poursuit depuis plusieurs années. « Chaque fois que vous renouvelez votre visa, ils vous disent que ce n’est pas votre pays et que vous devez retourner en Afrique », a indiqué Omar.

Les demandeurs d’asile et les migrants africains se disent épuisés par la situation en Israël. « Beaucoup de gens sont contre vous », a déploré Omar.

« Je ne peux pas dire que je suis heureux ici. Peut-être que je peux sourire, mais je ne peux pas rire. »

Omar pense que la majorité des Soudanais de la diaspora attendent l’effondrement du gouvernement à Khartoum pour pouvoir rentrer chez eux. « On ne peut être plus heureux que dans sa propre patrie. Je n’ai pas d’avenir ici, en Israël. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.