« Tuez-moi mais ne me livrez pas à mon père ! » : révélations sur la fuite de la princesse émiratie

« Tuez-moi mais ne me livrez pas à mon père ! » : révélations sur la fuite de la princesse émiratie

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Dernier rebondissement dans l’affaire de Latifa, la princesse émiratie en fuite : son amie raconte les dessous de leur évasion et de leur arrestation

Latifa Mohammed al-Maktoum, fille du gouverneur de Dubaï (capture d'écran)
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18 avril 2018
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Wednesday 18 April 2018 8:52 UTC
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18 avril 2018

« Nous dormions dans nos cabines quand nous avons entendu des tirs. Nous nous sommes réfugiés dans les toilettes, terrorisés. Puis on a été obligés de monter sur le pont, car de la fumée nous asphyxiait. En empruntant l’escalier, des armes munies de viseurs lasers étaient pointées sur nous. J’ai été jetée par terre et menottée, puis ils m’ont traînée au bord du bateau, m'ont collé le visage près de la surface de l’eau et m’ont dit : ‘’Ferme les yeux, respire profondément une toute dernière fois, on va te faire exploser la cervelle’’. »

Dans une conférence de presse donnée jeudi 12 avril à Londres, Tiina Jauhiaien, l’amie finlandaise de Latifa Mohammed al-Maktoum, la princesse qui avait fui les Émirats arabes unis au mois de mars, raconte dans les détails comment les deux femmes et l’ex-espion qui avait organisé leur fuite ont été rattrapés.

Cheikha Latifa, 32 ans, avait, début mars, rendu publique une vidéo annonçant avoir fui Dubaï pour pouvoir « vivre librement », hors du contrôle de son pays et de sa famille. 

La fille de Mohammed ben Rachid al-Maktoum, également vice-président, Premier ministre et ministre de la Défense des Émirats arabes unis (EAU), a révélé avoir été emprisonnée dans son propre pays durant trois ans après une première tentative de fuite en 2002. La jeune princesse, qui compte parmi les 30 enfants du Cheikh de Dubaï, marié à six femmes, a également précisé avoir été « droguée » par des médecins dans un hôpital de Dubaï pour « vaincre ses tendances à la rébellion ».

Dans des messages vocaux sur WhatsApp, envoyés à certains de ses amis et en partie récupérés par le Daily Mail, la jeune princesse fugitive avait exprimé sa peur de se voir capturée par les autorités de Dubaï. « J’ai quitté les Émirats arabes unis mais je ne suis pas hors de danger », avait-elle confié dans l’un de ses messages vocaux. 

À l’époque, les dernières nouvelles indiquaient qu’elle se trouvait sur le yacht d’un ex-espion français, Hervé Jaubert, 62 ans, son complice pour organiser sa fuite. Le yacht Nostromo, immatriculé aux États-Unis, aurait été localisé face aux côtes méridionales de l’Inde, en attente d’une réponse à la demande d’asile politique de la princesse.

Mardi 18 avril, une source officielle anonyme a déclaré à l’AFP qu'elle ne savait pas où cheikha Latifa avait été retrouvée, ni par qui. Selon la même source, le sort de la princesse était une « affaire privée » qui a été « exploitée » par une « bande d'escrocs » et par le Qatar, grand rival des Émirats dans le Golfe. Les deux pays ont rompu leurs relations diplomatiques en juin 2017. « Il s'agit d'une question interne qui s'est transformée en un feuilleton, qui s'est lui-même transformé en un plan acharné pour ternir la réputation de Dubaï et de Cheikh Mohammed », a ajouté la source émiratie.

Que s’est-il réellement passé au large des côtes indiennes et où se trouve la jeune princesse rebelle ? Hervé Jaubert, l’ex-espion, a révélé au quotidien français Le Figaro les péripéties de cette affaire.      



Carte d'identité de la jeune princesse (capture d'écran/Daily Mail)

Question exfiltration, le Franco-Américain Hervé Jaubert s’y connaît : « L'ancien officier de renseignement avait ouvert à Dubaï une société de sous-marins touristiques en association avec un riche Émirati à Dubaï, mais l'alliance avait mal tourné. En 2009, Hervé Jaubert s'était ‘’auto-exfiltré’’. Il avait tiré de sa mésaventure un livre : Évadé de Dubaï », relate Le Figaro. « Je connais Latifa depuis huit ans, du temps où je travaillais aux Émirats. C'est elle qui m'a contacté, car elle avait entendu parler de mon livre. Elle pensait que je pouvais l'aider à s'enfuir grâce à ma propre expérience. J'ai décidé de l'aider par amitié, je n'ai reçu aucune contrepartie financière », a déclaré l’ex-barbouze à la journaliste du Figaro

« Ce n'était pas une arrestation mais un kidnapping »

- Hervé Jaubert

Le 24 février, la princesse et son amie finlandaise, Tiina Jauhiaien, quittent Dubaï clandestinement à bord du yacht d'Hervé Jaubert. « Quand elle m’a demandé de l’aider pour fuir, je ne pouvais pas refuser car elle était comme un membre de ma propre famille. Je suis restée sept ans sur place rien que pour elle », raconte Tiina Jauhiaien. « Tout allait bien jusqu'à notre arraisonnement [le 4 mars] dans les eaux internationales au large de l'Inde par la marine indienne. Ce n'était pas une arrestation mais un kidnapping. C'était une attaque par surprise de type militaire. Un commando est monté à bord, on nous a menottés, puis battus. J'ai été blessé à la tête d'un coup violent, je suis toujours sous surveillance médicale », raconte Jaubert au Figaro

Sur la chaîne indienne NDTV India, le débat est lancé : l'Inde a-t-elle sacrifé les droits de l'homme pour des intérêts politiques ?

Tiina Jauhiaien, qui est aussi professeure de fitnesse, poursuit : « J’ai aperçu Latifa au sol, menottée mais qui criait ‘’Ne la tue pas !’’. Mais les membres du commando menaçaient de me tirer dessus. Je les entendus aussi parler en arabe, et j’entendais Latifa les supplier de la tuer et de ne pas la livrer à son père. Après, elle a été emmenée par un officier émirati, Ahmed, qui semblait commander l’opération.



Couverture du livre-témoignage d'Hervé Jaubert (capture d'écran)

Le yacht a ensuite été remorqué jusqu’à la base militaire émiratie de Fujairah, le trio à bord menotté, cagoules sur la tête. « On m'a enfermé dans une prison secrète, seul. La princesse Latifa a été immédiatement séparée de nous dès l'attaque en Inde, où elle espérait obtenir l'asile politique. Tiina Jauhiaien était dans la même prison que moi, selon ses descriptions de l'endroit, mais nous n'avions aucun contact », poursuit Hervé Jaubert. 

« Les autorités [émiraties] m'ont confirmé que je n'ai commis aucune infraction des lois internationales, mais que l'aide que j'avais apportée à Latifa violait les lois musulmanes ». L'ex-agent secret français estime que « la vidéo de la princesse, enregistrée avant son évasion, puis diffusée sur les réseaux sociaux quelques jours après le kidnapping, a changé la donne ». « J'ai compris qu'elle leur posait un sérieux problème et qu'ils étaient obligés de nous laisser partir » ». 

Traduction : L'Inde a enfreint le droit et les traités internationaux pour aider les EAU à capturer une princesse qui cherchait asile à la suite d'abus

Après deux semaines de détention, Tiina Jauhiaien a été relâchée. Mais de retour dans son pays, elle a reçu un appel d’agents de la sécurité émiratie qui l'ont menacée : « Le cheikh peut te rattraper là où il veut, tu ne seras en sécurité nulle part si tu parles aux médias ».

Mais où se trouve la princesse Latifa aujourd’hui ? « Je n'ai aucune nouvelle de Latifa, je pense qu'elle a été placée sous sédatif, avec un personnel médical qui la surveille », s’inquiète Jaubert. Une source proche du gouvernement local a affirmé à l’AFP : « Elle va bien ».