Turquie : à Karakoçan, les pauvres n’ont jamais faim

Turquie : à Karakoçan, les pauvres n’ont jamais faim

#Turquie

Les restaurants d’une petite ville d’Anatolie orientale offrent des repas gratuits aux personnes dans le besoin, une tradition qui perdure depuis des décennies

Galip est un habitué du restaurant Merkez à Karakoçan, en Turquie, et y prend ses repas au moins deux fois par jour (MEE/Zeyneb Varol)
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27 septembre 2017
Last update: 
Saturday 30 September 2017 11:48 UTC
Last Update French: 
30 septembre 2017

KARAKOÇAN, Turquie – Sous le soleil éblouissant d’un samedi après-midi d’août, un restaurant d’une petite ville de l’est de la Turquie accueille ses « clients les plus précieux ».

Ce n’est que l’un des nombreux établissements de la ville où les personnes dans le besoin sont invitées à se restaurer gratuitement. Cette tradition bien préservée est transmise de génération en génération depuis des décennies.

Karakoçan, à 70 minutes en voiture au nord du centre de la province d’ Elâzığ, a attiré l’attention ces dernières années pour sa tradition consistant à offrir de la nourriture gratuitement aux nécessiteux. Pour les habitants du coin, la coutume est une façon de s’acquitter de leur responsabilité d’aider les moins fortunés.



Des habitants réunis pour le thé devant le restaurant Merkez à Karakoçan, en Turquie (MEE/Zeyneb Varol)

Mehmet Ozturk, 55 ans, propriétaire et gérant depuis près de 35 ans de l’un des restaurants les plus fréquentés de Karakoçan, le Merkez, affirme qu’il réserve toujours au moins trois tables aux personnes dans le besoin, y compris pendant les heures de pointe, lorsque son restaurant est bondé. Selon Ozturk, « les pauvres ne manquent jamais à l’appel ».

Ozturk précise qu’au moins quinze personnes viennent dans son restaurant pour recevoir un repas gratuit en moyenne chaque jour. Selon les habitants, une centaine de personnes se restaurent gratuitement chaque jour dans toute la ville, qui compte environ 28 000 habitants, selon les statistiques officielles.



Galip, un habitué, indique qu’il se rend au restaurant Merkez au moins deux fois par jour (MEE/Zeyneb Varol)

Galip est l’un des visages familiers du restaurant. Il y mange tous les jours depuis dix ans. « Il était là pour le petit-déjeuner et il va probablement revenir pour le dîner », indique un jeune serveur.

Galip, atteint d’une maladie mentale, se confie peu.

« Le Merkez est mon endroit préféré en ville, parce que la nourriture est super bonne », témoigne-t-il.

Ces restaurants offrent à Galip et aux autres de faire leur choix parmi une variété de mets au menu, dont des kebabs, du poulet, de la soupe, du riz et des salades.

« La tradition a toujours été là, même il y a 70 ans. Pour nous, c’était une chose naturelle à faire, quelque chose que nous avons appris de nos aînés », précise Ozturk.

« Pour nous, c’était une chose naturelle à faire, quelque chose que nous avons appris de nos aînés »  

- Mehmet Ozturk, restaurateur

Selon les habitants, la tradition a débuté dans les années 1940 au restaurant Merkez, l’un des premiers établissements de la ville, lorsque les anciens propriétaires ont commencé à offrir quotidiennement des repas gratuits aux personnes dans le besoin. La pratique a été rapidement imitée par d’autres restaurants autour.  

« Je me souviens d’Hacı Huseyin, l’ancien propriétaire du restaurant, j’ai été témoin de son enthousiasme à l’époque où, très jeune, j’étais serveur. Il avait coutume de parcourir les rues à la recherche de personnes nécessiteuses à nourrir, puis il les amenait en groupes au restaurant trois fois par jour, parfois cinq », se souvient Ozturk.

En 1982, les frères aînés d’Ozturk sont revenus d’Allemagne où ils travaillaient et gagnaient leur vie convenablement. Ils ont acheté le restaurant Merkez à son ancien propriétaire pour démarrer une entreprise familiale. Ozturk est par la suite devenu le seul propriétaire du restaurant.

« Altı boluk »

Il y a environ cinq grands restaurants dans le centre-ville au charme désuet mais étonnamment dynamique, et chacun honore cette tradition philanthropique. Les personnes qui reçoivent gratuitement de la nourriture sont généralement des habitués, des visages familiers qui prennent au moins deux repas par jour dans le restaurant.

Ozturk explique qu’une grande partie des habitués souffrent de handicaps, notamment des maladies mentales. Mais pour le propriétaire du restaurant, accueillir de nouveaux visages, y compris ceux qui viennent des villes voisines de Bingöl et Tunceli, est une dimension gratifiante de l’expérience.



Hasan Gulbasan (au centre) pose avec les clients du restaurant Saray à Karakoçan, en Turquie (MEE/Zeyneb Varol)

Les restaurants de Karakoçan ont même inventé un mot spécifique pour désigner les clients qui mangent gratuitement afin d’éviter d’utiliser le mot « pauvres ». Tout client qui dit faire partie des altı boluk (six divisions), une sous-division d’un régiment d’armée, peut quitter le restaurant sans donner d’explication lorsqu’arrive l’addition.

Selon les habitants, le nom altı boluk est lié à la période ottomane et se réfère aux Kapıkulu Suvarileri (également connus sous le nom de six divisions), les membres de la cavalerie personnelle du sultan qui n’étaient pas autorisés à avoir de famille, à gérer des commerces ou à tisser des liens émotionnels envers toute personne autre que le sultan lui-même.

La générosité des restaurants ne se limite pas à nourrir les « six divisions ». Ils offrent également des fêtes gratuites pour toute la ville pendant les jours fériés islamiques, notamment l’Aid al-Fitr, l’Aïd al-Adha et tout au long du mois sacré du Ramadan.

Bénédictions

Hasan Gulbasan, dont la famille a des racines profondes dans la ville, remontant à plusieurs générations, a commencé à travailler comme plongeur à l’âge de 14 ans. Il a depuis géré cinq restaurants différents à Karakoçan et est désormais le propriétaire du restaurant Saray Lokantasi.



Hasan Gulbasan pose dans son restaurant, Saray Lokantası, à Karakoçan, en Turquie (MEE/Zeyneb Varol)

Gulbasan dit avoir commencé à recevoir des appels d’inconnus de toute la Turquie qui désiraient le remercier après avoir entendu parler de cette tradition. « Je leur explique que ce que nous faisons n’est pas unique. Inviter les pauvres n’a quasiment aucun impact sur mes profits, au contraire, cela apporte la barakah [bénédictions] ».

« Inviter les pauvres n’a quasiment aucun impact sur mes profits, au contraire, cela apporte la Barakah [bénédictions] » 

- Hasan Gulbasan, restaurateur

Les habitants disent que la ville, à majorité musulmane, entretient la croyance selon laquelle aider ceux qui en ont besoin amènera la barakah, un principe islamique de réciprocité qui suggère que plus vous faites du bien, plus vous en recevrez.

L’ancien combattant de 65 ans déclare que cette pratique n’est qu’un exemple de la longue histoire de générosité de la ville. Il évoque avec fierté la façon dont Karakoçan a lancé de vastes campagnes d’envoi d’aide humanitaire à Alep, en Syrie, l’année dernière, et aux victimes du tremblement de terre de Van, dans le sud-est de la Turquie, qui a fait plus de 500 morts et des dizaines de milliers de sans-abris en 2011.

« Vous pouvez demander à n’importe qui à Elâzığ, tous vous parleront de la générosité de Karakoçan », affirme Gulbasan.

Les riches se sentent responsables

Karakoçan, une ville significativement plus prospère que le reste d’Elâzığ, accueille désormais de riches propriétaires d’entreprises. La plupart d’entre eux financent leur travail grâce aux envois de fonds de proches expatriés en Allemagne, aux Pays-Bas, en France et en Autriche.

« Nous avons récemment demandé à un restaurant de fournir de la nourriture à une famille pauvre et de le mettre sur le compte du gouvernorat. Mais ils ont refusé » 

- Celal Kaya, responsable du district

« Ici, les gens ont tous un parent au moins en Europe qui envoie de l’argent régulièrement. Vous pouvez vous rendre compte aisément de la prospérité de la ville après avoir visité les districts centraux d’Elâzığ pour comparer », relève Celal Kaya, responsable du district et du Syndicat de la prestation de services aux villages.

Kaya, dont le travail nécessite de se rendre dans les 89 quartiers résidentiels de Karakoçan pour s’assurer que les services essentiels y sont fournis, affirme que les riches se sentent responsables de venir en aide aux moins fortunés et que la ville a mis en place son propre système d’aide sociale.

« Nous avons récemment demandé à un restaurant de fournir de la nourriture à une famille pauvre et de le mettre sur le compte du gouvernorat. Mais ils ont refusé et ont pris en charge toutes les dépenses pour la famille », rapporte Kaya.

Changement de dynamique 

Karakoçan continue de maintenir sa renommée en matière d’hospitalité et de générosité grâce au flux de devises provenant de parents qui ont émigré. Les habitants affirment même en plaisantant qu’ils ont été les seuls à ne pas avoir été affectés par la crise financière de 2001 en Turquie.

Cependant, certains habitants inquiets disent avoir observé un changement dans la dynamique de la ville. Les deuxième et troisième générations qui ont quitté Karakoçan pour un avenir meilleur en Europe dans les années 1970 et 1980 ne rendent pas visite à leurs proches restés au pays comme le faisaient leurs parents. Ils choisissent plutôt de passer leurs vacances d’été dans les villes touristiques turques d’Antalya et d’Izmir.

« Au fur et à mesure, ces liens autrefois forts disparaissent lentement. Si bien que les envois de fonds des travailleurs vont finir par cesser », prévoit Kaya.

« Cet aspect des choses est un peu inquiétant. Il n’y a pas une seule famille ici qui ne reçoive pas de fonds d’Europe et elles dépendent lourdement de leurs proches ».

Kaya explique que de nombreux membres des familles du village vivant désormais en Europe sont devenus des partenaires dans des entreprises de Karakoçan et qu’ils envoient également beaucoup d’argent en vue d’aider leurs proches, ainsi qu’à des fins d’investissement.

Les ressources économiques qui garantissent le niveau de prospérité de Karakoçan sont peut-être précaires, mais la culture de générosité de la ville a des racines profondes au sein de la société, au point que les habitants refusent de qualifier l’aide envers autrui comme de la charité, mais plutôt comme « le devoir religieux et humain de chacun ».

 

Traduit de l'anglais (original) par Monique Gire.