Yémen : pour survivre, ils vendent leurs organes en Égypte

Yémen : pour survivre, ils vendent leurs organes en Égypte

#GuerreYémen

La pauvreté en ces temps de guerre conduit de nombreuses personnes à vendre des parties de leur corps pour obtenir l’argent dont ils ont tant besoin

Un Yéménite, victime du trafic d’organes, montre la petite incision par laquelle un de ses reins a été retiré (MEE)
Correspondant de MEE's picture
01 octobre 2017
Last update: 
Sunday 1 October 2017 9:30 UTC
Last Update French: 
01 octobre 2017

Nous ne divulguons pas l’identité de cet auteur afin d’assurer sa sécurité.

Ali a désespérément attendu un travail. La guerre a submergé le Yémen, il avait huit enfants à nourrir et n’arrivait pas à trouver assez de travail en tant que manœuvre pour arriver à joindre les deux bouts.

Début 2016, il se retrouve à arpenter les rues près du marché au qat d’Al Sonaina, un quartier tranquille et pauvre de la capitale yéménite, Sanaa. 

Mugani, un ami de son cousin, l’approche alors. « Achète-moi du qat », lui demande Mugani. 



L'aéroport d'Aden, photographié en août 2015, est de plus en plus utilisé par les trafiquants d'organes (AFP)

« Je n’ai pas assez d’argent pour acheter de quoi manger à mes enfants. Comment est-ce que je pourrais t’acheter du qat ? », rétorque Ali. 

Au lieu de lui répondre, Mugani lui suggère de le suivre dans une maison tout près. 

Là, il lui raconte comment certains Yéménites vendent leurs organes pour des malades en Égypte, pour plus d’un million de rials yéménites (plus de 3 000 euros) pour échapper à la pauvreté. Mugani sait de quoi il parle : il a déjà vendu un de ses reins.

« Je ne leur ai pas dit la vérité, sinon ils auraient refusé et auraient tenté de m’empêcher de le faire »

- Ali, victime du trafic d’organes

Une idée traverse alors l’esprit d’Ali. « Je suis revenu vers ma famille et leur ai dit que j’allais partir en Arabie saoudite pour travailler », se souvient-il. « Je ne leur ai pas dit la vérité, sinon ils auraient refusé et auraient tenté de m’empêcher de le faire. »

Deux jours plus tard, Ali part pour Sanaa, avec une carte d’identité, un passeport, un faux dossier médical, des billets d’avion et le numéro de téléphone d’un contact au Caire, connu sous le nom de « Slama ». 

« Nous nous étions mis d’accord pour que l’Égyptien me paye 5 000 dollars [4 200 euros] après l’opération », témoigne Ali. « J’avais confiance en Mugani. »

Il rejoint l’aéroport d’Aden et atteint Le Caire en deux jours. 

Comment l’Égypte est au cœur de ce commerce

La loi yéménite n’interdit pas le trafic d’organes. Résultat : la pauvreté rampante et le désespoir d’hommes comme Ali ont conduit un des pays les plus pauvres à devenir une cible pour ces opérations internationales.

La situation a été exacerbée par la guerre civile : au moins 20 millions de Yéménites ont besoin d’une aide humanitaire ou de protection, et sept millions de personnes risquent la famine. 

Le Programme alimentaire mondial (WFP) a classé sept des 22 provinces du Yémen en situation « d’urgence » - l’étape avant la famine sur l’échelle du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) qui en comprend cinq. Dix provinces sont classées « en crise ». 



Depuis 2014, le conflit au Yémen a fait quelque 8 500 morts et 49 000 blessés (AFP)

Nabil Fadhil, à la tête de l’Association yéménite de lutte contre la traite d’être humains, affirme avoir empêché au moins 300 personnes de quitter le pays pour vendre leurs organes entre 2012 et 2014. Mais 150 poursuites n’ont pas pu aboutir parce que les trafiquants n’ont violé aucune loi. 

« La pauvreté est la raison principale qui pousse les gens à vendre leurs organes », note Fadhil. « La meilleure solution est d’éradiquer la pauvreté. »

Bien que la plupart des acheteurs d’organes viennent des États du Golfe, les Yéménites sont interdits d’entrée dans ces pays si c’est pour des raisons de santé. 

Au lieu de cela, ils se rendent en Égypte, dont les critères d’entrée sont plus souples et où ils n’ont pas besoin de visa. 

« C’est ta sœur »

À son arrivée à l’aéroport du Caire, Ali rencontre Mahmoud, un des employés de Slama, qui se rend en ville avec lui tout en refusant de discuter de quoi ce soit concernant l’accord passé. 

Ali est emmené dans un appartement qu’il partage avec quinze autres hommes. « Il était rempli de Yéménites qui voulaient vendre leurs organes », rapporte-t-il. 

Les hommes sont surveillés par cinq intermédiaires égyptiens, qui leur confisquent leurs passeports pour les empêcher de partir.

« Le médecin m’a prévenu de ne pas dire que j’allais vendre mon rein, mais plutôt que j’allais donner un rein à ma sœur »

- Ali, victime du trafic d’organes

Ali reste là une semaine, sortant seulement quand Mahmoud l’escorte jusqu’à une clinique pour des examens quotidiens. Finalement, il est envoyé chez un médecin. 

« Le médecin m’a prévenu de ne pas dire que j’allais vendre mon rein, mais plutôt que j’allais donner un rein à ma sœur », témoigne Ali.

« Puis il fit entrer une femme d’environ 80 ans dans la pièce et dit : ‘’Voilà ta sœur, c’est à elle que tu vas donner ton rein. »

Selon Ali, la fille de l’Émiratie lui a raconté qu’elles avaient payé 50 000 dollars (42 000 euros) à l’hôpital, le prix du rein – soit dix fois plus que la somme sur laquelle Ali s’est accordé avec Mugani.

« J’ai fait l’opération et suis resté trois jours à l’hôpital. Puis Mahmoud est venu à l’hôpital et m’a ramené à l’appartement. Ce même jour, il me donna 5 000 dollars et me conduisit à l’aéroport du Caire pour que je retourne au Yémen. »

Comment devenir un courtier en trafic d’organes

Comme dans d’autres formes de contrebande, beaucoup de ceux qui se trouvent aspirés dans le trafic d’organes finissent par faire partie du problème.

Fadhil estime que plus de la moitié des victimes de ce commerce finissent par devenir des intermédiaires. « Une fois que la victime a vendu son rein pour 5 000 dollars, le courtier égyptien lui a dit qu’il le paierait 2 000 dollars [1 600 euros] pour chaque [nouvelle] victime qu’il ferait venir », explique-t-il. « Ainsi, la moitié des victimes se sont mises d’accord pour devenir des intermédiaires dans ce trafic d’organes. »

Le cas de Jamal, 35 ans, père d’un enfant, de Sanaa, est typique. Il avait l’habitude de compter sur sa moto-taxi pour faire vivre sa famille. Il avait entendu des rumeurs sur des personnes qui vendaient leurs organes en Égypte – mais n’avait jamais pensé devenir l’un d’entre eux. 



Nabil Fadhil (à gauche), à la tête de l’Association yéménite de lutte contre le trafic d’êtres humains (MEE)

Fin 2015, un des amis de Jamal a vendu son rein puis le lui a raconté à son retour. L’opération, selon son ami, était si simple. 

Courant mars 2016, Jamal, ainsi que trois autres, ont été convaincus, à leur tour, de donner un organe. L’ami empocha 500 dollars (420 euros) pour chaque homme et expliqua que chaque rein serait vendu 5 000 dollars. 

« Mon ami était un intermédiaire et je ne le savais pas », raconte Jamal. « Quand j’ai donné mon accord pour vendre mon rein, il prépara tout pour moi en une semaine. »

Jamal suivit le même processus qu’Ali – mais ne fut pas plus satisfait à la fin, en partie parce que le rein avait été gagné illégalement. « Avec l’argent, j’avais prévu d’ouvrir une boutique, mais finalement, la somme fut réduite parce que les intermédiaires en Égypte et au Yémen m’ont pris environ 2 000 dollars. »

Après l’opération, il fut approché pour être un intermédiaire mais rejeta cette idée. « Ils disent qu’ils te paieront 2 000 dollars pour chaque nouveau cas que tu amèneras, mais je ne suis pas d’accord avec ça. »

L’association de Fadhil a documenté plus de 1 000 cas de trafic depuis 2012, dont 300 pendant la guerre – mais estime que le chiffre réel est d’au moins 5 000. 

« Mon ami était un courtier en trafic d’organes et je ne le savais pas »

- Jamal, victime

La guerre, explique-t-il, n’a pas eu d’impact sur les chiffres. Dans de nombreux cas, les donneurs voyagent jusqu’à Aden et Sayun, puis jusqu’en Égypte. Il confirme que c’est la situation économique actuelle qui oblige les gens à faire ce voyage. 

Mais l’association manque de fonds. « Nous ne recevons aucune aide, d’aucun côté », assure-t-il. « Nous avons documenté plus de 1 000 cas grâce à notre travail personnel et avec la coordination du ministère de l’Intérieur et de la direction générale des Enquêtes criminelles. » 

Le nombre de cas a peut-être baissé avec la fermeture de l’aéroport de Sanaa, mais à plusieurs égards, cela a renforcé le travail des hommes de main. 

« Nous n’avons pas pu documenter certains des cas en raison de la fermeture de l’aéroport de Sanaa, mais cela signifie que certains voyagent maintenant par les aéroports d’Aden et de Sayun. »

« Je regrette d’avoir cru mon ami »

Et Ali ? Il est finalement revenu chez lui depuis l’Égypte et a raconté à sa famille ce qu’il avait fait. Ses parents ont eu beaucoup de peine malgré ses tentatives pour les persuader qu’il avait fait ça pour que leur situation soit meilleure, pour l’argent.

« Ma femme et ma mère ne m’ont toujours pas pardonné et me détestent depuis ce jour. Elles pensent que mon comportement va à l’encontre des traditions yéménites. »

Avec l’argent, Ali a acheté trois motos et les a louées à des amis pour assurer un revenu mensuel. Mais les motos n’ont pas tenu plus de six mois, et finalement, il perdit tout.

« J’ai perdu tout l’argent perçu pour avoir donné mon rein », dit-il. « Et aujourd’hui, j’ai à nouveau besoin d’argent. De plus, maintenant que je n’ai plus qu’un rein, je peux mourir à tout moment. »

« Après l’opération, le donneur, qui a donc perdu un organe de son corps, a besoin d’être suivi par un médecin tous les six mois »

- Shaheed Salem, néphrologue

Les trafiquants ne l’ont pas averti non plus des effets secondaires de l’opération : un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de 2007 rapporte que 78 % des donneurs d’organes rémunérés en Égypte « ont dépensé leur argent dans les cinq mois qui ont suivi leur don » et que « 73 % ont parlé d’une baisse de leur capacité dans les métiers nécessitant des efforts physiques intenses. »

Shaheed Salem, néphrologue dans un centre de santé privé à Ta’izz qui n’est pas impliqué dans le trafic d’organes, explique à Middle East Eye, que si les donneurs de reins peuvent vivre une vie normale s’ils reçoivent des soins appropriés et s’ils se nourrissent correctement, comme avec toute intervention chirurgicale, il y a toujours des risques.

« La transplantation d’organes nécessite des hôpitaux et des chirurgiens qualifiés. Après l’opération, le donneur, qui a donc perdu un organe de son corps, a besoin d’être suivi par un médecin tous les six mois. »

Après son opération en Égypte, au début, Ali n’a pas ressenti de douleurs. Mais maintenant, alors que le temps se rafraîchit, il a mal. 

« Je regrette d’avoir cru mon ami et d’avoir vendu mon rein », confie-t-il. « Je voudrais dire à celui qui a besoin d’argent de ne pas vendre ses organes. Il vaut mieux mourir de faim que faire ça. »

 

Traduit de l’anglais (original).