La mine d’armes des houthis provient d’Ali Abdallah Saleh, pas de l’Iran

La mine d’armes des houthis provient d’Ali Abdallah Saleh, pas de l’Iran

#GuerreYémen
- Gareth Porter's picture
23 avril 2015

L’affirmation selon laquelle l’Iran fournit des armes aux houthis fait abstraction du fait que le groupe dispose déjà des armes américaines fournies par l’ex-président Ali Abdallah Saleh

Tandis que la campagne saoudienne de bombardement de cibles houthies au Yémen continue, en dépit d’une pause temporaire, le récit des grands médias sur le conflit au Yémen tourne résolument autour de l’idée qu’il s’agit d’une guerre par procuration entre l’Iran d’un côté et l’Arabie saoudite et les Etats-Unis de l’autre.

Cette semaine, USA Today a obéi à un réflexe pavlovien dans sa réaction à une fuite dans les médias provenant de fonctionnaires du Pentagone selon laquelle les Etats-Unis envoyaient le porte-avions USS Theodore Roosevelt au large du Yémen, soi-disant pour intercepter des navires iraniens transportant des armes aux Houthis. Il s’est avéré que le navire de guerre a essentiellement été envoyé pour symboliser le soutien des Etats-Unis aux Saoudiens, et de fait le Pentagone n’a jamais mentionné d’armes iraniennes quand il a annoncé son déplacement. Toutefois, annoncer que la marine américaine allait intercepter des armes iraniennes était irrésistible, s’inscrivant parfaitement dans le cadre d’un récit plus large mettant en scène un Iran qui arme et entraîne les Houthis pour en faire sa force militaire par procuration au Yémen.

Ces derniers mois, de plus en plus d’articles sur le Yémen contiennent une phrase ou même un paragraphe accusant l’Iran d’armer les Houthis et de les utiliser pour accéder au pouvoir dans le Golfe. Gerald Feierstein, le premier sous-secrétaire d’Etat adjoint du Département d’Etat, a alimenté ce récit dans son témoignage au Congrès la semaine dernière présentant l’Iran comme ayant fourni « un soutien financier, des armes, une formation et des renseignements » aux Houthis. Il a reconnu que le mouvement houthi « n’est pas contrôlé directement par l’Iran », mais a certifié de la « croissance significative de l’engagement iranien » auprès des Houthis cette année.

Comme la plupart des mythes populaires, le discours dominant autour d’un mouvement houthi opérant comme intermédiaire de l’Iran au Yémen contient un brin de vérité : les Houthis, comme les Iraniens, ne voient pas d’un bon œil les desseins américains au Moyen-Orient et ont cherché à profiter de l’exemple du Hezbollah pour améliorer leur efficacité politico-militaire.

L’essor des Houthis : mythe et réalité

Cependant, les suppositions selon lesquelles les Houthis se seraient tournés vers l’Iran pour former leurs troupes ou leur fournir les armes dont ils avaient besoin ne tiennent pas compte des faits essentiels relatifs à leur montée en puissance. Les Houthis ont bâti leurs forces militaires à partir de rien, ou presque. Après six guerres contre les troupes gouvernementales yéménites, ils comptent aujourd’hui 100 000 soldats. Ce faisant, ils sont non seulement devenus beaucoup plus expérimentés, mais se sont constitué une vaste réserve d’armes en provenance du marché noir yéménite. Selon un rapport d’experts des Nations unies publié plus tôt cette année, 40 à 60 millions d’armes circuleraient au Yémen. Entre 2004 et 2010, les Houthis ont également profité d’un flux continu d’armes modernes provenant directement de responsables militaires yéménites corrompus.

Dans l'empressement à se conformer au récit général d’une guerre par procuration de l’Iran contre les Américains et les Saoudiens au Yémen, le traitement médiatique des supposées armes iraniennes envoyées aux Houthis fait abstraction de l’alliance nouée par les Houthis début 2014 avec une bien plus grande source d’armes : l’ancien Président Ali Abdallah Saleh. C’est cette alliance qui a amené les Houthis au pouvoir en septembre dernier, non leurs liens avec l’Iran.

Après qu’Ali Abdallah Saleh a été contraint de démissionner de la présidence en 2012, le gouvernement a supposément réorganisé l’armée, et son fils, Ahmed Ali Saleh, a été évincé de la fonction de commandant de la Garde républicaine. Mais en réalité, il a continué à contrôler l’armée à travers ses alliés présents à la plupart des postes de commandement. Lorsque les Houthis ont progressé vers Sanaa en septembre dernier, tout a été soigneusement chorégraphié par Ali Abdallah Saleh. Les Houthis ont pu prendre les installations militaires yéménites l’une après l’autre sans combat et entrer facilement dans la capitale.

La mine d’armes des Houthis – un cadeau des Américains

Les Houthis ont ainsi mis la main sur une nouvelle mine d’armes qui avaient été fournies par les Etats-Unis au cours des huit dernières années. Selon des documents du Pentagone acquis par Joseph Trevithick en vertu de la loi sur la liberté d’information (Freedom of Information Act), le ministère de la Défense avait livré pour environ 500 millions de dollars en matériel militaire à l’armée yéménite à partir de 2006. Cet arsenal de nouvelles armes américaines comprenait des hélicoptères de fabrication russe, plus de cent Humvees doté des derniers blindages, des centaines de pick-ups, des lance-roquettes, des radios sophistiquées, des lunettes de vision nocturne et des millions de munitions.  

Une part importante de cet armement et de cet équipement a été collectée par les combattants Houthis sur leur chemin vers Sanaa et a été vue dans les mois qui ont suivi. Lorsque les Houthis ont progressé vers Aden le 1er avril, les habitants ont rapporté avoir aperçu quatre chars et trois véhicules blindés ainsi que des lance-roquettes. Le 29 mars, après le début de la campagne de bombardements de l’Arabie saoudite, les Houthis auraient contrôlé seize avions de chasse de l’armée de l’air yéménite, onze d’entre eux auraient été détruits par les bombardements.

Compte tenu que les Houthis possèdent déjà des armes américaines qui pourraient valoir des centaines de millions de dollars, la vague d’excitation des médias par rapport à l’envoi d’un autre navire de la marine américaine pour intercepter une flottille d’armes iraniennes a un côté plutôt burlesque qui devrait constituer une source d’embarras.

La seule allégation concrète qui a été rapportée par les médias ces derniers mois concerne le navire appelé Jihan 1, qui aurait été chargé d’armes iraniennes et qui a été intercepté début 2013. En décembre dernier, un article de Reuters citait la liste de tous les éléments à bord fournie par un « haut-responsable yéménite de la sécurité ». Celle-ci comprenait des Katioucha, des RPG-7, des tonnes de RDX et des missiles sol-air.

Jihan 1 : des revendications obscures

Mais le gouvernement Hadi n’a jamais prouvé que le navire avait été envoyé par l’Iran ou qu’il était destiné aux Houthis. Et la plupart des éléments mentionnés n’étaient même pas des armes de fabrication iranienne. La seule exception étrange concernait des « lunettes de vision nocturne de fabrication iranienne ». Ce fait suggère que le navire était destiné à fournir des armes à al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), qui est à l’origine d’un grand nombre d’attentats terroristes et aurait besoin de ces grandes quantités de RDX. Par ailleurs, les Houthis ne sont pas connus pour avoir utilisé cet explosif. Le groupe d’experts de l’ONU formé pour appuyer les sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU contre les responsables houthis et Ali Abdallah Saleh a indiqué qu’il était « dans l’incapacité de confirmer de manière indépendante l’allégation » concernant le Jihan 1.

L’article de Reuters, publié des mois après la prise par les Houthis d’une grande partie des armes américaines de l’armée yéménite, citait un second responsable de la sécurité yéménite affirmant là encore que des armes iraniennes « continuent d’arriver par la mer et [qu’] il y a des entrées d’argent via des transferts ».

Reuters a également affirmé, contredisant les démentis officiels de l’Iran, qu’un « haut responsable iranien » avait confié à l’agence de presse que « les Houthis obtenaient encore davantage d’argent et d’armes depuis leur prise de Sanaa. » Ce responsable aurait déclaré que des centaines de membres du Corps des gardiens de la révolution islamique formaient les Houthis et que six conseillers militaires iraniens étaient au Yémen. Cette partie de l’histoire semble pour le moins suspecte.

Le scénario décrivant les Houthis comme les intermédiaires de l’Iran n’est pas nouveau et s’avère commode sur le plan politique. Comme le révèle un câble diplomatique américain de Sanaa daté de 2009, le gouvernement yéménite avait mené une campagne continue pendant des années au cours de ses guerres avec les Houthis pour persuader les Etats-Unis que l’Iran et le Hezbollah armaient et formaient les Houthis, mais n’avait jamais produit aucune preuve concrète pour étayer ces allégations.

Des liens entre les Houthis et l’Iran existent sans aucun doute, alimentés par une méfiance commune envers les interventions américaines et saoudiennes au Yémen et la nécessité pour les Houthis de se doter d’une idéologie qui leur procurerait davantage de pouvoir. Cependant, l’approche sommaire des médias – à commencer par leur refus de replacer les allégations concernant l’incessante contrebande d’armes iraniennes aux Houthis dans le contexte de la mine d’armes américaines dont disposent ces derniers – a produit l’habituel brouillard de désinformation et de confusion.

 

- Gareth Porter est un journaliste d’investigation indépendant, lauréat en 2012 du prix Martha Gellhorn. Il est l’auteur du livre Manufactured Crisis: The Untold Story of the Iran Nuclear Scare (Une crise fabriquée de toute pièce : l’histoire jamais racontée de la menace nucléaire iranienne), publié récemment.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des démineurs yéménites collectent les mines et les explosifs subsistant sur les lieux d’une frappe aérienne qui aurait été menée par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite sur un entrepôt de missiles contrôlé par les Houthis à proximité de Fajj Attan Hill (Sanaa, Yémen), le 22 avril 2015 (AA).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.