L’Iran voit une opportunité dans la nouvelle campagne antikurde de la Turquie

L’Iran voit une opportunité dans la nouvelle campagne antikurde de la Turquie

#Kurdes
- Mahan Abedin's picture
17 août 2015

La dernière offensive de la Turquie contre le PKK est considérée à Téhéran comme une occasion de revoir ses relations avec les factions kurdes de la région

Après plus de quatre années de conflit, la Turquie semble utiliser la guerre civile syrienne afin d’en tirer un avantage stratégique maximal. Sous couvert d’une timide offensive anti-État islamique (EI), la Turquie espère créer une zone tampon dans le nord de la Syrie, en plus d’imposer une zone d’exclusion aérienne.

En outre, la Turquie cherche à asséner un coup dévastateur à son vieil ennemi, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), dans le but de négocier des conditions de paix plus favorables avec le mouvement kurde en général.

L’offensive audacieuse et agressive de la Turquie dans la poursuite de ces deux objectifs stratégiques n’est pas passée inaperçue à Téhéran. Toute avancée turque significative sur l’un de ces deux fronts remet en cause la position stratégique régionale de Téhéran, nécessitant de ce fait une réponse iranienne crédible.

Alors qu’en Syrie, l’Iran est susceptible de contrer les efforts turcs par un soutien accru aux forces armées syriennes et aux milices qui lui sont alliées, le défi posé par la dernière offensive anti-PKK de la Turquie exige une réponse plus subtile.

Bien que les Kurdes ne soient pas des alliés naturels de la République islamique, les stratèges iraniens pourraient envisager d’intégrer le PKK et ses ramifications dans l’architecture d’influence régionale de l’Iran, le front de la « résistance ».

Les Iraniens espèrent atteindre deux objectifs : renforcer la position d’Assad en Syrie, et faire pression sur l’administration du Parti Démocratique du Kurdistan (PDK) dirigé par Massoud Barzani au Kurdistan irakien.

Cependant, cette stratégie rencontre de nombreuses difficultés, notamment en raison des alliances changeantes au sein de la politique régionale kurde et de son entrecroisement avec la question très sensible de la population kurde en Iran.

L’offensive de la Turquie

L’intervention directe de la Turquie dans la guerre civile syrienne, sous couvert de combattre le groupe EI, a été largement interprétée à Téhéran comme une excuse pour exercer une pression intolérable sur le réel ennemi de la Turquie, l’administration de Bachar al-Assad à Damas.

En conséquence, les médias iraniens et les activistes sur les réseaux sociaux ont intensifié les attaques contre la Turquie, dépeignant Ankara comme un allié du groupe EI et des autres djihadistes en Syrie. Bien que ces affirmations soient peut-être exagérées, il ne fait guère de doute que la Turquie apporte son soutien à une large frange de rebelles syriens, y compris ceux ayant un fort penchant islamiste.

Alors que jusqu’à présent la Turquie a limité ses actions à des frappes aériennes contre les positions présumées du groupe EI et, de manière controversée, contre certaines unités kurdes des YPG (Unités de protection du peuple) en Syrie, on craint à Téhéran que les Turcs souhaitent aller beaucoup plus loin, en créant une zone tampon et, potentiellement, une zone d’exclusion aérienne sur l’ensemble de la Syrie.

La portée et l’intensité de la réponse immédiate de l’Iran à ces actions seront façonnées par la qualité des informations recueillies par les services de renseignement iraniens. Même s’il est peu probable que les espions iraniens aient connaissance de l’intégralité de l’accord turco-américain sur la Syrie (lequel a facilité l’utilisation de la base aérienne d’Incirlik par les Américains), ils en savent probablement assez pour soutenir efficacement les contre-attaques iraniennes en Syrie.

Une nouvelle offensive près de la frontière libanaise (menée par le Hezbollah), en vue de prendre la ville stratégique de Zabadani et de soutenir les forces armées syriennes et leurs milices alliées dans leur retranchement en bordure du fief alaouite, fait partie d’un plus vaste projet iranien visant à conforter le régime syrien et ses partisans à un moment où la tension s’intensifie.

Compte tenu des actions turques contre l’enclave kurde dirigée par l’YPG dans le nord, l’Iran peut pour la première fois envisager d’approvisionner directement les Kurdes syriens. Si l’YPG a une alliance tacite avec Damas, et par extension avec le Hezbollah, les Kurdes syriens n’ont pas été jusque-là directement soutenus par Téhéran.

Les Iraniens vont probablement marchander durement lors de leurs négociations avec les Kurdes syriens. L’YPG a peut-être été un rempart efficace contre le groupe EI mais cela est de peu d’importance pour les Iraniens qui ne considèrent pas l’EI comme une menace, du moins pas en Syrie.

Du point de vue iranien, le scénario le plus souhaitable serait que l’YPG fasse pression sur l’alliance rebelle dans et autour d’Alep dans le but d’alléger l’intense pression qui pèse sur les forces gouvernementales dans la région.

Toutefois, tout accord de l’Iran avec l’YPG nécessite de parvenir à une entente plus large avec le PKK, qui fait office d’ancien patron idéologique.

Un pari kurde

Traiter avec le PKK est une entreprise parsemée d’embûches et de dangers. Pour commencer, le PKK a également une branche iranienne sous la forme du PJAK (Parti pour une vie libre au Kurdistan) qui, depuis plus de dix ans, tire sur les forces iraniennes dans et en dehors des régions kurdes iraniennes. En représailles, le gouvernement iranien a arrêté et exécuté des dizaines de combattants et sympathisants du PJAK.

Tout contact avec le PKK fera également enrager la Turquie, qui considère ce dernier comme la pire menace pour sa sécurité. Bien que les Iraniens soient méfiants à l’idée de revivre l’expérience des années 1990 (lorsque certains au gouvernement et dans les médias turcs accusaient régulièrement l’Iran d’aider le PKK), ces réserves ont été levées par le rôle de plus en plus important de la Turquie en Syrie.

L’aspect positif de tout cela, c’est que traiter avec le PKK envoie non seulement un message fort à Ankara, mais aussi un coup de semonce au fief de Massoud Barzani à Erbil. En outre, cela serait susceptible d’être approuvée par un public kurde plus large, comme en témoigne l’appel du fondateur du PUK rival, Adel Murad, engageant l’Iran à assumer un rôle plus important dans les affaires kurdes.

En définitive, toute ouverture iranienne au PKK et aux groupes qui lui sont affiliés a de fortes chances d’être caractérisée par une prudence et une précision extrêmes. Bien que le PKK puisse être davantage intégré dans la lutte du gouvernement syrien contre divers groupes rebelles, il n’est pas suffisamment fiable pour occuper une place à long terme dans l’architecture d’influence régionale iranienne.
 

- Mahan Abedin est un analyste spécialisé dans la politique iranienne. Il dirige le groupe de recherche Dysart Consulting.  

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des réfugiés syriens en Turquie qui ont fui leur domicile en raison de la guerre civile retournent dans la ville kurde syrienne de Kobané, le 10 août 2015, par le poste frontalier de Mürşitpınar, à Şanlıurfa en Turquie (AA).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.