Attentat de London Bridge : Ce n'était pas pour Allah

Attentat de London Bridge : Ce n'était pas pour Allah

#AttentatsLondres
Abdul Haqq Baker's picture
07 juin 2017

Nous ne connaîtrons probablement jamais avec précision les motivations des agresseurs qui se lancent dans une campagne de terreur. Il est toutefois sûr que de tels actes ne sont en aucune façon légitimés par l’islam – en aucun cas

Un témoin de l’une des attaques de samedi soir à Londres – la troisième en autant de mois en Grande-Bretagne – a entendu l’un d’entre eux proclamer, « C’est pour Allah », avant de sortir d’un véhicule et donner cours à la folie meurtrière qui a fait huit morts et au moins 48 blessés.

À l’heure où j’écris, les autorités essaient de recueillir preuves et renseignements sur l’attaque, qui a frappé jusqu’aux abords de Borough Market, à quelques minutes de London Bridge sur la rive sud de la Tamise.

Qu’on ne s’y trompe pas : ces attaques abominables, pas plus que les précédentes, ne font pas pour Allah. Elles ne sont que le fruit d’une haine mal placée

J’habite au sud de Londres ; cette atrocité me touche donc de près. Cela dit, nous devons souligner que chacun des attentats en Grande-Bretagne depuis le 7 juillet se sont déroulés « chez nous ».

Beaucoup de musulmans britanniques, qui ne cachent pas leur fierté et appartenance, partagent le même sentiment de se sentir chez eux en Grande-Bretagne. Les extrémistes – religieux, d’extrême droite ou que sais-je encore – n’aiment pas ces sentiments et les rejettent. Ils préfèreraient que nous n’ayons pas ce sentiment d’appartenance ou cette affinité avec ce pays qui nous a vus naître, où nous avons été éduqués et dont nous sommes citoyens.  

Ce que veulent les extrémistes religieux c’est nous plonger dans le même effroi, la même insécurité qu’éprouvent les milliers de réfugiés fuyant les pays déchirés par la guerre ou les habitants de ces sociétés qu’on assassine. Leur stratégie, plutôt simpliste et rétrograde peut certes réussir, seulement pour très peu de temps, sur le moment, et encore quelques jours après les attaques terroristes.



Des agents de police et membres des services d’urgence portent secours aux victimes des attentats sur London Bridge le 3 juin 2017 (AFP)

Cependant, ces réactions ont toujours laissé place au stoïcisme et à la volonté déterminée de retrouver une vie normale le plus rapidement possible. C’est ce même comportement qu’ont démontré dans de tels contextes les réfugiés et habitants des sociétés mentionnés ci-dessus (mais on ne peut bien sûr pas comparer quelques attaques terroristes sporadiques sur notre sol et les déplacements massifs de population).

La Grande-Bretagne en est encore à se remettre des attaques abominables commises à Westminster et Manchester. La dernière en date fut d’autant plus abjecte qu’elle ciblait des enfants innocents (la plus jeune d’à peine huit ans), qui furent blessés et tués.

Il s’agit aussi d’une attaque contre les valeurs religieuses

L’attentat de samedi soir, aussi atroce que les précédents, a atteint un degré légèrement différent de malveillance, du fait de son timing. C’est actuellement le temps du Ramadan pour les musulmans du monde entier ; ils jeûnent pendant les longues heures le jour et restent debout la nuit à faire encore d’autres prières.

Ces trois agresseurs ont-ils accompli leur devoir de jeûne et apprécié la solidarité et la camaraderie de collègues avec partager un repas ? Ont-ils participé aux dernières prières du soir ?

En Grande-Bretagne, le Ramadan est devenu une expérience unique, tant pour les musulmans que les non-musulmans. Après les dernières prières du soir, les Londoniens se rassemblent et partagent le plaisir d’être ensemble autour de spécialités culinaires. Ils viennent alors d’interrompre leur jeûne quotidien en prenant une petite quantité de nourriture, juste suffisante pour participer un peu plus tard aux prières nocturnes.

Musulmans et non-musulmans étaient allés au restaurant hier soir, et en avaient apprécié l’ambiance. Qu’en est-il de ces trois agresseurs ? Avaient-ils jeûné, apprécié la solidarité et la camaraderie de collègues autour d’un bon repas ? Avaient-ils participé aux dernières prières du soir ?

Si c’est le cas, ils n’ont pas compris l’essence de la signification de ce mois pour 1,6 milliards de musulmans. Tandis que les agences de sécurité et de renseignements s’efforcent de recouper les événements qui ont mené à cette attaque, nous ne connaîtrons probablement jamais précisément les motivations des agresseurs qui se lancent dans une campagne de terreur

Cependant, ce qui est sûr c’est que de tels actes ne sont en aucune façon légitimés par l’islam – en aucun cas.

Le meurtre du fusilier Lee Rigby : précurseur du type d’agressions actuelles ?

Les attaques terroristes précédentes nous semblent se fondre rapidement à l’horizon d’une histoire pas si lointaine, alors que nous tentons de nous remettre des plus récentes. C’est inquiétant car nous n’avons pas pris en compte les problèmes et signaux qui pointaient vers la nature changeante des attentats.



Sur les vidéos des caméras de surveillance, un Britannique, Michael Adebowale, braque son fusil sur des officiers armés et Michael Adebolajo est déjà à terre, juste avant leur arrestation lors du meurtre de Lee Rigby

La nature du meurtre de Lee Rigby nous a inquiétés par sa barbarie et l’impassibilité dont ont fait preuve ses tueurs, juste après l’attaque. Inutile d’aller en Syrie pour voir un « Jihadi John » brandissant un couteau au-dessus de la tête d’un prisonnier à genoux et cagoulé.

Les conséquences des attentats de Westminster ont fourni des détails suffisamment dramatiques pour illustrer le niveau de perversité voulu par ces actes – le corps d’une morte sous un bus, un autre flottant dans la Tamise, et les rues souillées de sang jonchées de blessés.

Scènes dignes de films apocalyptiques, pas des villes modernes du XXIe siècle.

Reconquête de notre religion, à commencer par sa terminologie

Nous sommes musulmans, et tenons encore et toujours à dénoncer les extrémistes et leur détermination à semer terreur et chaos, par haine envers notre mode de vie commun.

Leur rancœur s’étend aussi aux musulmans qu’ils prétendent représenter. C’est faux, et il suffit pour le démontrer de souligner leur indifférence à l’égard de la vie de musulmans et le grand nombre de leurs victimes musulmanes, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, entre autres. Ils défigurent l’islam et nous n’aurons de cesse de combattre et rejeter leurs idées.

Même si les extrémistes utilisent la même langue ou terminologie, qu’on se garde bien de les assimiler automatiquement aux pratiques et croyances de la majorité des musulmans, et de faire l’amalgame avec eux

Néanmoins, qu’il soit parfaitement clair que, même si les extrémistes utilisent la même langue ou terminologie, qu’on se garde bien de les assimiler automatiquement aux pratiques et aux croyances de la majorité des musulmans, et de faire l’amalgame avec eux.

Ne vous y trompez pas ; ces attentats, pas plus que les autres attaques abominables, ne sont pas pour Allah. Ce sont plutôt les fruits d’une haine mal placée qui contredisent une injonction religieuse, à laquelle adhère la majorité de musulmans du monde entier, que voici :

« Ô vous qui croyez ! Soyez fermes dans l’accomplissement de vos devoirs envers Dieu, et impartiaux quand vous êtes appelés à témoigner ! Que l’aversion que vous ressentez pour certaines personnes ne vous incite pas à commettre des injustices ! Soyez équitables, vous n’en serez que plus proches de la piété ! » (Traduction française du Coran ; Sourate 5, verset 8)

 

- Dr Abdul Haqq Baker, docteur en théologie, est l’ancien président de la Mosquée de Brixton. Il a écrit Extremists in Our Midst: Confronting Terror (« Des extrémistes au milieu de nous : affronter la terreur »).

Les vues exprimées dans cet article sont celles de leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le 6 juin 2017, des bouquets de fleurs ont été déposés sur la rive sud de London Bridge, en face du Barrowboy et du Banker Pub et à proximité de Borough Market à Londres, à la mémoire des victimes des attaques terroristes du 3 juin (AFP).