Boycotter, ou ne pas boycotter Wonder Woman ?

Boycotter, ou ne pas boycotter Wonder Woman ?

#IsraëlPalestine
- Nada Elia's picture
10 juin 2017

Ce film de superhéros à gros budget réalisé par une femme a déchaîné un raffut sur divers fronts politiques. Le regarderez-vous ? Voici plusieurs facteurs à prendre en compte

Wonder Woman, qui vient de débarquer sur les grands écrans du monde entier, est un film à gros budget, réalisé par une femme, avec une héroïne. Et le buzz autour de ce film a pris des connotations nettement politiques, le débat portant sur la question de savoir s’il s’agit ou non d’un film féministe, et sur ce qu’il faut penser du fait que l’actrice principale, Gal Gadot, dont le personnage est pacifiste, est une Israélienne sioniste qui parle affectueusement de l’armée israélienne, l’encourageant même lors de l’attaque de Gaza en 2014. Le Liban, officiellement en guerre avec Israël, a interdit le film, tandis qu’en Occident, la question semble être : « boycotter, ou ne pas boycotter ? ».

Wonder Woman serait-elle aussi « merveilleuse » si elle n’était pas une jeune femme européenne glamour, attirante, grande et mince ?

Toute discussion valable sur la politique du film doit prendre en compte ses multiples complexités, dont beaucoup sont totalement involontaires. Pour commencer, il semble que l’on doive toujours expliquer le féminisme : il ne s’agit pas d’avoir une plus grosse part d’un gâteau empoisonné, il s’agit d’en changer les ingrédients.

Ainsi, on peut se demander si « réussir » à Hollywood sans remettre en question la misogynie qui fait partie intégrante de la culture hollywoodienne peut être qualifié de féminisme. Wonder Woman aurait-elle été aussi « merveilleuse » si elle n’était pas une jeune femme européenne glamour, attirante, grande et mince ? Patty Jenkins, réalisatrice de Wonder Woman, a expliqué qu’elle ne pouvait pas assumer les aspirations de 50 % de la population mondiale simplement parce qu’elle est elle-même une femme.

En fait, dans une longue interview avec Hollywood Reporter, elle ne mentionne pas une fois le féminisme ou la destruction des stéréotypes et reconnaît avoir été choisie pour réaliser le film parce que sa vision était la plus compatible avec celle de la Warner Brothers, qui voulait un film « post-féministe ».



L’actrice Gal Gadot, la réalisatrice Patty Jenkins et l’actrice Lynda Carter assistent à la première de Wonder Woman de Warner Bros Pictures à Hollywood le 25 mai 2017 (AFP)

On ne peut s’empêcher de se demander comment on peut être post-féministe dans un monde encore très patriarcal, mais ce n’est pas un souci pour la Warner Bros. Ils veulent juste une part plus importante du marché du cinéma : « La grande interrogation concernant Wonder Woman n’est pas de savoir si une réalisatrice peut réaliser avec succès un film d’action avec des super-héros, mais si une super-héroïne peut bouleverser cette recette de longue date et faire une chose que les hommes n’ont pas accomplie : élargir la base féminine », a écrit le Hollywood Reporter.

Le succès de ce film devrait donc être déterminé par son succès commercial – pas vraiment un calcul féministe.

« Femme de couleur » blanche ?

Autre point d’intérêt, l’appartenance ethnique de Gadot : elle est d’ascendance allemande, polonaise, autrichienne et tchèque, ce qui la rend pleinement européenne, mais elle est saluée comme une « femme de couleur » parce qu’elle est Israélienne, avec peu de considération pour le fait qu’en tant que juive ashkénaze, elle appartient au gratin de la société israélienne. Cela prouve l’absence totale de compréhension basée sur l’expérience de ce que signifie être une personne de couleur.

Oui, il existe des juifs de couleur, mais Gadot elle-même n’en est pas une. Elle est la descendante de colons blancs au Moyen-Orient. De fait, l’éloge de Gadot en tant que premier rôle féminin attribué à une « femme de couleur » contraste nettement avec la réaction haineuse au choix d’acteurs de couleur pour les récents films Star Wars et en dit long sur le racisme qui sous-tend le fait de considérer Gadot comme un premier rôle féminin « non-Blanc ».

Jenkins et Gadot n’avaient nullement l’intention de créer un film féministe, elles voulaient elles aussi réaliser et jouer dans une production à gros budget

Gadot elle-même minimise l’importance du fait que Jenkins soit une femme, affirmant que la réalisatrice a obtenu le travail non pas parce qu’elle est une femme, mais parce que « elle était la bonne personne ».

De plus, Gadot a exprimé les craintes misogynes traditionnelles vis-à-vis du féminisme quand elle a expliqué qu’elle était reconnaissante à Jenkins d’avoir choisi de ne pas représenter Wonder Woman comme une « casse-couilles » mais plutôt comme « charmante et chaleureuse », une héroïne occasionnellement douce et naïve, à laquelle puissent s’identifier garçons et filles, hommes et femmes.

Le portrait totalement tendancieux des féministes comme des « personnes auxquelles on ne peut pas s’identifier » et « casse-couilles », le rejet de l’importance d’une réalisatrice de sexe féminin, montrent que Jenkins et Gadot n’avaient nullement l’intention de créer un film féministe, mais qu’elles voulaient elles aussi réaliser et jouer dans une production à gros budget. Les femmes qui aspirent à briser le plafond de verre dans une société injuste se montrent en réalité patriarcales, et non féministes, car elles recherchent le parangon de l’autonomisation individuelle dans un système oppressif.

Boycotter ou non

De manière plus compréhensible, on expose également toujours les critères du BDS, la campagne de Boycott, désinvestissement et sanctions contre Israël menée par les Palestiniens jusqu’à ce que ce pays cesse de violer le droit international et les droits de l’homme du peuple palestinien. Et nous ne saurions jamais trop souligner combien il est important d’appliquer ces critères très attentivement, afin de ne pas discriminer les individus mais plutôt un système injuste.

Il existe des preuves sur les réseaux sociaux qu’elle est une ardente sioniste, totalement imbue d’une haine contre les Palestiniens et fan de l’armée

Le BDS étant avant tout un mouvement antiraciste, on ne peut pas, on ne doit pas, discriminer les Israéliens, simplement en raison d’un accident de naissance. Dans ce contexte, il faut préciser que l’interdiction du film au Liban n’est pas liée au BDS, mais provient du fait que le Liban est officiellement en guerre avec Israël, qui a envahi, occupé et bombardé à plusieurs reprises son voisin du Nord. Comme certains Libanais l’ont souligné, pendant les années au cours desquelles Gadot a servi dans l’armée israélienne (2005-2007), Israël a attaqué à nouveau le Liban, détruisant ses infrastructures de manière similaire à ce qu’il fait régulièrement dans la bande de Gaza avec sa politique de « tonte de la pelouse ».

Il y a plusieurs facteurs à examiner pour décider de boycotter ou de ne pas boycotter Wonder Woman. Tout d’abord, et surtout, selon les critères du BDS, on ne boycotte pas un film à cause d’acteurs israéliens. Le boycott est dirigé contre les institutions, pas les individus. La culture hollywoodienne, et Warner Bros, ne sont pas des institutions israéliennes, même si de nombreux films hollywoodiens ont un parti pris sioniste.



Gal Gadot exprime son soutien à l'armée israélienne lors de la guerre de 2014 contre Gaza (Facebook)

Deuxièmement, le fait que Gadot ait servi dans l’armée israélienne devrait être une évidence, compte tenu du fait que tous les Israéliens doivent servir, les hommes pendant trois ans, les femmes deux. Il y a peu d’exceptions, basées sur une maladie mentale, un handicap physique ou des motifs religieux (les juifs ultra-orthodoxes sont exemptés). De toute évidence, Gadot n’est pas exemptée. Elle n’est manifestement pas non plus un objecteur de conscience. En fait, il existe des preuves sur les réseaux sociaux qu’elle est une ardente sioniste, totalement imbue d’une haine contre les Palestiniens et fan de l’armée (« Vous apprendrez la discipline et le respect », affirme-t-elle, sans mentionner le lavage de cerveau auquel sont soumis les soldats, les plongeant dans le racisme et l’approbation inconditionnelle de la violence meurtrière).

Normalisation de la haine

La normalisation absolue de la haine contre les Palestiniens, de sorte que l’on n’est pas tenu pour responsable de ressentir ou exprimer cette haine, est cruciale pour déterminer si on peut ou non soutenir le film. Les consommateurs, les cinéphiles et les amateurs de sport ont certainement critiqué les célébrités qui ont exprimé des opinions monstrueusement racistes ou qui se sont engagées dans des pratiques monstrueuses, sauf lorsque celles-ci étaient dirigées contre des Palestiniens.

Mel Gibson n’a pas (à juste titre) reçu l’absolution pour ses diatribes antisémites, mais des acteurs tels que Gadot ou Joe Mantegna, un citoyen américain qui lève des fonds pour l’armée israélienne, et Joan Rivers, qui ont régulièrement prononcé des diatribes antipalestiniennes, restent immaculés. En revanche, une célébrité (ou un professeur) qui défend les droits des Palestiniens devra payer un lourd tribut, perdant souvent ses moyens de subsistance.

Il est temps de faire savoir aux acteurs que nous les tiendrons responsables de la normalisation de la violence antipalestinienne, quelle que soit leur nationalité

Il y a des cas où le choix d’un acteur pour un certain rôle peut être vu comme une offense. Une personne déguisée en Noir n’est jamais acceptable, et un Jésus blond n’est pas seulement historiquement inexact, mais il continue à effacer les racines du christianisme, en le transformant en une religion « européenne » en contradiction avec le monde arabe. Choisir Scarlett Johannson pour jouer une asiatique dans Ghost in the Shell est également inacceptable.

Cependant, dans la plupart des cas, l’acteur doit être séparé du personnage qu’il incarrne. Néanmoins, même si on distingue l’acteur et le personnage, on peut critiquer l’acteur pour sa politique personnelle. Et il est temps de faire savoir aux acteurs que nous les tiendrons responsables de la normalisation de la violence antipalestinienne, quelle que soit leur nationalité.

Au-delà des critères du BDS, on est libre de boycotter des produits ou des individus qu’on désapprouve. Les consommateurs le font tous les jours, en choisissant de ne pas acheter dans certains magasins en raison de leurs pratiques de travail, en choisissant d’être végétarien en raison du traitement inhumain des animaux ou en choisissant de ne pas conduire certaines voitures qui sont très consommatrices d’essence, par souci pour l’environnement.

Expliquer les raisons de ces choix est d’une importance cruciale. Ainsi, on peut expliquer que l’on ne veut pas voir Wonder Woman parce que le personnage central, une héroïne qui doit sauver le monde, est joué par une femme qui se réjouit du génocide.

 

Nada Elia est une écrivaine et commentatrice politique issue de la diaspora palestinienne. Elle travaille actuellement sur son deuxième livre, Who You Callin’ “Demographic Threat” ? Notes from the Global Intifada. Professeur (retraitée) d’études sur le genre et la mondialisation, elle est membre du collectif de pilotage de la Campagne américaine pour le boycott universitaire et culturel d’Israël (USACBI).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : image prise en mars 2016 qui montre des poupées Barbie représentant Batman, Wonder Woman et Superman, lors de l’exposition « Barbie, la vie d’une icône » au musée des Arts décoratifs de Paris (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.