Crise du Qatar : situation « gagnant-gagnant » pour les États-Unis ?

Crise du Qatar : situation « gagnant-gagnant » pour les États-Unis ?

#TensionsGolfe
Christopher M Davidson's picture
13 juin 2017

Les griefs saoudiens et émiratis sous-jacents envers le Qatar couvaient depuis un certain temps, mais le véritable catalyseur de la crise est la nouvelle administration américaine

C’était une grosse semaine pour le Qatar dans les unes internationales, avec la rupture des relations diplomatiques et la fermeture de l’espace aérien avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Ces décisions, ainsi que plusieurs autres escalades spectaculaires, ont révélé au grand jour ce qui était auparavant considéré comme l’un des nombreux conflits couvant de longue date et apparemment insolubles de la région.

La « politique du Golfe » n’étant pas exactement réputée pour sa transparence, les rumeurs ont naturellement commencé à enfler autour des raisons derrière ce qui se passe et ce qui se passera ensuite, avec l’évocation de conspirations de grande envergure, et, comme l’a prétendu d’une manière discutable un journal égyptien, même une tentative d’assassinat sur un haut responsable du Qatar.



Bien qu’il y ait certainement un air de déjà-vu, pour être précis en 2014, lorsqu’un ensemble similaire de mesures a été imposé à l’encontre du Qatar avant que le problème soit finalement résolu après plusieurs mois de négociations, la campagne actuelle contre le Qatar semble plus intense et bien mieux orchestrée et, pour cette raison, nous devrons la prendre davantage au sérieux.

Des griefs sous-jacents

Tout d’abord, il existe un large consensus sur le fait que les griefs sous-jacents contre le Qatar n’ont tout simplement pas disparu.

Surtout, à la suite du printemps arabe, qui a été témoin de la résurgence des Frères musulmans et d’autres groupes islamistes, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont identifié de telles forces comme des menaces existentielles potentielles pour leurs propres régimes, non seulement parce que la confrérie a bénéficié d’un grand soutien au sein de leurs propres populations conservatrices, mais aussi parce qu’elle offrait à la région un modèle alternatif de gouvernance islamique qui faisait l’économie des monarchies héréditaires.

Le coup d’État organisé par l’Arabie saoudite et les EAU en Égypte en 2013 était censé remettre les Frères musulmans et le Qatar à leur place

Longtemps à l’affût d’un contrepoids à la domination saoudienne sur le monde arabe, le riche mais vulnérable Qatar avait financé les Frères musulmans en Égypte et offrait à ses dirigeants une couverture internationale toujours favorable grâce à son réseau extrêmement influent d’Al-Jazeera. Naturellement, les palais de Riyad et d’Abu Dhabi étaient inquiets.

Le coup d’État organisé par l’Arabie saoudite et les EAU en Égypte en 2013 était censé remettre les Frères musulmans et le Qatar à leur place. Ce fut le cas dans une certaine mesure, mais puisque Doha continue jusqu’à maintenant à abriter la confrérie et d’autres exilés de ce genre, cela reste assurément une pomme de discorde.

Outre les groupes islamistes et les partis politiques « traditionnels », il y a un malaise croissant chez l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sur le soutien du Qatar à divers groupes militants de la région, dont certains ont fini par affronter directement leurs propres alliés et intermédiaires.

Avec les puissances occidentales qui continuent de se mordre les doigts de leur escapade irakienne après 2003, mais avec l’opportunité à ne pas manquer de voir évincés à la fois Mouammar Kadhafi et Bachar al-Assad sous la bannière du printemps arabe, fermer les yeux et – dans certains cas – même soutenir ces « troupes [intermédiaires] sur le terrain » appuyés par le Golfe était une belle opportunité. En fait, en octobre 2011, le chef d’état-major du Qatar a même admis que Doha était « le lien entre l’OTAN et les forces rebelles ».



Des membres de la brigade Salah Bou-Haliqa, fidèles à Khalifa Haftar, se réjouissent après avoir pris la zone centrale d’al-Jofra de Benghazi à la coalition des brigades de défense de Benghazi, en juin 2017 (AFP)

Cela a conduit à des situations étranges qui, à bien des égards, sont devenues des « guerres civiles du Golfe » qui ont été menées par procuration. En Libye, par exemple, les « Brigades de défense de Benghazi » liées à al-Qaïda et soutenues par Qatar ont subi une attaque contre celui qui était autrefois affilié à la CIA et qui est désormais l’homme fort soutenu par les Émirats arabes unis, Khalifa Haftar.

Pendant ce temps, en Syrie, toute une panoplie de groupes militants soutenus par l’Arabie saoudite et le Qatar, notamment des véritables opérations djihadistes, se disputent le contrôle d’une grande partie du territoire détenu par les rebelles, en particulier à l’extérieur de Damas.

Pourquoi maintenant ?

Les experts ont avancé un certain nombre de raisons pour lesquelles l’escalade s’est produite en ce moment.

Par exemple, beaucoup ont souligné une relation qui se renforce entre Israël, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et leur objectif commun de mettre fin à l’assistance du Qatar au Hamas. Certes, l’accueil par le Qatar d’une conférence du Hamas le mois dernier n’a pas été bien acceptée, et peut-être cela contribue-t-il à expliquer pourquoi – d’après les courriels révélés de l’ambassadeur des Émirats arabes unis aux États-Unis – un récent symposium de haut niveau contre le Qatar a été organisé par un grand think-tank pro-Israël basé à Washington.

On a également insisté sur les interactions apparentes du Qatar avec l’Iran, Riyad et Abu Dhabi étant indubitablement perturbées par le signalement de deux appels récents entre l’émir Tamim al-Thani et le Président Hassan Rohani, lesquels étaient censés avoir appelé à des « liens plus forts que jamais ».



Des Qataris qui ont été enlevés lors d’une partie de chasse dans le sud de l’Irak en 2015 embarquent dans un avion à l’aéroport de Bagdad après leur libération en avril 2017 (AFP/ministère de l’Intérieur irakien)

En plus de cela, en avril, il y avait aussi d’après certaines informations de la colère à l’encontre des diplomates qataris, déchargeant simplement des sacs d’argent dans l’aéroport de Bagdad pour des milices liées à l’Iran en échange d’un groupe de membres de la famille royale qatarie enlevés il y a plus d’un an.

En comparaison, sont un peu plus exagérés les récits, sur la base d’entretiens récents que j’ai eu avec les Saoudiens, que le roi Salmane al-Saoud était vraiment furieux par un voyage récent effectué par l’émir Tamim dans le village ancestral des al-Thani dans le cadre d’un effort visant à assurer la « légitimité wahhabite » en prouvant les liens de sa dynastie avec les descendants de Muhammad Abd al-Wahhab. Il n’y a, semble-t-il, de la place que pour une seule monarchie approuvée par le wahhabisme.

Le véritable catalyseur

Bien que de telles objections aient effectivement contribué à la crise actuelle, le catalyseur plus probable est cependant le rôle joué par la nouvelle administration américaine.

Même si l’équipe de Donald Trump a clairement essayé de plumer l’Arabie saoudite de ses actifs restants en faisant en sorte que le royaume achète des armes qu’il ne peut se permettre, et en l’amenant même à investir dans les infrastructures physiques américaines au moment où il devrait vraiment investir dans ses propres infrastructures, Riyad a néanmoins senti fortement que la nouvelle Maison-Blanche sera un allié beaucoup plus ferme que la précédente présidence américaine.

Du point de vue de Riyad et d’Abu Dhabi, la nouvelle administration américaine leur a finalement donné la carte blanche dont ils avaient besoin pour agir contre leur ennuyeux voisin

Certes, l’équipe de transition de Trump ayant rencontré le prince héritier d’Abu Dhabi dès le mois de décembre 2016, alors que l’Iran et le Qatar étaient définitivement à l’ordre du jour, puis le suivaient en marge du récent voyage présidentiel en Arabie saoudite, un « feu vert » des États-Unis est censé avoir été donné à de longs plans de gestation pour « faire quelque chose au sujet du Qatar ».

Du point de vue de Riyad et d’Abu Dhabi, la nouvelle administration américaine leur a finalement donné la carte blanche dont ils avaient besoin pour agir contre leur ennuyeux voisin et, une fois pour toutes, mettre un terme à la politique étrangère antagoniste de Doha.

Du point de vue de la Maison-Blanche, les garanties de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis ayant sans aucun doute été fournies concernant tous les droits américains sur les installations militaires au Qatar, incluant actuellement le quartier général avancé du CENTCOM et une base aérienne majeure, il y a tout simplement peu à perdre et beaucoup à gagner.



Un bombardier B-52 Stratofortress de l’armée de l’air américaine, qui sera utilisé pour la lutte contre l’État islamique en Irak et en Syrie, arrive à la base aérienne d’al Udeid au Qatar en 2016 (Reuters)

Surtout, tout changement de régime à Doha, ou du moins un gel de sa politique étrangère, aidera à éliminer un mal de tête persistant au cœur de la politique américaine. Tandis que le département du Trésor américain continue d’accumuler des éléments de preuve reliant de riches Saoudiens et Koweïtis à des organisations extrémistes telles qu’al-Qaïda et l’État islamique, il accumule encore davantage de preuves, si on prend par habitant du moins, sur les citoyens qataris. Cela a mené à des appels croissants, notamment au Congrès, pour que le département de la Défense transfère ses installations hors du Qatar, même si le Pentagone lui-même a confirmé qu’il n’a pas de solutions de rechange viables.

Dans ce contexte, la « réorganisation » menée par les Émirats arabes et les Émirats arabes unis à Doha peut être juste le remède nécessaire.

 

- Christopher M Davidson enseigne à l’Université de Durham en Angleterre. Il est l’auteur d’un certain nombre de livres sur la région, notamment très récemment Shadow Wars : The Secret Struggle for the Middle East.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye

Photo : le président américain Donald Trump et la première dame Melania Trump saluent avant d’embarquer sur Air Force One, le 22 mai 2017 avant de quitter Riyad pour Israël (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.