L’Égypte n’est plus le cœur du monde arabe

L’Égypte n’est plus le cœur du monde arabe

#Politique
Basheer Nafi's picture
16 mai 2017

Les Arabes doivent cesser de tout attendre de l’Égypte, se débarrasser de cette nostalgie irrationnelle envers son prestigieux rôle passé, et se tourner vers l’avenir

Le statut d’un pays n’est pas déterminé, comme certains historiens voudraient nous le faire croire, par sa seule histoire, ni par sa seule géographie, et encore moins par sa volonté politique. Le rôle d’un pays est façonné par l’ensemble des interactions réciproques de sa géographie, de son histoire, sa politique et de ses ressources.

L’Égypte est le fruit de ces forces combinées et, au cours du XXe siècle, elle a pris une immense ampleur dans le cœur des Arabes, suite à la Première Guerre mondiale et à l’effondrement de l’empire ottoman.

C’est au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle qu’est apparu le soft power de l’Égypte, si l’on peut l’appeler ainsi. Cependant, n’exagérons pas son importance. L’Égypte est tombée aux mains des colons britanniques en 1882.

Les Britanniques ont fait leur miel du projet de modernisation entrepris par le khédive Ismaïl Pacha, et se sont efforcés de créer un climat relativement libéral, qui a séduit en Orient un certain nombre de chrétiens instruits ainsi qu’un nombre équivalent d’universitaires salafistes réformistes.

Tous ces facteurs, présents dans la culture égyptienne et plus généralement arabe, ont contribué à exagérer l’importance du Caire au XIXe et au début du XXe siècle. Mais la vérité reste que jusqu’à la Première Guerre mondiale, Istanbul a toujours incarné le centre culturel et politique de la région.

D’abord, il y eut Istanbul

Ce fut en direction d’Istanbul que se mirent en marche des centaines d’activistes arabes et musulmans, dont un grand nombre d’Égyptiens. Ce fut à Istanbul que furent prises les décisions et créés les courants politiques clés. Et ce fut encore Istanbul qui servit de tremplin à ceux qui ont combattu l’hégémonie étrangère.

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, Istanbul n’a jamais cessé d’être le centre culturel et politique de la région

Si Damas fut le berceau originel du mouvement arabe, les courants les plus importants de l’arabisme sont nés dans les cercles étudiants arabes et les milieux arabes instruits de la capitale du sultanat.

Le rôle prédominant d’Istanbul prit fin avec la défaite des Ottomans et la naissance de la république turque, dont la première mesure fut de s’isoler et se désengager du monde arabe.

Dès lors, les Arabes ont engagé un long et difficile périple en direction d’un nouveau système de référence afin de façonner leur identité – tant pour se dégager de l’hégémonie étrangère qu’effacer les partitions imposées à leur corps défendant par l’étranger.

Montée en puissance de l’Égypte

Tout au long des années 1920 et 1930, le mouvement arabe a repoussé toujours plus loin son horizon, et a aussi accompli de significatifs progrès dans les domaines de culture et de politique en Égypte.

Malgré ces jalousies politiques si fréquentes en Irak, en Syrie et en Arabie saoudite, les Arabes ont compris que l’Égypte constituait leur plus important centre de gravité

Ce développement s’accompagna de la naissance d’un niveau perceptible de conscience, particulièrement parmi l’élite égyptienne, proportionnelle à la grandeur et à la position du pays ainsi qu’à son rôle potentiel.

Grâce au soutien actif des milieux laïcs de son pays, le roi Fouad a, au cours des années 1920, tenté d’hériter du poste de calife, suite à l’annulation du califat par la république de Turquie. Le roi Farouk s’est entouré d’Égyptiens, tant arabisants qu’islamistes, convaincus de la capacité de l’Égypte à prendre la tête du monde arabe tout entier.



Le jour du Ramadan, un banquet fut organisé par le roi Farouk I d’Égypte (Wikimedia)

En dépit des hésitations et des rivalités politiques si fréquentes en Irak, en Syrie et Arabie saoudite, les Arabes dans leur ensemble voyaient l’Égypte comme leur plus important centre de gravité, voire même le seul à leur disposition.

Il est indubitable que l’irruption de la question palestinienne et le rôle joué par l’Égypte, ou encore sa vocation dans ce dossier en faveur des Palestiniens, a contribué à rehausser la vision des Arabes à l’égard de l’Égypte et celle des Égyptiens sur leur propre pays.

Aux fondements de la conscience arabe

Pendant la période post-1952, l’arabisme est devenu le système de référence officiel de la république égyptienne. La tendance arabisante, si controversée pendant la période de l’entre-deux-guerres, s’est muée en politiques très respectables, conçues en tenant compte des considérations stratégiques – économiques, politiques et culturelles – même si l’Égypte a pu parfois passer pour le perdant.

C’est ainsi que l’Égypte est devenue le centre de la culture arabe et une référence en termes de politiques. Dès la fin des années 1930, l’Égypte fut le fer de lance de la lutte du monde arabe en faveur de la Palestine et c’est elle qui a tenu le flambeau de l’unité arabe. Elle a accueilli le siège de la Ligue arabe, soutenu la lutte des mouvements de libération arabes en faveur de l’indépendance, et a mené de nombreuses guerres pour affirmer la position des pays arabes émergents sur la scène internationale.

Peu d’Arabes ont prêté attention aux rôles joués par Bagdad et Alep dans le développement de la musique arabe moderne, parce que c’est l’Égypte et elle seule qui en est devenue le centre, dont le rôle essentiel dans la formation des goûts musicaux fut unanimement reconnu par les Arabes.

De plus, l’Égypte a continué à accueillir la plus grande partie de l’industrie cinématographique arabe. À tel point que le dialecte égyptien est devenu une sorte de synonyme de l’arabe standard. Pendant des décennies, l’université égyptienne – maintenant appelée l’Université du Caire – fut La Mecque des Arabes ambitionnant de recevoir une éducation moderne.

Les institutions d’enseignement supérieur, construites sans attendre dans les capitales des pays arabes récemment indépendants, ont, l’une après l’autre, suivi l’exemple de l’université égyptienne et l’ont imitée – et pas seulement dans le secteur éducatif moderne.

Al-Azhar n’a jamais perdu son statut de bastion de sciences islamiques, ni face à la propagation de centres d’éducation islamiques concurrentiels, ni par l’affrontement déconcertant entre le régime républicain et les Frères musulmans.

Bref, l’Égypte n’est pas seulement devenue le cœur battant des Arabes, mais elle a également façonné leur conscience et leur âme moderne.

Imprimé dans la mémoire

Rien d’étrange, dès lors, que le rôle et la position de l’Égypte pendant plus de soixante ans ait tant marqué les souvenirs des Arabes.

Et pas seulement leur mémoire collective, mais également la psyché du plus grand segment des observateurs et spécialistes non arabes, qui continuent de prendre l’Égypte pour le standard de l’existence arabe et le curseur de l’avenir de cette communauté.

La majorité des politiciens, activistes et militants arabes s’imaginent que les crises du monde arabe ont été magnifiées par l’absence de l’Égypte et ils sont persuadés que, tant que l’Égypte ne retrouvera pas sa position dominante, les Arabes ne sortiront pas de leur bourbier. La route des Arabes vers un meilleur avenir, croient-ils, passe par l’Égypte, à condition qu’elle endosse à nouveau ses responsabilités de chef du monde arabe tout entier.

Pourtant, la réalité souffle aux Arabes qu’ils doivent désormais accorder moins d’importance à cette mémoire et sortir de leur captivité par leurs propres moyens. Non que l’Égypte aurait perdu toute signification, statut ou grandeur, mais parce qu'elle n’est pas prête de retrouver la croissance ou de connaître un renouveau. Son grand retour n’est pas pour demain et elle est loin de pouvoir prendre le leadership de quoi que ce soit.

Une lamentable épave

Force est de reconnaître que l’Égypte n’est plus la corne d’abondance de la conscience arabe, ni le producteur de sa culture. L’éducation égyptienne s’est désintégrée il y a quelque temps déjà, les arts égyptiens sont dans un état de décadence avancée, et les Égyptiens ont honte de leurs médias.

L’Égypte exige un démantèlement total et radical de ses structures politiques, sociales et économiques actuelles pour qu’un nouvel État puisse être reconstruit de zéro

L’Égypte souffre d’une crise économique qui durera probablement encore de nombreuses décennies et elle connaîtra l’effondrement total de la plupart, voire de tous ses secteurs des services, des transports à la santé.

Aucun pays arabe ne jouit d’institutions publiques vraiment reluisantes, mais le déclin de l’État égyptien a commencé dès les années 1960. Il est aujourd’hui complètement naufragé. Malgré sa grandeur et sa brillante histoire, l’Égypte s’est retrouvée totalement inféodée – et sous l’influence – d’un État beaucoup plus petit et jeune dans le golfe persique – l’Arabie saoudite.



En avril 2016, le roi saoudien Salmane salue de la main le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, lors de son départ de l’aéroport international du Caire (Agence de presse saoudienne/AFP)

La révolution du 25 janvier 2011 fut pour l’Égypte une étincelle d’espoir. Cependant, le coup d’État de juillet 2013 eut tôt fait de l’éteindre et le déclin reprit. Depuis, la situation ne fait qu’empirer. L’Égypte exige un démantèlement total et radical de ses structures politiques, sociales et économiques actuelles pour qu’un nouvel État puisse être reconstruit de zéro.

Cependant, la classe dirigeante et son environnement culturel estiment que cette option n’est pas à l’ordre du jour – et c’est aussi l’avis des forces et courants d’opposition.

Même si une telle option devient envisageable, il faudra des décennies pour que l’Égypte soit en mesure de retrouver dans l’histoire arabe moderne, même partiellement, son rôle et son influence de jadis.

En d’autres termes, les Arabes doivent cesser de tout attendre de l’Égypte et se débarrasser de cette nostalgie irrationnelle de son rôle passé. Il leur faudra se mettre en quête de leur avenir, que l’Égypte ait les moyens – ou non – de leur tendre une main secourable.

 

Basheer Nafi est chargé de recherche principal au Centre d’études d’Al Jazeera.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le 29 octobre 1954, la foule accueille le colonel Gamal Abdel Nasser lors de son entrée à la gare du Caire (AFP)

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies.