L’Iran en Syrie : le dilemme d’Israël au nord

L’Iran en Syrie : le dilemme d’Israël au nord

#GuerreSyrie
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11 décembre 2017

Alors que des raids israéliens ont visé des cibles iraniennes et syriennes en Syrie ce samedi, Israël a prévenu que Téhéran et Damas « jouaient avec le feu ». Aux yeux de Benyamin Netanyahou, ce « front du nord » incarne une véritable menace

Parfois, l’étonnement d’un présentateur de journal télévisé ne peut passer inaperçu. Ce fut par exemple le cas le 15 novembre dernier, lorsque les médias israéliens ont rapporté les propos du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, qui a déclaré que la présence iranienne en Syrie était « légitime », tout comme, naturellement, la présence russe dans ce pays – contrairement à celle de la coalition américaine en Syrie, que Lavrov a jugée « illégitime ».

Les propos de Lavrov confèrent une certaine crédibilité à l’idée que le scénario menaçant contre lequel les commentateurs israéliens ont mis en garde au cours des dernières années pourrait désormais se dérouler sous nos yeux. 

Un axe allant de l’Iran aux côtes méditerranéennes du Liban, contrôlé par des forces qu’Israël a toujours décrites comme des ennemis sataniques qui cherchent à tout prix à le détruire – l’Iran, le Hebzollah, le régime d’Assad et d’autres acteurs –, se voit désormais conférer une légitimité officielle et publique par une puissance telle que la Russie. Il est difficile d’imaginer un pire scénario du point de vue d’Israël.

Selon une logique simple, il vaut la peine pour Israël d’agir maintenant, avant que l’axe ne se renforce

La menace immédiate est représentée par le Hezbollah. Les souvenirs de la seconde guerre du Liban en 2006 ne se sont pas dissipés. Pendant plus d’un mois, des dizaines de milliers de soldats israéliens se sont montrés incapables de vaincre un millier de combattants du Hezbollah afin d’empêcher ce dernier de continuer à lancer des missiles contre Israël et de paralyser complètement son secteur nord.

Il est vrai que certains en Israël essaient aujourd’hui de vendre cette guerre comme un succès, puisque depuis, le Hezbollah n’a pas agi contre Israël de l’autre côté de sa frontière septentrionale ; néanmoins, on ne sait pas si les haut gradés militaires en Israël croient réellement à la véracité de telles déclarations.



Des membres du Hezbollah libanais défilent pendant les commémorations de l’Achoura, dans une banlieue du sud de Beyrouth. En arrière-plan, une inscription en arabe indique : « Le Hezbollah est vainqueur » (AFP)

Pendant ce temps, le Hezbollah n’a fait que se renforcer. Le ministre du Logement Yoav Galant, un général israélien qui a failli devenir chef d’état-major, a déclaré récemment que le Hezbollah possédait 100 000 missiles prêts à être lancés. D’autres estimations s’élèvent à 150 000 missiles C’est là un chiffre énorme.

De toute évidence, même si les systèmes antimissiles israéliens sont en mesure d’en arrêter certains, dans l’éventualité d’une véritable guerre, beaucoup de ces missiles toucheront des cibles critiques en Israël. Le Hamas, qui dispose d’un stock beaucoup moins fourni de roquettes de moindre qualité, est parvenu à fermer l’aéroport Ben Gourion pendant 48 heures lors de la dernière guerre qui a sévi à Gaza en 2014. Sans être pessimiste, on peut supposer que si de véritables hostilités éclataient aujourd’hui avec le Hezbollah, l’issue pourrait être bien plus désastreuse.

Lorsque le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, s’est engagé dans les combats en Syrie pour sauver le régime d’Assad, les analystes en Israël se sont montrés satisfaits. Ils affirmaient alors qu’il allait s’épuiser, perdre des combattants et de la popularité et cesser de représenter une menace pour Israël.

Un mouvement prêt pour la guerre

Aujourd’hui, l’issue semble avoir été tout à fait contraire. Le Hezbollah a perdu environ un millier de combattants et une partie du soutien populaire dont il jouissait à travers le monde arabe lorsqu’il combattait Israël, mais il ressort de la guerre civile syrienne comme une force militaire aguerrie, capable de mener une véritable guerre, pas seulement une guérilla.

La preuve que le Hezbollah est considéré en Israël comme une « mini-armée » est apparue début septembre. L’armée israélienne a procédé à des exercices décrits par les médias israéliens comme « les plus importants de ces vingt dernières années », avec la participation de dizaines de milliers de soldats qui ont reconstitué une situation dans laquelle le Hezbollah lançait une incursion dans le territoire israélien et tentait de conquérir des villes israéliennes.

Un haut responsable israélien cité par YNET a assuré qu’Israël n’autoriserait jamais le Hezbollah à conquérir des territoires en Israël ; néanmoins, le fait même que l’armée israélienne discute d’une telle possibilité prouve à quel point ils prennent au sérieux la menace du Hezbollah.



Des soldats israéliens montent la garde à proximité de la frontière syrienne, près de la ville de Majdal Shams, dans le secteur du plateau du Golan occupé par Israël, le 4 novembre 2017, au lendemain d’une attaque dans le village druze syrien de Hader (AF

Du point de vue d’Israël, cependant, le problème est qu’il n’est pas seulement question du Hezbollah. Israël soutient depuis des années que l’Iran représente la plus grande menace existentielle, non seulement pour Israël, mais aussi pour la paix dans le monde en général.

Le Premier ministre Benyamin Netanyahou a bâti sa carrière sur cet argument et en a fait la pierre angulaire de la politique étrangère et de défense d’Israël. Désormais, après avoir tenté en vain de contrecarrer ou de défaire l’accord sur le nucléaire conclu avec l’Iran, Netanyahou fait face à des forces iraniennes à cinq kilomètres de la frontière du plateau du Golan.

Certes, il n’y a toujours pas de présence militaire iranienne significative en Syrie. L’armée de l’air iranienne n’y a pas construit de bases. Toutefois, il suffit de jeter un coup d’œil à la carte, en particulier après les dernières victoires d’Assad dans l’est de la Syrie et la chute de l’État islamique à Mossoul, pour apercevoir une ligne directe allant de l’Iran au Liban, en passant par l’Irak et la Syrie.

À la télévision israélienne, les commentateurs ne manquent jamais une occasion d’afficher cette carte menaçante le plus souvent possible aux téléspectateurs. Au lieu d’être une menace abstraite existant principalement dans les discours de Netanyahou à l’ONU, la menace iranienne est désormais réelle et toute proche.

Une amitié avec Poutine infructueuse

Netanyahou a vu cette difficulté approcher et a manifestement cru qu’il réussirait à contrebalancer la puissance croissante de l’Iran par le biais de la Russie. Il s’est plus investi auprès du président russe Vladimir Poutine qu’auprès de tout autre dirigeant mondial, le rencontrant pas moins de six fois au cours des deux dernières années.

Cependant, même si les deux hommes entretiennent de bonnes relations personnelles, comme Netanyahou s’en vante fièrement dès qu’il en a l’occasion, celles-ci n’ont aucune signification politique réelle. On ne peut que deviner ce que Netanyahou a dû ressentir lorsqu’il a entendu le ministre russe des Affaires étrangères parler de la « légitimité » de la présence iranienne en Syrie. Pour bien comprendre cette sensation, imaginez quelqu’un qui vous crache à la figure.



Poignée de mains entre le président russe Vladimir Poutine (à droite) et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou lors d’une réunion à la résidence présidentielle de Bocharov Ruchei, à Sotchi (Russie), le 23 août 2017 (AFP)

Il résulte de tout cela que le choix auquel Israël fait face n’est pas simple. La combinaison du Hezbollah et de l’Iran est déjà perçue comme un danger réel. Lorsque le régime d’Assad sera stabilisé – et tout indique que ce sera le cas –, l’armée syrienne deviendra elle aussi un facteur dans ce qui est déjà une équation menaçante. La protection russe ne fait qu’accroître la puissance de cet axe. Le président américain Donald Trump peut inonder Twitter de tweets contre l’Iran, mais ses menaces n’ont aucun impact dans le monde réel.

Selon une logique simple, il vaut la peine pour Israël d’agir maintenant, avant que l’axe ne se renforce. Israël laisse entendre que c’est précisément ce qu’il a l’intention de faire. Tel était le message des dizaines d’attaques menées par l’armée de l’air israélienne contre des cibles syriennes au cours des deux dernières années.

L’armée saoudienne, vaincue au Yémen voisin, ne peut réellement menacer le Liban à distance. Mais Israël peut le faire pour les Saoudiens

Le jeudi 16 novembre, le ministre de la Défense Avigdor Lieberman a déclaré qu’Israël ne permettrait pas à l’Iran de « se retrancher » en Syrie, ni à la Syrie de devenir une « position avancée contre Israël ». Bien que Lieberman n’ait donné aucun détail sur la manière dont Israël entend empêcher ce processus, la menace du recours à la force est manifeste.

Israël est-il en route vers une guerre contre le Hezbollah ou contre les forces iraniennes en Syrie ? Sur la base de la couverture quotidienne de la télévision israélienne, c’est ce que l’Arabie saoudite aimerait qu’Israël fasse ; c’est ainsi que les commentateurs israéliens ont interprété les menaces flagrantes proférées par l’Arabie saoudite contre le Hezbollah et le Liban après la « démission » de Saad Hariri de son poste de Premier ministre libanais. L’armée saoudienne, vaincue au Yémen voisin, ne peut réellement menacer le Liban à distance. Mais Israël peut le faire pour les Saoudiens.

Ce que nous avons ici constitue visiblement une opportunité unique : une guerre israélienne contre un pays arabe avec un soutien ouvert de l’Arabie saoudite, des pays du Golfe et peut-être également de l’Égypte.

Ce genre de situation ne se produit que rarement. En 1982, le premier ministre de l’époque, Menahem Begin, pensait qu’il avait carte blanche pour opérer contre d’autres États arabes, ce qui était l’une des raisons pour lesquelles il s’était permis d’entrer en guerre contre l’OLP au Liban. Dans la situation actuelle, cependant, on ne sait pas avec certitude si Israël s’apprête à saisir cette opportunité.

Israël n’est pas enthousiaste à l’idée de verser du sang pour faire avancer les intérêts du prince héritier Mohammed ben Salmane

N’en déplaise aux liens avec l’Arabie saoudite, Israël n’est pas enthousiaste à l’idée de verser du sang pour faire avancer les intérêts du prince héritier Mohammed ben Salmane. Netanyahou comprend également que même si le gouvernement saoudien ne se préoccupe pas vraiment des Palestiniens, l’opinion publique en Arabie saoudite et dans tout le monde arabe ne permettra pas aux Saoudiens de nouer une alliance plus étroite avec Israël en l’absence de concessions de quelque sorte, même symboliques, concernant la question palestinienne. Dans la situation politique dans laquelle il se trouve actuellement à l’échelle nationale, Netanyahou ne peut payer un tel prix.

Vers la fin de la paix

En outre, d’un point de vue politique, une autre question non moins importante se pose. L’une des réussites les plus remarquables de Netanyahou auprès de l’opinion publique israélienne est la situation sécuritaire relativement calme en Israël au cours des huit dernières années, depuis sa seconde accession au pouvoir.

Excepté l’opération Bordure protectrice de 2014, durant les onze années de son règne (y compris son premier mandat, de 1996 à 1999), Netanyahou s’est tenu à l’écart de campagnes militaires à grande échelle. Son prédécesseur au poste de Premier ministre, Ehud Olmert, avait mené deux grandes campagnes en deux ans, la première au Liban en 2006 et la seconde à Gaza en 2008, qui ont entraîné la mort de plus de 2 500 Libanais, Palestiniens et Israéliens.

Comme cela a été signalé, une confrontation militaire avec le Hezbollah pourrait nuire au bilan de Netanyahou – et pas seulement à cause de la puissance militaire que le Hezbollah a développée ou de son stock de plusieurs dizaines de milliers de missiles.

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Il s’agit plutôt, selon les estimations en Israël, du fait que si le Hezbollah est attaqué au Liban, la réponse viendra non seulement du Liban, mais aussi de la Syrie, où le Hezbollah jouit d’une présence significative. C’est pourquoi Israël ne parle plus d’un « front libanais » mais plutôt d’un « front du nord », à savoir le Liban et la Syrie.

Il convient de répéter que le dilemme n’est pas simple. Malgré toutes les difficultés et tous les dangers, Israël jouit actuellement d’un avantage militaire net sur le Hezbollah – tant que la présence de l’armée syrienne contrôlée par Assad est faible et que l’Iran n’a pas encore stabilisé sa base en Syrie. Mais au cours des deux ou trois prochaines années, la situation pourrait bien évoluer au détriment d’Israël. Il y a donc une logique à agir à court terme.

Un autre facteur est constitué par la perspective réelle d’élections au premier semestre 2018, suite aux enquêtes criminelles dont Netanyahou fait l’objet et qui pourraient le pousser à prendre le risque d’une confrontation militaire, en misant sur l’idée que le public s’unira derrière son gouvernement au cours d’une guerre. Cela dit, s’il fallait deviner, je dirais qu’il semble probable qu’Israël choisisse d’attendre. Miser sur une guerre en ce moment pourrait s’avérer être un pari très coûteux.

 

- Meron Rapoport est un journaliste et écrivain israélien. Il a remporté le prix de journalisme international de Naples pour son enquête sur le vol d’oliviers à leurs propriétaires palestiniens. Ancien directeur du service d’informations du journal Haaretz, il est aujourd’hui journaliste indépendant.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le ministre israélien de la Défense Avigdor Lieberman (à droite) et son homologue russe Sergueï Choïgou (à gauche) passent en revue la garde d’honneur lors d’une cérémonie de bienvenue au ministère de la Défense à Tel Aviv, le 16 octobre 2017. Choïgou et Lieberman devaient discuter de la Syrie et de la présence de l’Iran dans ce pays (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation et actualisé après les raids du samedi 10 février 2018.