La stratégie russe en Syrie montre comment gagner une guerre au Moyen-Orient

La stratégie russe en Syrie montre comment gagner une guerre au Moyen-Orient

#GuerreSyrie
Kamal Alam's picture
11 juillet 2018

La contre-insurrection syrienne, menée par les Russes et Assad, a porté ses fruits là où les Américains ont échoué

DAMAS – Au plus fort des guerres menées par les États-Unis en Afghanistan et en Irak, le mot à la mode au sein de l’armée américaine et parmi les experts qui analysaient les guerres était « contre-insurrection ». 

Les généraux tant acclamés que sont David Petraeus et Stanley McChrystal donnèrent une succession de briefings pour expliquer comment gagner à l’aide de tactiques non conventionnelles. Leur stratégie consistait à penser comme les insurgés, à s’emparer de leur espace et à leur refuser tout soutien physique et moral. Pourtant, depuis plus d’une décennie, l’Irak et l’Afghanistan sont restés solidement hors de la sphère d’influence américaine, alors que les deux pays sont encore loin d’être à l’abri du danger et que l’armée américaine doit compter sur des puissances régionales pour subsister. 

En Syrie, cependant, les Russes font désormais preuve de compétences machiavéliques qui sont en train de définir ce à quoi ressemble le succès sur le champ de bataille. Pour la première fois dans l’histoire moderne, une intervention militaire étrangère a triomphé au Moyen-Orient. 

La campagne de Deraa

Alors que l’armée syrienne se rapproche de Deraa, le dernier chapitre de la campagne dirigée par la Russie prend forme. Mais que se passe-t-il à Deraa ? Est-ce la même chose que dans la Ghouta orientale, à Homs et à Alep ? 

Deraa ne peut pas être étudié isolément. C’est un microcosme de la guerre en Syrie depuis que les Russes sont entrés dans la mêlée. 

Les Russes sont intervenus et ont remporté une victoire incontestée, qui a fait d’eux les faiseurs de rois ultimes non seulement en Syrie, mais aussi au Moyen-Orient au sens large

Les interventions militaires menées par les États-Unis au Moyen-Orient – de la Libye au Yémen, jusqu’en Irak et en Afghanistan – ont toutes abouti à des échecs catastrophiques. Les Américains ont remis l’Irak à l’Iran après le renversement de Saddam Hussein, tandis qu’en Libye, ils ont cédé le désert à des groupes terroristes brutaux et à des hommes forts et, qu’au Yémen, leur ancien allié Ali Abdallah Saleh a été chassé et tué. Dans le même temps, en Égypte et à Gaza, la démocratie a été refusée aux peuples avec le soutien total des États-Unis. 

Il n’est donc pas surprenant de constater qu’au milieu d’échecs si cuisants et de contradictions politiques si flagrantes, les Russes sont intervenus et ont remporté une victoire incontestée, qui a fait d’eux les faiseurs de rois ultimes non seulement en Syrie, mais aussi au Moyen-Orient au sens large. 

Des dirigeants tels que l’Égyptien Abdel Fattah al-Sissi, le Saoudien Mohammed ben Salmane et le Turc Recep Tayyip Erdoğan se rapprochent maintenant de Moscou pour délivrer leur pays de la pagaille semée par les États-Unis.

Même le président américain est en train d’organiser un sommet avec le président russe Vladimir Poutine lors duquel la Syrie sera un point de discussion important. Ainsi, les Russes ont déjoué non seulement les plans des Américains, mais aussi ceux d’anciens adversaires, comme la Turquie et l’Arabie saoudite. 

Une stratégie répétée

Les Russes sont intervenus pour aider le gouvernement syrien et l’armée syrienne en 2015 et ont immédiatement commencé à conclure des accords avec divers groupes armés, indépendamment des positions de leurs soutiens. Dans le même temps, ils ont employé une puissance aérienne militaire écrasante pour pilonner les autres afin de les soumettre à leur volonté et se sont emparés de la structure de commandement pour augmenter l’efficacité et les capacités de l’infrastructure militaire et étatique syrienne. 

Les analystes qui ont prédit la disparition du président syrien Bachar al-Assad avaient clairement tort. Malgré de lourds revers, notamment la perte de hauts responsables de la défense et de la sécurité lors d’un attentat à la bombe, l’armée et les services de renseignement syriens disposaient d’atouts dans tout le pays capables d’infiltrer les groupes rebelles et extrémistes. 



Des familles syriennes rentrent chez elles dans la banlieue est de Deraa, le 6 juillet 2018 (AFP)

Tout comme dans les guerres civiles au Liban et en Irak, où les services de renseignement militaire syriens ont exercé une influence et un certain contrôle sur presque tous les groupes non étatiques, le même schéma s’est appliqué à leur propre guerre. En 2015, dans un discours qui en a surpris plus d’un, Assad a reconnu s’être retiré de nombreuses régions du pays où l’armée ne pouvait plus combattre. L’argument était que l’État était sous pression de toutes parts et qu’il fallait faire des concessions – vivre pour combattre un autre jour.

Dans le même temps, les Russes ont été invités à venir et à contribuer à une contre-attaque – et cette contre-attaque a eu lieu. En commençant par Homs, l’appareil délaissé de l’État sécuritaire est entré en action et a conclu des accords avec des groupes armés, échangé des marchandises essentielles, occupé des postes de contrôle conjoints et éliminé ceux qui refusaient de négocier. 

Homs est devenue la première évacuation réussie sous la surveillance des Russes. Les rebelles ont été transportés vers le nord ou la Ghouta et le territoire a été repris. Vinrent ensuite Alep et la Ghouta orientale, où la même stratégie a été répétée. À cette puissance de feu russe ont été associés les accords passés par les services de renseignement syriens, comme à l’apogée des guerres au Liban et en Irak.

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La Turquie a rallié cette cause suite à la menace qui planait sur elle : la Turquie devait « soit soutenir le processus dirigé par la Russie, soit faire face à une insurrection kurde soutenue par les alliés de la Turquie au sein de l’OTAN ». Des pays arabes clés comme l’Égypte, l’Algérie, les Émirats arabes unis et Oman ont été intégrés en tant que pays arabes sunnites qui soutenaient Damas dans sa quête pour en finir avec les rebelles.

Les Russes ont également employé leurs propres responsables musulmans sunnites et leur police militaire pour parler directement aux dirigeants principalement sunnites des différents groupes rebelles. Ils ont également enregistré leur succès diplomatique le plus significatif en neutralisant Israël – « les Russes ont dit aux Israéliens que s’ils travaillaient avec eux ou les Iraniens, ils pourraient retirer l’Iran du sud du pays », chose qu’ils ont faite.

Le dénouement syrien

Danny Makki, probablement l’analyste militaire syrien le plus cité, qui a travaillé auprès des principaux médias occidentaux et de l’armée syrienne tout au long de la guerre, a récemment déclaré sur TRT World : « La chute de Deraa n’était pas une surprise, c’était une question de temps. » Comme à Homs, à Alep et dans la Ghouta, les Russes et les Syriens ont fait croire aux Jordaniens qu’il était largement préférable que Damas soit aux commandes plutôt que les rebelles.

Confrontée à sa propre crise économique existentielle, la Jordanie n’est plus d’humeur à combattre Damas. Israël, qui a apporté son soutien aux rebelles non loin de Deraa, selon les forces de l’ONU, a également renoncé à son opposition à la reprise de la frontière par Damas.

L’Iran a bien été retiré du sud du pays dans le cadre d’un accord qui maintient Israël à distance. Les Américains sont quant à eux en pourparlers pour démanteler des bases en Syrie en échange d’une réduction de l’empreinte iranienne.

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Le sommet Trump-Poutine pourrait finaliser l’accord sur le « dénouement » syrien. Et malgré le tollé suscité par la situation à Deraa auprès des groupes d’opposition et l’ONU, les principaux protagonistes régionaux que sont l’Arabie saoudite et la Turquie s’intéressent moins à son sort et désirent trouver un accord avec Moscou.

À contrecœur, l’ONU et d’autres médias et think tanks internationaux comme Chatham House, la BBC et The Economist écrivent désormais que des centaines de milliers de réfugiés retournent dans les zones contrôlées par le gouvernement et que dans les villes sous son contrôle, la situation est normale et il n’y a pas de pénurie de nourriture, d’eau, d’électricité ou de services de base.

Les Russes ont profité pleinement d’un État syrien retranché qui, malgré sa retraite, n’a jamais disparu, avec un retour en force de la vieille méthode de négociation de l’ancien président Hafez al-Assad. La contre-insurrection syrienne menée par les Russes et Assad a abouti à ce que les Américains n’ont pas réussi à faire, en apportant les services essentiels de l’État et une capacité à déjouer les plans de l’ennemi, qu’il soit intérieur ou étranger.

Et avant même que la poussière ne soit retombée à Deraa, des milliers de réfugiés sont en train de retourner dans la ville alors que le gouvernement syrien y rétablit une situation normale après des semaines de combats intenses et de déplacements.

Il est quasiment certain que Trump n’a plus d’intérêt en Syrie ; l’ambassade des États-Unis a clairement fait savoir aux rebelles dans le sud qu’ils étaient livrés à eux-mêmes.

Morceau après morceau, la Russie et le président Assad ont repris le territoire et convaincu leurs rivaux qu’il ne vaut pas la peine de résister ou de se battre contre la République arabe syrienne.

Malgré les appels à la poursuite de la lutte contre Assad, les milliers de réfugiés qui retournent à Homs, à Alep et même à Deraa sont la preuve que Damas les a convaincus du contraire. 

 

- Kamal Alam est chercheur invité au Royal United Services Institute (RUSI). Il est spécialiste de l’histoire militaire contemporaine du monde arabe et du Pakistan. Il est également chercheur associé à l’Institute for Statecraft où il s’occupe de la politique syrienne. Il est aussi un conférencier régulier de plusieurs universités militaires à travers le Moyen-Orient et au Royaume-Uni.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye

Photo : une Syrienne marche avec un garçon devant une banderole représentant une poignée de main entre le président russe Vladimir Poutine (à droite) et le président syrien Bachar al-Assad, après leur arrivée dans un convoi transportant des personnes déplacées vers le territoire contrôlé par le gouvernement, au poste de contrôle d’Abu al-Duhur, dans la campagne de l’ouest de la province d’Idleb, le 1er juin 2018 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.