Dans le conflit syrien, les faits ne constituent plus des preuves

Dans le conflit syrien, les faits ne constituent plus des preuves

#GuerreSyrie
Lina Khatib's picture
12 septembre 2017

En Syrie, les preuves irréfutables n’engagent plus la responsabilité des coupables. Quels sont les principaux vainqueurs du conflit ? Le régime d’Assad et ses alliés qui pensent pouvoir s’en tirer sans préjudice - qui pourrait le leur reprocher ?

La communauté politique à l’échelle régionale et internationale semble faire preuve d’une légèreté de plus en plus grande concernant le conflit syrien, même lorsque les faits attestent incontestablement de graves infractions. Deux événements récents vont dans ce sens - une situation qui fait le jeu du régime de Bachar al-Assad et de ses alliés.

Dans ce conflit, les gouvernements du monde entier sont devenus maîtres dans l’art d’opérer une sélection entre les faits qu’ils veulent bien reconnaître et ceux qu’ils ignorent

La commission d’enquête indépendante des Nations unies sur la Syrie a confirmé que le régime syrien avait utilisé du gaz sarin lors de l’attaque qu’il a menée en avril dernier sur Khan Cheikhoun. Jusqu’à présent, le régime a eu recours à des armes chimiques à vingt reprises durant le conflit syrien.

Le rapport des Nations unies sur l’utilisation d’armes chimiques est sorti quelques années après la négociation d’un accord par l’ONU avec la Russie et le régime syrien visant à éliminer les armes chimiques en Syrie. Cet accord, conclu en 2013, avait été utilisé, à l’époque, par l’administration américaine comme motif pour justifier l’inertie de l’ancien président Barack Obama au moment du franchissement de la « ligne rouge » sur l’usage d’armes chimiques en Syrie.

Les Nations unies ont immédiatement salué le succès de l’accord relatif aux armes chimiques, malgré la réalité sur le terrain qui prouvait que le régime syrien avait encore recours à ces armes illégales au cours des attaques contre leurs opposants, et notamment contre les populations civiles.

Frénésie médiatique de courte durée

Cependant, la révélation de ces faits n’a jamais entraîné de répercussions sérieuses car de nombreux pays ont gardé le silence, sous prétexte qu’il était difficile de vérifier l’information provenant de la Syrie. La Russie et ses alliés ont tenté d’inverser les rôles en faisant porter la responsabilité de l’utilisation d’armes chimiques en Syrie aux groupes d’opposition et non au régime syrien.

Les enquêteurs indépendants sous l’égide des Nations unies, dont la mission consistait à rechercher et vérifier les infractions commises par chaque camp dans le conflit syrien, ont toutefois poursuivi leur travail. Mais au fil des années, il devenait évident que les rapports qu’ils établissaient avec soin n’engendraient aucun changement politique au sein de la communauté internationale.

De plus, la situation était devenue ubuesque : lorsqu’un organe des Nations unies disait une chose - la mission conjointe de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques et les Nations unies ont annoncé en juin 2014 que le régime ne possédait plus d’armes chimiques -, un autre organe disait exactement le contraire.



Carla del Ponte a démissionné en août de la commission d’enquête des Nations unies sur la Syrie (AFP)

Et pourtant, personne n’a relevé la contradiction au sein de la communauté internationale. Contrariée par l’apparente futilité de la commission sur la mission d’enquête, l’un de ses principaux membres, Carla del Ponte, a décidé de démissionner il y a quelques semaines.

La publication récente du rapport d’enquête sur l’utilisation des armes chimiques a été accueillie avec une frénésie médiatique éphémère, ravivée quelques jours plus tard au moment où Israël a bombardé ce qu’ils avaient identifié comme une installation d’armes chimiques en Syrie. Mais, à l’instar d’autres incidents qui ont eu lieu auparavant dans le cadre du conflit syrien, ces retombées ont également été de courte durée.

Leur sort n’était pas totalement inconnu

Cette banalisation des contradictions est également illustrée par le cas de soldats libanais dont les corps ont finalement été récupérés auprès de l’État islamique (EI), après avoir été kidnappés en 2014 par le groupe.

À cette époque, on ignorait ce qu’étaient devenus ces soldats. Leur famille manifestait dans le centre de Beyrouth pour appeler le gouvernement libanais à redoubler d’efforts pour les faire libérer. Pendant plusieurs mois, on pensait que les soldats étaient toujours vivants. Cette affaire servait l’intérêt du Hezbollah qui voulait montrer l’utilité de leurs propres forces pour protéger le Liban de l’EI.

Dans les années qui ont suivi, le Hezbollah a élargi le cadre de son intervention en Syrie. Il était devenu presque tabou de remettre son rôle en cause. Cette évolution a atteint son apogée cet été, lorsque le Hezbollah s’est déclaré « victorieux » contre l’EI, à la suite des batailles opposant les deux camps qui se sont déroulées le long de la frontière libano-syrienne. Plutôt qu’un stratagème visant à servir ses propres intérêts, la découverte du sort des soldats kidnappés a été l’une des raisons invoquées par le Hezbollah pour justifier ses actions et afficher sa « victoire » en des termes nationalistes.

Au moment où un accord avait fini par être conclu entre le Hezbollah et l’EI au lendemain des batailles de l’été, il était devenu clair que le Hezbollah avait réussi à tourner à son avantage le cours des événements. Il est apparu que non seulement ce dernier - mais également les autorités libanaises - savaient depuis 2015 que les soldats avaient été tués par l’EI. Si les autorités libanaises n’ont pas osé révéler la nouvelle de peur d’éventuelles retombées nationales, le Hezbollah a profité du « mystère » qui entourait le sort des soldats pour donner un nouveau souffle à ses actions militaires en Syrie et obtenir une « victoire » finale.

Les faits ? Quels faits ?

Pourtant, une fois connue, la réalité sur la saga des soldats n’a pas soulevé de tollé général parmi le public à l’encontre du Hezbollah ou des autorités libanaises sur leur gestion de la situation. Le Liban a, au contraire, appelé à une journée de deuil national pour les soldats, mettant en avant le patriotisme de façon à assimiler toute remise en question des événements autour de la mort des soldats à une trahison.

Le Hezbollah a également mis en avant l’accord qu’il avait négocié avec l’EI pour se donner le beau rôle, en transportant dans des bus climatisés les opérateurs de l’EI et leur famille, évacués de la frontière libanaise vers la Syrie.



Conformément à l’accord passé entre le Hezbollah et l’EI, un bus attend de transporter les membres du groupe État islamique (EI) à l’est de la Syrie (AFP)

Mais le groupe n’a fait aucun commentaire sur la tromperie flagrante dont ont été victimes les familles des soldats libanais mobilisées depuis des années pour faire le jour sur le sort de leurs enfants, alors que la vérité était connue de tous, mais n’avait pas été révélée dans le but de servir différents intérêts politiques.

Si l’on examine ces deux cas, il apparaît clairement que dans le contexte du conflit syrien, les « faits » n’ont plus vraiment de poids. Les gouvernements du monde entier sont devenus maîtres dans l’art d’opérer une sélection entre les faits qu’ils veulent bien reconnaître et ceux qu’ils ignorent dans ce conflit.

Pendant ce temps, les principaux vainqueurs de cette politique sélective sont le régime de Bachar al-Assad et ses alliés, qui sont convaincus qu’ils s’en sortiront sans préjudice - et on ne peut pas les blâmer -, car même l’émergence de preuves tangibles ne constitue plus un élément permettant d’établir la responsabilité des coupables.


- Lina Khatib est à la tête du programme Moyen-Orient/Afrique du Nord à Chatham House. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @LinaKhatibUK.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye. 

Photo : Une affiche sur laquelle figurent le président syrien Bachar al-Assad et Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, à Damas en septembre 2017 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par Julie Ghibaudo.