Les tensions montent, mais ni l’Iran ni Israël ne veulent la guerre

Les tensions montent, mais ni l’Iran ni Israël ne veulent la guerre

#GuerreSyrie
Yossi Melman's picture
13 février 2018

L’affaire du drone iranien abattu au-dessus d’Israël montre la tension croissante entre Israël et l’Iran. Mais aussi la retenue des deux parties pour ne pas se laisser entraîner dans une guerre

Lors des « événements qui se sont succédés en Syrie samedi, Israël et l’Iran n’ont jamais été aussi proches d’une confrontation militaire. Mais les coups de poing militaires entre Israël, Syrie et Iran présentent aussi quelques autres « premières ».

C’est la première fois qu’un drone sans pilote iranien pénétrait l’espace israélien – auparavant, les drones fabriqués par l’Iran qui infiltraient Israël étaient commandés par le Hezbollah à partir du Liban.

Cette fois, il s’agit d’une opération pan-iranienne menée d’un bout à l’autre par la force al-Qods (l’aile expéditionnaire du corps des Gardiens de la révolution), depuis la décision et le lancement jusqu’au contrôle et au guidage opérationnels.

C’est également la première fois depuis 1982 qu’un avion de guerre israélien est abattu par un missile ennemi (syrien). Et c’est la plus grande attaque israélienne contre les batteries antiaériennes syriennes, toujours depuis 1982, pendant la guerre civile libanaise.

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Les deux parties se sont vantées de leurs réussites. Les généraux israéliens ont salué les renseignements précis qui ont aidé l’armée de l’air israélienne (IAF) à identifier, suivre et éventuellement abattre un drone iranien d’une technologie avancée.

Un officier supérieur de l’IAF a indiqué qu’il était calqué sur un drone américain intercepté précédemment par l’Iran.

Et l’axe Iran-Hezbollah-Syrie a célébré le coup infligé à la fière armée de l’air israélienne.

Poursuivre les stratégies

Néanmoins, la réalité de base et les intérêts contradictoires n’ont pas changé. Israël demeure la force militaire la plus puissante de la région, et chaque jour est une occasion de constater sa puissance aérienne ainsi que celle de ses services de renseignements, même lors de cet incident.

Dans l’ensemble, l’incident indique que loin de disparaître, la tension entre Israël et l’Iran augmente autour de leur implication en Syrie et au Liban. Ils sont déterminés à poursuivre leurs stratégies.

Les intérêts de l’Iran sont d’approfondir sa participation en Syrie et de bénéficier des dividendes économiques afférents, une fois la guerre terminée et la stabilité rétablie. En même temps, Téhéran cherche à utiliser la Syrie comme future rampe de lancement contre Israël.

À cette fin, l’Iran veut construire des postes de renseignement près de la frontière syro-israélienne et des installations de production de missiles longue portée de précision, principalement pour les fournir à son allié, le Hezbollah. L’Iran prévoit également de construire des sites de production similaires au Liban même.



Un soldat israélien déambule près d’un poste militaire aux abords du village druze de Majdal Shams, dans les hauteurs du Golan occupé par Israël (Reuters)

Israël, en revanche, veut préserver sa liberté d’action en Syrie et au Liban, pour empêcher le déploiement des troupes iraniennes ou des mandataires iraniens (les milices chiites internationales et/ou le Hezbollah) – près de sa frontière, pour mettre un terme aux livraisons d’armes au Hezbollah et pour empêcher la construction d’usines de missiles.

À cette fin, Israël utilise à la fois la diplomatie et la force militaire. Il utilise la Russie comme intermédiaire pour transmettre ses messages à l’axe Syrie-Iran-Hezbollah. Et s’ils ne répondent pas à ces messages, Israël utilise sa force aérienne qui, depuis le début de la guerre civile syrienne, a attaqué au moins 100 fois des cibles syriennes et iraniennes. Dans la plupart des cas, Israël n’a pas publiquement revendiqué sa responsabilité, afin de préserver l’opacité de ses opérations.

Mais Israël ne veut pas non plus se retrouver en confrontation militaire directe avec l’axe tripartite. Il est clair pour les commandants militaires israéliens et le Cabinet que, si une nouvelle guerre éclate, elle sera menée sur deux fronts – en Syrie et au Liban – et vu l’énorme arsenal dont disposent ces pays – plus de 100 000 roquettes et missiles – la population civile israélienne devra payer un lourd tribut.

Craintes israéliennes

Ces appréhensions israéliennes se sont clairement manifestées lors du processus qui a conduit à la décision d’abattre le drone au-dessus d’Israël et non de la Syrie.

Israël savait à l’avance que l’Iran avait l’intention de le lancer. Il a donc suivi le drone dès le moment de son lancement et a décidé de l’abattre non pas au-dessus de l’espace aérien syrien ou jordanien, mais seulement après son entrée dans l’espace israélien. Pourquoi ? Pour ne pas provoquer l’Iran, ce qui lui aurait fourni un prétexte pour engager des représailles.

Or, vu la réponse de l’Iran, Téhéran n’a pas non plus l’intention d’aggraver la situation.

L’Iran n’a pas tiré de missiles contre les avions israéliens qui ont survolé la Syrie après que le drone a été abattu. La Syrie fut la seule partie à les cibler.

L’Iran a d’abord nié qu’Israël avait abattu l’un de ses appareils, taxant de « mensonge » la version israélienne. Téhéran a ensuite prétendu que le drone avait été abattu au-dessus de la Syrie, et non d’Israël.

Ces réactions sont autant de preuves que Téhéran a fait preuve de retenue pour éviter une escalade – qu’il ne souhaite pas. 

À LIRE : Les Israéliens ont tenté de limiter leurs pertes en Syrie. Ils ont échoué

En effet, les deux parties poursuivent leurs efforts pour déployer leurs stratégies et défendre leurs intérêts, sans se laisser entraîner dans une guerre.

Ce jeu s’appelle le « confinement ». Ils essaient de pousser le bouchon pour tester la réaction et les limites de l’autre camp. S'ils se rendent compte qu’ils sont allés trop loin, ils s’empressent de s’arrêter.

Le jeu russe est encore plus complexe. L’intérêt ultime du Kremlin est de stabiliser le régime syrien et, à terme, de récolter des dividendes économiques. En même temps, la Russie joue un double jeu.

Elle a encore besoin de l’Iran et de ses mandataires pour intervenir sur le terrain et réduire les dernières poches de résistance au gouvernement du président syrien, Bachar al-Assad.

Mais Moscou permet aussi aux forces aériennes israéliennes, avec lesquelles des voies de communication officielles ont été établies, d’opérer librement contre ses deux alliés.

Quant à Assad, il sait très bien qu’Israël est la principale force capable de l’empêcher d’atteindre son objectif de rétablir sa pleine autorité sur toute la Syrie.

Cependant, gardons toujours à l’esprit que les acteurs du Moyen-Orient peuvent s’avérer imprévisibles. Son passé et son histoire nous montrent que des guerres éclatent parfois suite à de simples erreurs de calcul, alors qu’aucune des parties n’en avait l’intention.

 

-Yossi Melman est un commentateur spécialiste de la sécurité et du renseignement israéliens. Il est co-auteur de Spies Against Armageddon.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Un F-15 israélien décolle d'une base militaire aérienne au sud d'Israël le 16 mai 2017 (Reuters)

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies.