Palestine-Israël : pourquoi la solution à deux États semble morte

Palestine-Israël : pourquoi la solution à deux États semble morte

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- Meron Rapoport's picture
03 octobre 2017

Qu’est-ce qui unit un membre de la coalition d’extrême-droite israélienne et le président palestinien Mahmoud Abbas ? Ils ont compris que la solution à deux États a été supplantée par la réalité d’un seul État

Question : qu’est-ce que Mahmoud Abbas, le président palestinien, et Bezalel Smotrich, le membre le plus nationaliste de la faction d’extrême-droite du parti déjà nationaliste Le Foyer juif, ont-ils en commun ? 

Réponse : ils ne se sont jamais rencontrés – et ne se rencontreront probablement jamais – mais à eux deux, ils se sont arrangés, ces dernières semaines, pour ébranler la conviction déjà chancelante que la solution à deux États est un moyen viable de mettre un terme au conflit israélo-palestinien.

Abbas, dans son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies à New York. Smotrich, à travers le programme politique adopté par sa faction, Unité nationale.

 


Depuis 1967, la politique de « répartition des tâches » – le nom qui lui convient sans doute le mieux – en Israël signifie que la gauche et le centre-gauche sont censés proposer ou promouvoir des initiatives pour mettre un terme au conflit israélo-palestinien, tandis que le rôle de la droite est de les mettre en échec en construisant davantage de colonies en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Les efforts de la droite ne sont pas les seules raisons de l’échec de ces soi-disant initiatives de paix, toutes fondées sur une sorte de retrait d’Israël des territoires palestiniens, accompagné d’une autonomie ou d’une indépendance pour leurs habitants palestiniens. Ils ont toutefois assurément contribué à provoquer leur échec.

L’échec de la solution à deux États

Par conséquent, depuis de nombreuses années, la droite israélienne ne s’est pas sentie obligée de proposer une vision de la domination israélienne sur les territoires qu’il a occupés en 1967 – au-delà de l’idée très vague d’un Grand Israël –, estimant à la place que l’élargissement et l’approfondissement des colonies en Cisjordanie et à Gaza suffiraient.

Néanmoins, au cours des dernières années, l’attitude de la droite israélienne a changé, d’autant plus depuis la création du gouvernement de coalition de droite actuel. D’une part, la victoire électorale de 2015, la troisième victoire consécutive pour le Premier ministre Benyamin Netanyahou, a renforcé la conviction de la droite que sa majorité est assurée pour de nombreuses années à venir et que la gauche n’a aucune chance de remporter des élections de sitôt.



Les tentatives de pourparlers de paix initiées par le secrétaire d’État américain John Kerry ont finalement échoué (AFP)

D’autre part, la quasi-mort du processus de paix après l’échec des pourparlers menés par John Kerry, alors secrétaire d’État américain, ainsi que la poursuite de l’expansion des colonies en Cisjordanie, ont convaincu la plupart des dirigeants de droite que l’entreprise de longue haleine qu’ils ont menée pour enterrer la solution à deux États et, avec elle, le danger d’un État palestinien en Cisjordanie, a été fructueuse.

Ce sentiment combiné de victoire permanente sur la gauche et de prétendue défaite du modèle à deux États a conféré à de nombreux dirigeants de droite un sentiment de confiance qui leur permet de s’aventurer dans des territoires qu’ils n’osaient pas explorer auparavant. Ainsi, ils se mettent notamment à proposer leurs propres plans et visions en apparence détaillés pour l’avenir du conflit israélo-palestinien.

Alors que le processus de paix a perdu de son élan, le paysage politique en Israël a évolué en conséquence

Alors que le processus de paix a perdu de son élan, le paysage politique en Israël a évolué en conséquence.

La gauche sioniste semble incapable de proposer de nouvelles idées pour relancer le processus de paix. Ce constat était évident dans une interview accordée en septembre par Shlomo Ben Ami, l’ancien ministre des Affaires étrangères, qui a participé aux pourparlers avec les Palestiniens à Camp David et Taba au sein du gouvernement d’Ehud Barak au cours du deuxième semestre de 2000.

La solution à deux États, a déclaré Ben Ami, est la « rédemption du rêve sioniste », mais pour le moment, elle n’est pas « suffisamment attrayante », et ce pour aucun des deux camps. Malheureusement, seul un événement aux traits « presque apocalyptiques » pourrait la rendre possible, selon Ben Ami.

Faire de l’apartheid la politique officielle

Néanmoins, alors que Ben Ami et les autres membres de l’ancienne gauche sioniste attendent l’apocalypse, les penseurs et les responsables politiques de droite commencent à produire de nouveaux plans.

Ces idées diffèrent les unes des autres, mais toutes partagent une chose : la négation d’un État palestinien à l’ouest du Jourdain.

La fin du modèle à deux États n’a pas signifié que ces idées ont favorisé la création d’un État démocratique entre le Jourdain et la Méditerranée. À de rares exceptions près, tous ces responsables politiques nationalistes ont rejeté l’idée que les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza pourraient jouir des mêmes droits que les juifs. En bref, ils ont proposé différentes variantes d’un État d’apartheid.



Naftali Bennett, chef du Foyer juif, a suggéré d’annexer la zone C, en Cisjordanie (AFP)

Naftali Bennett, chef du Foyer juif, a proposé un plan visant à annexer la zone C, en Cisjordanie – soit environ 60 % du territoire occupé par tous les colons israéliens et quelque 100 000 Palestiniens. Cela laisserait le reste des Palestiniens en Cisjordanie sous une sorte d’autonomie sans État.

Miki Zohar, député du Likoud, le parti de Netanyahou, a émis l’idée qu’Israël annexera l’ensemble de la Cisjordanie, tout en accordant aux Palestiniens uniquement des droits de résidence, ce qui signifie qu’ils pourraient voter pour élire leurs conseils locaux, mais pas le parlement israélien.

D’autres ont proposé que les Palestiniens deviennent des citoyens jordaniens et puissent voter pour le parlement jordanien tout en vivant sous une domination israélienne totale.

Smotritz est allé encore plus loin. Selon son « plan d’assujettissement », Israël annexera officiellement la Cisjordanie et proposera aux Palestiniens trois options :

·                     émigrer de la Palestine avec l’aide des autorités israéliennes

·                     accepter de vivre dans un « État juif » sans droits politiques

·                     faire face à une forte répression (pour les Palestiniens qui refuseraient d’abandonner leurs aspirations nationales)

Il y a trois semaines, la faction Unité nationale, qui fait partie du Foyer juif, a adopté le plan de Smotritz. C’est la première fois dans l’histoire d’Israël qu’un parti de coalition (la faction Unité nationale a un ministre au gouvernement et Smotritz est lui-même député au parlement) adopte des idées pro-apartheid et pro-transfert à part entière en tant que programme politique officiel.

C’est la première fois dans l’histoire d’Israël qu’un parti de coalition adopte des idées pro-apartheid et pro-transfert à part entière en tant que programme politique officiel

Il s’agit bien entendu d’un précédent très dangereux qui pourrait donner lieu à une légitimation de mesures extrêmes et violentes contre les Palestiniens.

Mais dans le même temps, il s’agit d’une reconnaissance du fait que l’état d’occupation, commencé en 1967, ne peut pas durer éternellement, que le statu quo ne peut être une solution permanente.

Pour Netanyahou, c’est fini

Si Israël refuse d’accepter un État palestinien indépendant, comme il le fait maintenant, il doit faire face à la perspective d’une solution à un seul État, que ce soit par l’apartheid, comme le suggère Smotritz, ou par la démocratie.

C’est là que le discours d’Abbas entre en jeu. En plus de créer un nouvel espace de discussion au sein de la société palestinienne, il souligne également le défi auquel Israël est confronté actuellement.

Jusqu’à récemment, les appels à une solution démocratique à un seul État étaient limités aux responsables politiques ou aux militants non sionistes.

L’ancien modèle de séparation entre un État palestinien et un État juif, selon Netanyahou, est révolu

Mais aujourd’hui, ces voix se font entendre au cœur de la droite israélienne. Le président Reuven Rivlin en fait partie, bien qu’il ne souhaite pas voir Gaza intégrer cet État unitaire et qu’il ne soit pas disposé à accepter le droit au retour pour les réfugiés palestiniens.

Netanyahou a lui-même laissé entendre qu’il se trouvait à un carrefour entre ces idées. Dans son discours lors d’une cérémonie organisée le mois dernier pour célébrer le cinquantième anniversaire des colonies juives en Cisjordanie, il a déclaré qu’aucune « colonie juive ou arabe » ne serait supprimée dans le cadre d’un accord de paix avec les Palestiniens.

L’ancien modèle de séparation entre un État palestinien et un État juif est selon lui révolu.

Comme l’ont souligné à juste titre certains commentateurs, Abbas n’a pas donné de détails sur l’apparence de cet État unique ou sur les moyens employés pour y parvenir.

Mais le fait même qu’il ait fait avancer cette idée de l’arrière-plan jusqu’au premier plan du conflit israélo-palestinien pourrait avoir de nombreuses conséquences à l’avenir.
 

Meron Rapoport est un journaliste et écrivain israélien. Il a remporté le prix de journalisme international de Naples pour son enquête sur le vol d’oliviers à leurs propriétaires palestiniens. Ancien directeur du service d’informations du journal Haaretz, il est aujourd’hui journaliste indépendant.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un colon israélien se trouve à côté de meubles en feu au cours d’affrontements avec les forces de sécurité à l’avant-poste d’Amona, au nord-est de Ramallah, le 1er février 2017 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.