Pile, l’Arabie saoudite perd. Face, l’Iran gagne

Pile, l’Arabie saoudite perd. Face, l’Iran gagne

#Diplomatie
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14 septembre 2017

Les prises de décisions lunatiques de l’Arabie saoudite et les mouvements stratégiques avertis de l’Iran ont placé le pays perse au sommet

Quel que soit le nombre de péripéties que connaîtra la crise du leadership sunnite, une puissance régionale semble toujours sortir gagnante. Ce pays est l’Iran.

La menace d’intervention militaire de l’Iran a été l’un des facteurs qui ont contrarié les plans de l’Arabie saoudite, qui a cherché à envahir le Qatar au tout début du blocus. Des sources bien informées m’ont appris que l’Iran s’est avéré être un facteur de dissuasion plus important que la présence symbolique des troupes turques à Doha, lorsque Riyad envisageait d’envoyer des chars à la frontière.

Pour quel résultat ? Après ce qui a été décrit comme « un bon hadj » pour les 86 000 pèlerins iraniens qui y ont participé, une délégation saoudienne se rendra à Téhéran pour « visiter les bâtiments » de l’ambassade d’Arabie saoudite abandonnée il y a deux ans lorsque les pays ont rompu leurs relations.

De plus, après une série de visites, l’Arabie saoudite rétablit actuellement ses relations avec Bagdad et le ministre irakien de l’Intérieur Qasim al-Araji a proposé ses services en tant que médiateur. Al-Araji est un membre de haut rang de l’organisation Badr, proche de Qasem Soleimani, le commandant de la force al-Qods des Gardiens de la révolution islamique devenu le Napoléon de l’intervention militaire iranienne en Syrie et en Irak.

Il faut un instrument semblable à un sismomètre pour surveiller les changements et les hésitations brusques de la politique étrangère saoudienne.

D’un côté, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane a menacé de faire la guerre à l’intérieur de l’Iran. Il a déclaré en mai que le but ultime de Téhéran était de prendre le contrôle des lieux saints.

Il faut un instrument semblable à un sismomètre pour surveiller les changements et les hésitations brusques de la politique étrangère saoudienne

« Nous n’attendrons pas que les combats arrivent en Arabie saoudite », a-t-il souligné sans entrer dans les détails des politiques. « Nous ferons plutôt en sorte que la bataille soit dans leur camp, en Iran, pas en Arabie saoudite. »

De l’autre côté, il affirme à deux diplomates américains à la retraite à Washington qu’il veut sortir du Yémen et qu’il est détendu au sujet du dialogue américain avec l’Iran.

L’ennemi du royaume saoudien change constamment de forme et d’aspect. Sous le roi Abdallah, c’était le Printemps arabe et l’islam politique. Sous le roi Salmane, l’ennemi était tout d’abord l’Iran, puis le Qatar. Au moment de l’écriture de cet article, il n’est pas de tâche plus urgente pour les Saoudiens que de subordonner et de contrôler leur voisin indiscipliné. Au moment de sa publication, cela pourrait encore avoir changé.

Bien sûr, il y a des raisons qui expliquent ces changements. Être un stratège militaire saoudien implique de supporter une série de défaites militaires et stratégiques. Les rebelles soutenus par l’Arabie saoudite et le Qatar ont perdu en Syrie et ont été abandonnés par Riyad. La campagne de deux ans contre les Houthis est devenue une catastrophe militaire. Le siège du Qatar est un nouveau pari perdant.

Les partisans du prince héritier et ministre de la Défense de 32 ans l’ont décrit comme une personne pragmatique. Chacun de ses demi-tours peut également se décrire à travers la prise de conscience du fait qu’il n’aurait pas dû appuyer sur la gâchette en premier lieu. Une politique étrangère militante ne fonctionne que si l’action atteint ses objectifs. Dans le cas contraire, cela porte d’autres noms.

Néanmoins, il faut une certaine expérience pour tirer profit de ces erreurs, et l’Iran en a à revendre. L’Iran ne profite pas autant de ces erreurs commises par ses voisins qu’il ne les fait tourner en bourrique.

Comment l’Iran est-il parvenu à cette position de vainqueur par défaut des luttes acharnées livrées par ses voisins sunnites ?

L’importance du 11 septembre

L’Iran n’est pas ressorti du siècle dernier en bon état. Il avait livré une guerre frontalière brutale avec Saddam Hussein, qui a duré huit ans et coûté plus d’un million de vies iraniennes. Il a enduré vingt années de sanctions américaines. Il était considéré comme un État paria, désigné par George W. Bush comme une partie de l’« axe du mal » en 2002. En réalité, le 11 septembre 2001 a transformé la position stratégique de l’Iran. Tout d’un coup, avec al-Qaïda, l’Occident avait une menace mondiale plus virulente à traiter. Les États-Unis ont coopéré avec l’Iran en Irak et en Afghanistan, entrouvrant légèrement la porte. À partir de là, la politique étrangère de l’Iran est passée à l’offensive.

L’Iran a exploité à bon escient sa période d’isolement international. Quel que fût l’équilibre interne du pouvoir, l’Iran a développé un commandement central unifié, une stratégie claire et la confiance requise pour compter sur ses propres ressources. Il a créé son propre complexe industriel militaire, potentiellement capable de fabriquer des armes sophistiquées, comme des missiles, avec sa propre économie pétrolière pour le soutenir.



Des missiles de défense aérienne Sayyad-3 nouvellement modernisés sont exposés lors d’une inauguration de leur chaîne de production, dans un lieu non divulgué en Iran (AFP)

Le plus grand enseignement que le pays a tiré du 11 septembre est que si l’on souhaite accomplir quelque chose en tant que nation, il faut être capable de se défendre. Cette détermination a été suivie d’une stratégie claire visant à faire de l’Iran la puissance militaire et politique dominante dans la région. L’Iran était déterminé à assurer une profondeur stratégique en Irak et en Syrie. Cela est désormais chose faite.

L’Iran a employé trois tactiques pour atteindre ses objectifs. La première consistait à renforcer les liens avec tous les groupes arabes de la région qui considéraient l’Iran comme une puissance protectrice. Il ne s’agissait pas seulement d’étendre l’aide militaire aux minorités chiites en Irak, en Syrie et au Yémen. L’aide était d’ordre politique et organisationnel. L’Iran a fourni des infrastructures que les États arabes en décomposition ne pouvaient pas s’offrir – des hôpitaux, des écoles et des services locaux.

La deuxième tactique était de combler le vide créé par le retrait des forces américaines occupantes ou britanniques, en particulier dans le sud de l’Irak.

La troisième tactique consistait à faire preuve de suffisamment de pragmatisme pour faire affaire avec ses ennemis si l’occasion le justifiait.

La première pièce à conviction est la relation secrète de l’Iran avec al-Qaïda, dont les dirigeants ont été abrités par l’Iran et pouvaient transiter par son territoire. Le rapport de la commission du 11 septembre a évoqué « des preuves solides indiquant que l’Iran aurait facilité le transit de membres d’al-Qaïda vers et depuis l’Afghanistan avant le 11 septembre et que certains d’entre eux étaient les futurs pirates de l’air du 11 septembre ». L’an dernier, le Trésor américain a annoncé qu’il avait sanctionné trois agents haut placés d’al-Qaïda vivant en Iran.

Ben Laden a retourné la politesse à l’Iran. En octobre 2007, il a adressé une lettre à l’État islamique d’Irak, précurseur du groupe État islamique, dans laquelle il désapprouvait les menaces proférées par le groupe contre l’Iran.

L’Iran a développé un commandement central unifié, une stratégie claire et la confiance requise pour compter sur ses propres ressources

« Vous ne nous avez pas consultés sur cette grave problématique qui affecte le bien-être général de chacun d’entre nous. Nous pensions que vous alliez nous consulter pour ces questions importantes, car comme vous le savez, l’Iran est notre principale artère pour les fonds, le personnel et la communication, ainsi que pour la question des otages », a écrit Ben Laden.

La seconde pièce à conviction est le soutien militaire secret apporté par l’Iran aux talibans. Quatre commandos iraniens ont fait partie des dizaines de morts enregistrées par les talibans lorsqu’un siège de trois semaines imposé à Farah, en Afghanistan, a été levé suite à des frappes aériennes américaines. Alors que les États-Unis lèvent le pied après seize ans de guerre, le Pakistan et l’Arabie saoudite ne sont pas les seuls pays à avoir manifesté leur intérêt pour la question de savoir qui leur succèdera. Comme l’a rapporté le mois dernier Carlotta Gall du New York Times, les talibans sont devenus un intermédiaire utile pour les intérêts iraniens, qui entraîne une hausse des coûts de l’intervention continue des États-Unis. Ce récit est fortement familier aux yeux des observateurs arabes.

Dernièrement, le Hamas a restauré les relations avec l’Iran, brisées par la guerre civile syrienne, et des diplomates iraniens ont manifesté leur volonté d’entrer en contact avec les Frères musulmans.

Changement de cap vis-à-vis de l’Iran

Maintenant, comparez cela au comportement de l’Arabie saoudite : le royaume ne construit pas d’alliances, abandonne les milices agissant pour son compte, qu’il tente de microgérer, poursuit des programmes différents dans différents pays. Il n’a pas de vision stratégique unifiée et le pouvoir saoudien est basé sur une famille et non sur un État. Mais surtout, l’Arabie saoudite ne peut défendre ses propres frontières avec sa propre armée.

Quelles sont donc les motivations de Mohammed ben Salmane alors qu’il cherche à restaurer les relations avec l’Iran ?

Il y a quatre motivations possibles. Immédiatement après que Ben Salmane a averti l’Iran au sujet de la guerre qu’il allait mener contre lui, des grenades propulsées par roquette ont commencé à apparaître et à être utilisées contre des cibles policières dans la province d’Ach-Charqiya sous domination chiite, dans l’est du pays. Ben Salmane semblait avoir entendu ce message.

La deuxième motivation vient du fait que l’objectif de tous ses agissements est de devenir roi. Il sait que de nombreux défis l’attendent et il doit les réduire au minimum. Il a besoin d’une stratégie de sortie du Yémen et pour cela, une relation avec l’Iran est essentielle.

La troisième est que sa relation avec Trump n’a pas porté ses fruits jusqu’à présent. Les États-Unis ne lui ont pas accordé le soutien qu’il attendait du Qatar et n’ont pas pris de mesures vis-à-vis de l’Iran. Mohammed ben Salmane pourrait attendre longtemps. Trump est trop occupé avec la Corée du Nord et les États-Unis sont un pays trop divisé pour lancer une nouvelle guerre au Moyen-Orient.

La quatrième raison est la plus intrigante : celle-ci relève du fait que le Qatar est devenu une plus grande menace pour Mohammed ben Salmane que l’Iran. Le Qatar s’attire davantage de sympathie en Arabie saoudite, en particulier auprès des membres vaincus de la famille royale, et le prince héritier le sent. Il doit renforcer ses liens avec l’Iran dans la lutte contre son voisin du Golfe.

Une bataille, mais pas la guerre

L’Iran mène la bataille mais, jusqu’à présent, n’a pas réussi à remporter la guerre. Son intervention dans le monde arabe a créé d’importantes divisions qui seront difficiles à guérir. Plusieurs millions de sunnites sont réfugiés dans leur propre pays et si un haut commandant syrien se fraye un chemin, ils le resteront.

Le major-général Issam Zahreddine, de la Garde républicaine présidentielle d’élite, a « conseillé » à tous ceux qui ont fui le conflit en Syrie de ne pas revenir, ajoutant que l’armée « ne pardonne[rait] [pas] ni n’oublie[rait] ».

« À ceux qui ont fui la Syrie pour un autre pays, je vous prie de ne jamais revenir, car même si le gouvernement vous pardonne, nous ne pardonnerons ni n’oublierons jamais », a-t-il déclaré à la télévision d’État syrienne. Il s’est ensuite excusé pour ses propos et a précisé qu’ils avaient été mal interprétés. Il a affirmé qu’il parlait de l’État islamique et non des réfugiés civils syriens. Mais ce n’est pas ainsi que ses propos confessionnels initiaux ont été reçus par les réfugiés eux-mêmes.

Un conflit confessionnel est facile à démarrer mais beaucoup plus difficile à arrêter. L’histoire ne s’arrêtera pas là, et si l’Iran est censé faire partie de la paix régionale, il doit réfléchir à la manière dont il guérira les divisions confessionnelles que ses interventions ont soutenues. La stabilité arabe est dans l’intérêt à long terme de l’Iran.

 

David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane (Reuters)

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.