Pourquoi les États-Unis ne s’excuseront jamais d’avoir détruit l’Irak

Pourquoi les États-Unis ne s’excuseront jamais d’avoir détruit l’Irak

#IrakenGuerre
CJ Werleman's picture
10 avril 2018

Près de la moitié des Américains croient encore que la guerre était légale – et il est facile de comprendre pourquoi

Pendant deux décennies, les États-Unis ont mené une guerre contre l’Irak qui a causé la mort d’1,7 million de civils – dont la moitié était des enfants.

Ils l’ont fait en accablant le pays de sanctions au cours des années 1990, puis en anéantissant la société civile irakienne avec leur invasion illégale en 2003, laquelle a fait des centaines de milliers de victimes supplémentaires, déclenché une guerre civile sectaire et donné naissance à l’État islamique autoproclamé.

Mais cela n’est qu’une fraction du cauchemar que les États-Unis font vivre au peuple irakien.

On rapporte également que l’occupation américaine a provoqué une hausse « alarmante » du nombre de cas de cancer, de leucémie et d’anomalies congénitales dus à l’utilisation d’armes chimiques et au déversement de déchets toxiques – notamment d’uranium appauvri – dans le sol et les cours d’eau par l’US Army.



Le président américain George W. Bush, à bord de l’USS Abraham Lincoln, déclare la fin des combats de grande ampleur en Irak, en mai 2003 (AFP)

Cela constitue une menace existentielle non seulement pour ceux qui sont en vie aujourd’hui, mais aussi pour les générations futures d’Irakiens, puisque les traces restantes d’uranium appauvri « resteront radioactives pendant plus de 4,5 milliards d’années ».

Scott Ritter, l’ancien inspecteur en désarmement de l’ONU, a ainsi observé : « L’ironie du sort est que nous avons envahi l’Irak en 2003 pour détruire ses ADM [armes de destruction massive] inexistantes. Pour ce faire, nous avons tiré avec ces nouvelles armes qui ont causé des dégâts radioactifs. »

Comment diable se fait-il que les États-Unis d’Amérique, un pays qui revendique fièrement ses valeurs démocratiques libérales, en arrivent à considérer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes quand il est question de l’effusion de sang injuste et inhumaine qu’ils ont laissée dans leur sillage ?

Toutes ces souffrances humaines sont le fait d’un gouvernement américain qui a falsifié, manipulé et maquillé des « renseignements » pour le compte d’une poignée de néo-conservateurs à Washington qui étaient en quête active d’un prétexte pour envahir l’Irak depuis la fin des années 1990 afin de pouvoir lancer leur projet démentiel, à savoir refaire le monde à l’image des États-Unis.

Cette guerre voulue a coûté plus de 2 000 milliards de dollars aux contribuables américains et la vie de près de 5 000 soldats américains, sans compter les dizaines de milliers d’autres soldats rendus invalides par des blessures physiques ou mentales.

Le rôle de la mauvaise éducation

Quinze ans plus tard, un nouveau sondage mené par le Pew Research Center révèle que 43 % des Américains estiment toujours qu’envahir l’Irak était la bonne décision.

Penchez-vous là-dessus une minute : près de la moitié des Américains croient encore qu’une guerre illégale, basée sur des renseignements falsifiés et des affirmations entièrement démenties, qui a semé la mort et la destruction de manière presque incommensurable, était la bonne chose à faire, que ce soit sur le plan moral, politique ou autre.

Comment diable se fait-il que les États-Unis d’Amérique, un pays qui revendique fièrement ses valeurs démocratiques libérales, en arrivent à considérer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes quand il est question de l’effusion de sang injuste et inhumaine qu’ils ont laissée dans leur sillage ?

De toute évidence, il s’agit là d’une grande et vaste question de thèse à laquelle seul un article universitaire de 10 000 mots pourrait rendre justice en tentant d’y répondre.

Il y a néanmoins quelques indications facilement identifiables. Commençons par le système d’enseignement secondaire américain.



Un garçon pleure alors que des Irakiens déplacés fuient de chez eux, à Mossoul (Irak), en mai 2017 (Reuters)

On n’apprend quasiment rien aux élèves américains sur le monde qui existe en dehors des frontières de la nation. Je ne dis pas cela en tant qu’observateur étranger à ce système : je dis cela en tant que père d’une fille qui termine bientôt son avant-dernière année de lycée.

En outre, l’enseignement secondaire est de plus en plus axé sur des examens standardisés, ce qui signifie que les écoles perdent des financements si leurs élèves tombent en dessous d’une courbe. Ainsi, on apprend aux enfants à réussir aux examens et non à apprendre.

C’est pour cette raison – et pour de nombreuses autres raisons – que le pays occupe désormais les dernières places en mathématiques parmi 35 nations industrialisées et a également connu une chute de ses résultats en lecture.

Revenons à l’Irak. Un sondage réalisé en 2006 pour la National Geographic Society a révélé que 63 % des Américains âgés de 18 à 24 ans ne savaient pas placer l’Irak sur une carte. 

Ce résultat est stupéfiant étant donné que les États-Unis y ont mené deux guerres depuis 1990 et ont occupé le pays pendant près d’une décennie.

Si les gens ne prennent même pas la peine de chercher où l’Irak se trouve sur une carte, il n’est peut-être pas surprenant que ces personnes soient indifférentes à ce qui se passe dans le pays, dans la mesure où l’indifférence et l’apathie sont plus ou moins la même chose.

Quand le cinéma donne un sens à l’aventurisme militaire américain

Une autre partie du casse-tête de la cruelle indifférence collective des États-Unis à l’égard de la dévastation que le pays a infligée au peuple irakien est ce que j’appelle l’effet American Sniper, ou la manière dont Hollywood donne un sens à l’aventurisme militaire américain.

Le film American Sniper, avec Bradley Cooper, raconte l’histoire de Chris Kyle, le sniper le plus meurtrier de l’histoire militaire américaine, et ses quatre missions en Irak.



Bradley Cooper incarne Chris Kyle dans le film American Sniper, sorti en 2014 aux États-Unis (capture d’écran)

Dès le début, le film se livre à une propagande éhontément pro-américaine en faveur de la guerre contre le terrorisme. Dans la deuxième scène, Kyle, interprété par Cooper, a un flash-back de son enfance. Lors d’un dîner de famille, le père enseigne au petit Kyle, alors âgé de 10 ans : « Il y a trois types de personnes dans ce monde : les moutons, les loups et les chiens de berger. »

Il leur explique que ces derniers servent à protéger du mal. La conclusion est claire et intentionnelle : le chien de berger est le vertueux tireur d’élite américain dont la mission est de protéger ses hommes contre les méchants loups irakiens.

À LIRE : L’Irak, quinze ans après : un héritage américain toxique

Une demi-douzaine de scènes plus tard, on nous montre de véritables images de la chaîne CNN du deuxième avion frappant le World Trade Center le 11 septembre 2001, puis l’effondrement des immeubles. Nous voyons ensuite Kyle et sa section célébrer la nouvelle de leur déploiement en Irak. Encore une fois, la conclusion est claire et intentionnelle : il s’agit là de singer la propagande de l’administration Bush qui a précédé l’invasion de l’Irak et, ce faisant, de tromper le public en lui faisant croire à une éventuelle implication de l’Irak dans les attentats du 11 septembre.

Un sondage réalisé après les attentats du 11 septembre a révélé que près de 50 % des Américains croyaient encore, à tort, que l’Irak était l’instigateur des attaques. Si vous pensiez que l’Irak était à l’origine du 11 septembre, alors pourquoi cesseriez-vous de croire qu’envahir le pays était la bonne chose à faire ?

Le syndrome de la superpuissance, un mal incurable

Adoptant une approche psychanalytique plus profonde, le psychiatre Robert Jay Lifton explique que les États-Unis souffrent d’une névrose collective qu’il appelle « syndrome de la superpuissance ».

Les victimes du « syndrome de la superpuissance » intériorisent la conviction que l’État a le droit de se venger de l’humiliation causée par des terroristes

« Par ce terme, j’entends un état d’esprit national – fortement mis en avant par un groupe dirigeant soudé – qui adhère à un sentiment de toute-puissance et de prééminence dans le monde lui conférant le droit de dominer toutes les autres nations », écrit Lifton.

« Le statut de superpuissance des États-Unis découle de notre émergence en tant que pays exceptionnellement puissant à tous les égards à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, un statut qui s’est encore renforcé lorsque le pays est ressorti de la guerre froide en tant que seule superpuissance au début des années 1990. »

Selon Lifton, le sentiment d’omnipotence et d’invulnérabilité des États-Unis a volé en éclats suite aux attentats du 11 septembre, qui ont engendré un désir vengeur « de restaurer voire d’étendre les frontières d’un monde dominé par la superpuissance ».

Les victimes du « syndrome de la superpuissance » intériorisent la conviction que l’État a le droit de se venger de l’humiliation causée par des terroristes et, en raison de « son autorité morale unique, le devoir de dicter au reste du monde les conditions de son existence ».

En d’autres termes, seules l’existence et la vitalité de l’empire américain comptent.

Et ceux qui restent dans son sillage ne doivent pas s’attendre à des excuses.

 

- CJ Werleman écrit des articles d’opinion pour Salon et Alternet. Il est l’auteur de Crucifying America et God Hates You. Hate Him Back. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @cjwerleman

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : soldats de la 2e division d’infanterie de la 3e équipe de combat des brigades Stryker en patrouille à Dora (Irak), en 2007 (Wikicommons).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.