Que signifie la victoire de Macron pour les musulmans de France ?

Que signifie la victoire de Macron pour les musulmans de France ?

#ÉlectionsFrance
Alain Gabon's picture
14 mai 2017

C’est ce dimanche qu’Emmanuel Macron, le plus jeune président que la France ait jamais élu, entre officiellement en fonction. Un libertaire culturel qui pour cinq ou dix ans mettra peut-être fin à l’islamophobie et au racisme d’État

Quoique l’on pense d’Emmanuel Macron – l’homme, le programme, le Président – les musulmans de France et les autres minorités ont motif à se réjouir de sa victoire : le pire a, pour eux, été évité.

Et dans cette élection, le pire avait pour eux au moins trois visages.

D’abord, celui de Marine le Pen, qui, de façon désormais typiquement « décomplexée », nous promettait rien de moins qu’une persécution sauvage et sans merci de tout ce qu’elle définit comme « islamiste », et donc, pour elle, terroriste.

Ainsi affirma-t-elle à multiples reprises vouloir carrément bannir l’Union des organisation islamiques de France (UOIF) mais aussi tout individu, « mosquée,  association, club sportif » et autres coupables à ses yeux de pratiques, discours ou revendications « fondamentalistes » ou simplement « contraires aux valeurs de la République ».

À LIRE : Le monde selon Marine Le Pen, souveraineté et replis sur soi

Flou artistique délibéré dans la sémantique, afin que les coups de filets policiers soient les plus larges possibles. Avec Le Pen, tout musulman un peu trop visible, pieux ou zélé aurait vécu avec la menace permanente de se voir taxé d’« islamiste » ou d’« intégriste », une épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête comme c’est d’ailleurs déjà si souvent le cas. Voir le cas de Tariq Ramadan

On note toutefois que le Vatican, opposé entre autres au mariage universel, au droit à l’avortement, au divorce et à d’autres lois, droits fondamentaux et valeurs de cette même République, ne fait pas partie de la liste de Marine. Mais dans le domaine des « valeurs de la République » et de la lutte contre ceux supposés les défier, on n’en est plus à un deux poids, deux mesures près, tant l’hypocrisie et le relativisme dominent tous ces débats depuis leur début.

On imagine surtout les conséquences de cette vendetta lepéniste pour les droits et libertés constitutionnelles des musulmans (et donc pour les droits et libertés constitutionnelles de toute la nation), d’autant plus que l’état d’urgence lui aurait effectivement permis de mener à bien ce genre de razzias contre tout ce qui est à son goût un peu trop visiblement islamique, « revendicatif », « radical », ou « communautariste ». 

La Marine aux gros sabots n’aurait pas fait dans la dentelle, et c’est bien une véritable persécution des musulmans qui s’annonçait en cas de victoire. Ce sinistre horizon, lourd de divisions, d’atteintes aux libertés, et de radicalisations de tous bords a heureusement été conjuré au soir du 7 mai.

Exit François Fillon et Manuel Valls

Ensuite, François Fillon, dont les soutiens de « Sens commun », le livre sur le « totalitarisme islamiste », et l’identitarisme d’une France « catholique » n’ayant rien à envier à celui d’une Marion Maréchal-Le Pen, ne présageaient rien de bon pour les musulmans.

Enfin, heureusement « dégagé » dès les primaires, un Manuel Valls qui depuis des années n’a fait que pourrir la vie de nos compatriotes musulmans avec son obsession maladive sur les-voiles-islamiques-qui-empêchent-les-femmes-musulmanes-d’être-libres, mélange d’ignorance crasse sur les femmes dont il parle, de haine rentrée contre l’islam, et de stéréotypes tout droit sortis du temps des colonies et de la « mission civilisatrice » qui visait déjà, comme lui aujourd’hui, à « libérer » ces sauvageonnes et femmes « soumises ».

Avec Macron, la fin des lois dexception ?

Par contraste avec ces trois-là, Emmanuel Macron semble pour le moment dépourvu de préjugés contre les musulmans et l’islam. 

Il a lors de son débat su tenir tête au chantage, à la provocation et à la stratégie d’intimidation de Marine Le Pen sur la question des Frères musulmans et de l’UOIF. Rien dans son programme et ses discours ne laisse présager qu’il lancera de nouveaux débats nauséabonds sur « l’identité nationale » à la Sarkozy 2009, sur la burqa, ou de nouvelles chasses aux sorcières – genre affaire du burkini ou extension de l’interdiction des signes islamiques, par exemple à l’université, extension à laquelle il est d’ailleurs fermement opposé. 

Le nouveau président n’a à l’évidence aucun goût pour ce genre de discriminations contre telle ou telle partie de notre population.

Il faut donc espérer que dans ces domaines, Macron sera bien une véritable bouffée d’air frais : un libertaire culturel qui pour cinq ou dix ans mettra peut-être fin à l’islamophobie et au racisme d’État dont les musulmans de France et autres minorités comme les Roms ont tant souffert sous Chirac (la loi de mars 2004), Sarkozy et Valls.

Parions qu’avec lui les musulmans jouiront enfin de ce droit à lindifférence qui est sans doute désormais leur revendication principale : à savoir le droit à être traités comme toute autre personne et citoyen, ni plus ni moins. 

Macron mettra enfin peut-être un terme, fût-il temporaire, à tous ces débats sur des non-problèmes et à toutes ces lois d’exception qui aliènent tant de nos compatriotes.

L’assimilationnisme doctrinal, idéologique et politique fait aussi partie de ce qui a pourri la vie des musulmans et autres minorités de France

Enfin, sans se déclarer pour autant multiculturaliste, mot tabou diabolisé par tout ce que la France compte d’identitaires et d’ayatollahs de la fausse laïcité, Macron est sans doute le moins assimilationniste des dirigeants politiques présents et futurs. 

Il faut s’en réjouir, car tout comme l’islamophobie d’État dont il constitue un alibi, l’assimilationnisme doctrinal, idéologique et politique fait aussi partie de ce qui a pourri la vie des musulmans et autres minorités de France. Car en enjoignant aux nouveaux arrivants (ou supposés tels) de « se fondre totalement dans la masse » et la norme majoritaire, cette doctrine dogmatique, dépassée, arriérée et contre-productive entend tout simplement leur interdire d’exprimer, de chérir, de cultiver ou même de conserver leurs autres identités et héritages culturels, rendant ainsi leur intégration paradoxalement encore plus difficile sous le prétexte fallacieux de la faciliter.

Si l’on croit ce que l’on a vu et entendu de lui pour le moment, Macron devrait offrir aux musulmans (mais aussi à tous les autres qui ne supportent, eux aussi, plus cette hystérie ambiante sur l’islam et ce harcèlement permanent des musulmans) le traitement strictement égalitaire que la République est supposée leur offrir.

Espérons que, tout comme la publicité McDonald’s (au risque d’une comparaison trivialisante), Macron sera le premier Président français qui saura dire aux musulmans : « On vous prend comme vous êtes ! ».


Alain Gabon est professeur des universités et maître de conférences en Études françaises aux États-Unis. Il dirige le programme de français de l’Université Wesleyenne de Virginie et est l’auteur de nombreuses conférences et articles sur la France contemporaine et l'islam en Europe et dans le monde pour des ouvrages et revues universitaires spécialisés, des think tanks comme la Cordoba Foundation en Grande-Bretagne, et des médias grands publics comme Saphirnews ou Les cahiers de l'Islam. Un essai intitulé « Radicalisation islamiste et menace djihadiste en Occident : le double mythe » sera publié dans quelques semaines par la Cordoba Foundation.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East EyeCet article a été publié sur le site SaphirNews.

Photo : un musulman lit le Coran dans une mosquée (AFP).