« Rien que des ordures » : au MENA, la montagne de déchets électroniques ne cesse de grandir

« Rien que des ordures » : au MENA, la montagne de déchets électroniques ne cesse de grandir

#Environnement
- Kieran Cooke's picture
10 mai 2017

Les ordinateurs et les téléphones portables ont entraîné un énorme problème de déchets à travers le monde, mais la région doit commencer dès maintenant à se mettre au travail

Nous les utilisons, nous les perdons ou nous les abîmons - puis nous les jetons. Les ordinateurs et les téléphones portables ont révolutionné nos modes de vie mais ont aussi créé un énorme problème de déchets.

À travers le monde, entre seulement 15 et 20 % de ce qui est connu sous le nom de DEEE ou e-déchets Déchets d'équipements électriques et électroniques - part au recyclage.

Dans la région du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, le taux de recyclage serait beaucoup plus faible, avec seulement 5 % des déchets partant au recyclage, et dont la plupart sont envoyés dans des centres en Inde, en Chine ou en Asie du Sud-Est.



Des piles de composants électriques et électroniques abandonnés au Havre, en France, en mai 2017 (AFP)

Les déchets restant - dont beaucoup contiennent des substances toxiques comme le mercure, l’arsenic ou le plomb - sont jetés dans des décharges, stockés dans des chantiers de ferrailles et des entrepôts, ou incinérés.

Les chiffres associés aux e-déchets sont vertigineux : rien qu’aux États-Unis, plus de 150 millions de téléphones portables sont jetés chaque année, avec des centaines de milliers d’ordinateurs et autres produits électroniques.

« En phase initiale »

Il faudrait tout d’abord de bonnes statistiques et données pour faire face à cette pile grandissante de téléphones, d’ordinateurs, d’iPads, de consoles de jeu et autres appareils associés - ce qui manque cruellement au Moyen-Orient.

« La gestion des déchets électroniques dans la région arabe est dans sa phase initiale », selon le Centre pour l’environnement et le développement dans la région arabe et en Europe (CEDARE), une ONG basée au Caire.

L'Égypte, avec ses 95 millions d’habitants, possède le plus gros stock de e-déchets sur le continent africain

« Il y a un besoin de davantage de collectes de données, d’inventaires et d’études associées dans toutes les zones de la région arabe. »

Un rapport sur les e-déchets publié en 2014 par GIZ, l’agence de coopération internationale du gouvernement allemand, met en évidence le manque d’installations pour recycler les déchets électroniques à travers la région et le manque général de conscience des dangers éventuels liés à ces déchets, ce qui est démontré par l’absence quasi-totale de régulations quant aux moyens de disposer des e-déchets.

L'Égypte, avec ses 95 millions d’habitants, possède le plus gros stock de déchets électroniques sur le continent africain.

« À l’heure actuelle, un système officiel de gestion des DEEE n’existe pas en Égypte », selon le rapport de GIZ.

« Les déchets électroniques en Égypte sont soit brûlés ou jetés dans des décharges situées dans les bidonvilles tels que Manshiet Nasser, Mokattam ou Dewei’a... Au fil du temps, des émissions nocives commencent à affecter les personnes vivant près de ces décharges. »



Une décharge publique au Caire, capitale égyptienne (AFP)

Dans la région du Caire, les habitants ont traditionnellement utilisé un système informel, quoique souvent efficace, de collecte des déchets géré par les Zabbaleen - les chrétiens coptes qui vivent dans des communautés à Manshiet Nasser et les quartiers à proximité, et qui gagnent leur vie grâce au recyclage.

Ceux qui recyclent les déchets électroniques à la main risquent de sérieux problèmes de santé. L’air est également pollué et les cours d’eau sont contaminés

Le problème réside dans le fait que le recyclage de e-déchets nécessite un équipement spécialisé - et onéreux. Le recyclage de tels appareils peut être profitable, les ordinateurs et les téléphones contenant une quantité de métaux précieux tels que l’or, l’argent, le cuivre et le platine.

Toutefois, ceux qui recyclent les e-déchets à la main - avec des câbles brûlés pour en extraire le cuivre et l’équipement submergé dans des acides toxiques - risquent de sérieux problèmes de santé. L’air est également pollué et les cours d’eau sont contaminés.

Des cimetières électroniques

Guiyu en Chine - autrefois tristement connue sous le nom de la capitale des déchets électronique - et des zones en dehors d’Accra au Ghana témoignent des dégâts environnementaux et des problèmes de santé créés par cette façon non-officielle de recycler les e-déchets.



En 2014, des travailleuses démontent des déchets électroniques dans un atelier de Guiyu dans la ville de Shantou, dans la Guangdong, province du sud de la Chine (AFP)

Au Moyen-Orient, la zone près d’Idhna, une ville d’environ 20 000 habitants au sud-ouest d’Hébron en Cisjordanie, est connue depuis longtemps comme une tâche noire du recyclage de e-déchets et un cimetière électronique.

Autrefois zone agricole, l’industrie de recyclage d’Idhna a été établie au début des années 2000 tandis que le prix du cuivre et autres métaux précieux a fortement augmenté. Selon un rapport du journal Nature, plus de la moitié de tous les déchets électroniques produits en Israël sont amenés en camion dans un certain nombre d’installations à Idhna, pour être triés et recyclés.

Tandis que ce recyclage fait vivre les habitants, les composants toxiques ont pollué la terre et les cours d’eau de la région.

« Le paysage est saturé de ces polluants », selon le Dr Yaakov Gard, un chercheur israélien spécialiste de l’environnement qui a étudié l’impact des e-déchets sur Idhna et les villages environnants.

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De nombreux jeunes effectuent le travail souvent dangereux dans les nombreux ateliers de recyclage de la zone. Les locaux - et ceux qui vivent dans les colonies israéliennes à proximité - disent que le fait de brûler les câbles et les autres activités de recyclage ont empoisonné l’air et entraîné de nombreuses maladies respiratoires.

On retrouve quelques signes d’une approche plus informée quant aux e-déchets dans la région. Un projet soutenu par SIDA, l’agence de développement suédoise, par les Palestiniens et les Israéliens, cherche à déblayer la zone autour d’Idhna et à fournir des installations et de l’équipement pour gérer les e-déchets de façon sécurisée.

Transformation de e-déchets en or

Ailleurs, des entrepreneurs montent des business de déchets électroniques, espérant se faire de l’argent avec le recyclage.

En Égypte, une entreprise appelée Dr WEEE collecte et paye pour les e-déchets des ménages et d’autres entreprises. Essam Hasham, son fondateur, explique que l’un des plus grands défis est de sensibiliser au recyclage.

« Le défi principal est que la société considère toujours le recyclage comme un luxe »

- Essam Hasham, fondateur de Dr WEEE

« En plus des défis logistiques de Dr WEEE, dont l’approvisionnement de véhicules de collectes de déchets, le défi principal est que la société considère toujours le recyclage comme un luxe », a-t-il déclaré à Al-Monitor.

Mostafa Hemdan, étudiant en ingénierie, a créé son entreprise de déchets électroniques Recyclobekia il y a six ans dans le garage de ses parents au nord du Caire.

« Je regardais un documentaire sur le recyclage électronique, et j’ai compris qu’il y avait beaucoup de potentiel dans l’extraction de métaux de carte mères - de l’or, de l’argent, du cuivre et du platine », a-t-il déclaré à la BBC.

« C’était une industrie en pleine essor en Europe et aux États-Unis, mais personne ne le faisait au Moyen-Orient. »

Recyclobekia emploie à l’heure actuelle plus de vingt personnes et vendrait plus de deux millions de dollars (1,8 million d’euros) de e-déchets recyclés chaque année.

« On ne marche que sur des déchets »

La montagne de e-déchets dans la région et à travers le monde n’est pas prête de diminuer. De plus en plus de gadgets électroniques sont produits tous les ans. La durée de vie des téléphones, des ordinateurs et d’autres objets est réduite, plus souvent à cause de la mode plutôt que les améliorations des niveaux de performance.

« Il doit y avoir un changement, et qu’il n’y ait plus de déchets envoyés dans les décharges, où les générations futures ne marcheront que sur des déchets »

- Stuart Fleming, directeur général de Enviroserve

La région du Golfe, par rapport au nombre d’habitants, est l’une des plus grande consommatrices de produits électroniques du monde. Stuart Fleming est le directeur général de Enviroserve une entreprise internationale de gestion de recyclage d’e-déchets basée aux Émirats arabes unis (EAU).

Enviroserve construit ce qui est, selon l’entreprise, l’un des plus grands centres du monde de recyclage d’e-déchets aux EAU, qui cherche à collecter les ordinateurs et autres appareils au Moyen-Orient mais aussi ailleurs en Afrique.

« Les gens de cette région ont parlé pendant des années des problèmes grandissants associés aux e-déchets mais n’ont rien fait », a déclaré Fleming à Middle East Eye.

« Il y a un besoin urgent d’agir - il faut qu’il n’y ait plus de déchets envoyés dans les décharges, ou sinon, les générations futures ne marcheront que sur des déchets. »

- Kieran Cooke, ancien correspondant à l’étranger pour la BBC et le Financial Times, collabore toujours avec la BBC et de nombreux autres journaux internationaux et radios.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo: un ouvrier indien emmène un moniteur CRT cassé au démontage à Ash Recyclers, une entreprise de gestion des e-déchets autorisée par le gouvernement à Bangalore en juin 2013 (AFP).

 

Traduit de l’anglais (original).