Trois façons de vaincre l’État islamique dans le Sinaï

Trois façons de vaincre l’État islamique dans le Sinaï

#Sinaï
- Amr Khalifa's picture
25 novembre 2017

Le gouvernement égyptien affirme régulièrement que les combattants du Sinaï sont à genoux. C’est faux, comme le prouve encore la dernière attaque, vendredi, qui a causé la mort d'au moins 300 personnes. Mais il existe des stratégies simples auxquelles l’État pourrait recourir pour accomplir cette prophétie

L'Égypte entame samedi trois jours de deuil national en hommage aux plus de 300 victimes, tuées hier dans une mosquée, la plus sanglante attaque de l'histoire récente du pays, tandis que l'armée lançait en réplique de premières frappes contre ses auteurs désignés.

L'attentat survenu lors de la prière du vendredi dans la mosquée al-Rawda de Bir al-Abed, à 40km à l'ouest d'el-Arish, capitale de la province du Nord-Sinaï, s'est soldé par au moins 235 tués et 109 blessés.  

Traduction : « Photos publiées par Al Ahram, le journal appartenant à l’État, de la moquées soufie bombardée. Plus de 75 blessés, 54 tués, selon l’État »

Le président Abdel Fattah al-Sissi a promis de répondre avec « une force brutale » à cet attentat. « Les forces armées et la police vengeront nos martyrs », a assuré le chef de l'État, tandis que ses services déclaraient trois jours de deuil national après cette attaque rarissime contre une mosquée.

Quelques heures plus tard, l'armée annonçait avoir procédé à des frappes aériennes dans la région, où les forces de sécurité combattent la branche égyptienne du groupe État islamique (EI). Mais en ce qui concerne l’insurrection dans le Sinaï, l’armée égyptienne a fait preuve d’autant de réflexion stratégique qu’Abdel Fattah al-Sissi dans sa gestion de l’économie implosive du pays.

Si j’étais cynique, je pourrais demander : sans des monstres tels que l’EI, comment Sissi justifierait-il un État d’urgence apparemment sans fin et défaillant ?

L'attentat de vendredi n'a pas encore été revendiqué, même si tout pointe vers une opération djihadiste. Connu à l’origine sous le nom d’Ansar Beit al-Maqdis, un groupe a émergé après la chute de Hosni Moubarak parmi les tribus qui ont affirmé avoir été opprimées par le gouvernement égyptien. Au début, le groupe s’est concentré sur Israël et a gagné en notoriété après avoir attaqué le pipeline égyptien exportant du gaz vers la Jordanie et Israël.

Mais au cours des dernières années, le groupe s’est attaché à attaquer les forces de sécurité égyptiennes. En novembre 2014, le groupe a juré allégeance à l’EI, devenant Wilayat Sinaï. Depuis quatre ans, une insurrection fait rage dans le nord du Sinaï.

L’organisation a mené de nombreux actes terroristes. Chaque fois qu’une attaque majeure est perpétrée, on attend une réponse efficace, toujours en vain.

Il existe toutefois des solutions à cette insurrection qui, surtout ces derniers mois, a frappé le delta du Nil. Se tourner vers l’histoire militaire, l’idéologie, la géographie et, surtout, la logique est la clé.

Escalade de la violence

Régulièrement, le gouvernement prétend que l’EI au Sinaï est sur la défensive ou sur le point de rendre son dernier souffle.

Mais plutôt qu’une série de succès, en particulier depuis le coup d’État de 2013 mené par Sissi, le schéma qui se dégage est en grande partie celui de l’escalade des attaques terroristes, tant en fréquence qu’en nombre de victimes. Depuis un an, une centaine de chrétiens, essentiellement des coptes, ont été tués dans des attentats contre des églises ou des attaques ciblées dans le Sinaï et à travers le pays.

La baisse du nombre d’attaques l’année dernière – de 225 au deuxième trimestre à 209 au troisième trimestre, puis 168 à la fin de l’année, selon l’Institut Tahrir – s’est avérée être un recalibrage stratégique : l’EI élargissait la portée de ses attaques en se concentrant sur le déclenchement de querelles sectaires avec des attaques contre les chrétiens égyptiens.



Des personnes endeuillées se réunissent pour prier pour les victimes de l’explosion à Tanta le 9 avril 2017 (AFP)

Ces attaques contre les chrétiens du Sinaï ont commencé en février à el-Arish, dans le nord du Sinaï, et ont entraîné la fuite de milliers de personnes. Mais le gouvernement est resté pratiquement silencieux.

L’EI s’est déplacé vers le delta du Nil avec plusieurs attaques importantes en avril visant les églises de grandes villes, d’Alexandrie à Tanta, tuant plus d’une centaine de chrétiens dans le processus – avec une attaque tuant plus de 40 personnes à elle seule.

Les renseignements israéliens peuvent soutenir que, avec leur aide, notamment l’écoute des conversations et quelques drones, l’armée égyptienne a remporté une « série de succès » contre les militants du nord du Sinaï. Toutefois, bien que le nombre d’attaques ait diminué au dernier trimestre l’année dernière, le nombre de civils parmi les 168 morts a augmenté de 107 % par rapport au trimestre précédent.

Les chiffres ne mentent pas et, face à cette catastrophe, les options sont peu nombreuses : battre en retraite par peur, poursuivre des solutions superficielles qui permettent de revendiquer un succès fugitif, ou assumer ses responsabilités et proposer de meilleures solutions. Il serait préférable pour l’Égypte d’opter pour la dernière option – et, franchement, nous aurions dû commencer bien avant.

Comment gagner

Pourquoi examiner l’EI dans le Sinaï quand le terrorisme frappe jusqu’au Caire et à Hurghada il y a quelques jours ? Manifestement, le centre de l’insurrection, lequel ne montre aucun signe d’apaisement, est le nord du Sinaï, où l’armée égyptienne compte plus de 20 000 soldats.

Les attaques de l’EI peuvent s’étendre de manière alarmante aux centres urbains du pays, mais sa principale modalité d’action reste la guerre de guérilla dans le Sinaï. Et pour gagner au Sinaï, il faut vaincre l’EI sur son propre terrain, en utilisant certaines de ses stratégies.

Il a été affirmé à maintes reprises qu’une armée conventionnelle ne peut pas combattre les acteurs non conventionnels et non étatiques en grande partie parce qu’ils ont la possibilité de passer d’un état non armé à une armée prête au moment et au lieu de leur choix, la familiarité géographique et, en tant que locaux eux-mêmes, ils peuvent facilement se fondre dans la population et aussi bénéficier de son empathie dans la mesure où ils comprennent ses griefs.

Compte tenu de ces trois facteurs, il est possible d’établir un meilleur plan d’action. Pourquoi permettre aux militants de lutter contre des forces de combat stationnaires ? La première étape pour gagner la guerre contre l’EI implique la mobilité des forces de combat étatiques.

1. Être mobile

Non seulement les points de contrôle doivent être mobiles pour qu’il devienne impossible aux locaux armés d’organiser des attaques et de récolter des victoires, mais simultanément, l’armée devrait penser hors des sentiers battus pour mettre en place des pièges plutôt que d’attendre d’être attaquée.

L’armée devrait penser hors des sentiers battus pour mettre en place des pièges plutôt que d’attendre d’être attaquée

Qu’il s’agisse d’un point de contrôle à Arish, Sheikh Zweid ou Rafah, des forces spéciales devraient être employées à des paramètres échelonnés de 100, 500 et 1 000 mètres des points de contrôle, avec des équipes et un armement adaptés et opérer comme une double force de protection/d’attaque pour les points de contrôle stationnaires et mobiles.



La police égyptienne inspecte des voitures à un point de contrôle dans le nord du Sinaï en janvier 2015 (AFP)

Au lieu d’être des cibles faciles mal équipées et mal formées, les forces régulières devraient travailler en tandem avec des forces spéciales hautement qualifiées pour non seulement repousser, mais aussi chasser et décimer les cellules terroristes. Ce changement stratégique réduirait la capacité de l’EI à surprendre les forces conventionnelles et pourrait initier un revirement militaire.

Un changement d’itinéraire quotidien qu’empruntent les forces militaires et policières entravera également l’efficacité des véhicules piégés (VBIED) et des bombes en bordure de route utilisés par l’EI.

2. Conquérir les cœurs et les esprits

Conquérir les cœurs et les esprits de la population locale compromettrait la capacité de l’EI, avec son avantage et ses connaissances géographiques, de se fondre avec les habitants du Sinaï. Il est crucial que les agences de renseignement comprennent ce que veulent les locaux et aussi comment opère l’EI parmi la population.

Beaucoup ne savent rien sur la façon dont l’EI compense les habitants pour la perte de leurs maisons démolies par l’armée lorsqu’elle recherche les membres du groupe

Depuis que Wilayat Sinaï a rejoint l’égide de l’EI, il y a près de trois ans, il a eu recours à la méthode de la carotte et du bâton avec succès. La plupart des gens n’entendent parler que du bâton, puisque les journalistes ne sont pas autorisés dans le Sinaï, sauf dans de rares cas, et les médias étatiques offrent une couverture unilatérale qui répand la propagande plutôt que l’information.

Les Égyptiens auront lu ou vu des vidéos de décapitations et de démolitions de maisons effectuées par l’EI dans le but d’effrayer et de contrôler la population locale. Mais beaucoup ne savent rien sur la façon dont l’EI compense les habitants pour la perte de leurs maisons démolies par l’armée lorsqu’elle recherche les membres du groupe.



En novembre 2014, des enfants regardent les restes de leur maison démolie à Rafah (MEE)

Ce faisant, le groupe améliore sa réputation dans la région et profite de l’enthousiasme limité des locaux pour les efforts aléatoires de l’armée qui ont entraîné des expulsions forcées et la perte de maisons et d’emplois en raison de la destruction des réseaux de tunnels et de la création de no-man’s lands.

L’EI dans le Sinaï copie les efforts d’assistance sociale déployés en Syrie et en Irak et cherche de façon flagrante à laisser une empreinte durable, notamment via la distribution de fonds dans des enveloppes de courrier aérien, clairement libellées « État islamique, Wilayat Sinaï » et la fourniture d’aide alimentaire aux familles et de bonbons aux enfants.

L’argent est le nerf de la guerre et l’EI le sait. Voulez-vous prendre l’avantage dans la bataille pour les cœurs et les esprits ? L’armée ne doit pas être perçue comme la partie qui détruit des vies, démolit des maisons, ferme des écoles et tue les amis et la famille des habitants du coin.

Des efforts locaux pour reconstruire les écoles, créer des programmes de formation pour les petites entreprises et mieux traiter les personnes aux points de contrôle contribueront grandement à compenser les pertes au profit d’un ennemi intelligent.

3. Reprendre le terrain

Grâce à ses victoires militaires, l’EI bénéficie d’une « meilleure portée », notamment via l’utilisation de ses propres points de contrôle et le recours à sa « police de la morale » pour entraver l’explosion du trafic de cigarettes.

En raison des pertes croissantes qu’il subit en Irak et en Syrie, les opérations et les programmes sociaux du groupe sont désormais fortement tributaires des revenus du trafic de drogue

Hypocritement, alors qu’une grande partie du financement de Wilayat Sinaï venait initialement de l’EI, en raison des pertes croissantes qu’il subit en Irak et en Syrie, les opérations et les programmes sociaux du groupe sont désormais fortement tributaires des revenus du trafic de drogue rendu possible par son « contrôle » des zones frontalières.

En fait, l’EI est tellement impliqué dans le trafic de drogue que l’une des plus grandes tribus bédouines du nord du Sinaï – les Tarabin – a lancé une offensive contre le groupe et appelé d’autres tribus de la région à s’unir à elle dans cette lutte. La confrontation des Tarabin n’est « pas une solennelle prise de position nationaliste », m’a expliqué Zach Gold, membre du Conseil de l’Atlantique, mais une bataille portant sur les revenus illicites.

Bien que ce soit plus facile à dire qu’à faire, anéantir le contrôle de l’EI sur ces régions permettra d’atteindre un objectif important pour les forces de sécurité : l’amputation financière des opérations terroristes.

Au-delà des solutions de fortune

Opérer un changement stratégique dans la protection des forces de sécurité et les opérations d’attaque contre un ennemi mobile, adopter une approche de la carotte avec les habitants du Sinaï qui n’ont connu que le bâton, et couper le financement du groupe sont des mesures indispensables – et non de simples suggestions.

Si le gouvernement désire véritablement vaincre l’EI, les idées sont là. C’est la volonté politique et militaire de les mettre en œuvre qui doit être trouvée. Jusqu’à présent, la politique du gouvernement était : monstres recherchés, postuler à l’intérieur.

Si j’étais cynique, je pourrais demander : sans des monstres tels que l’EI, comment Sissi justifierait-il un État d’urgence apparemment sans fin et défaillant ?

Les solutions de fortune et l’absence de reconfiguration stratégique ne feront qu’augmenter les soupçons à l’égard des motifs du régime.

Pour éviter que le Caire ne devienne le nord du Sinaï, Sissi doit agir. Maintenant.

 

- Amr Khalifa est un journaliste et analyste indépendant. Il a récemment été publié dans Ahram OnlineMada MasrThe New ArabMuftah et Daily News Égypt. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @cairo67unedited.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Vendredi, des témoins ont déclaré que les assaillants avaient encerclé la mosquée avec des véhicules tout-terrain et qu'ils avaient ensuite posé une bombe à l'extérieur du bâtiment (Al-Ahram).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation et actualisé après l'attaque de vendredi.