Un pays radicalisé : peur et hypocrisie à New York

Un pays radicalisé : peur et hypocrisie à New York

#Islamophobie
- Belen Fernandez's picture
25 septembre 2016

Des diagnostics d’« extrémisme violent » sont facilement établis à l’encontre des musulmans, mais pas envers les dirigeants ou les pratiques politiques qui tuent des civils sans se poser de question

Suite aux explosions qui ont récemment frappé New York et le New Jersey, l’une ayant fait 29 blessés mais l’autre n’ayant atteint personne, le président Barack Obama a servi au peuple américain un message présidentiel classique.

Le site de CNN reprend son analyse selon laquelle « des terroristes et de violents extrémistes […] veulent susciter la peur chez nous tous, et bouleverser notre mode de vie ». En conséquence, selon Barack Obama, « nous avons tous un rôle à jouer en tant que citoyens en nous assurant de ne pas succomber à cette peur ».

Peut-être plus facile à dire qu’à faire, en particulier quand la police de New York (NYPD) vient juste de décider de submerger les utilisateurs de téléphones mobiles d’une alerte générale issue du Bureau de gestion des urgences (OEM). L’objet :  l’homme suspecté d’avoir causé l’explosion.

Un article paru dans The Atlantic donne la description de ce recours sans précédent au système d’urgence, normalement réservé aux phénomènes comme des conditions météorologiques apocalyptiques ou des enlèvements d’enfants :

« Peu avant 8 h du matin, le lundi [19 septembre], les téléphones portables ont sonné à l’unisson dans tout New York. Ce n’était pas l’alerte habituelle des SMS, mais une sonnerie dissonante répétée six fois et accompagnée d’un court message : ‘’ON RECHERCHE Ahmad Khan Rahami, un homme de 28 ans. Sa photo est disponible dans les médias. Appelez la police si vous le voyez’’. »

Dans l’entreprise consistant à « susciter la peur chez nous tous », les forces de l’ordre américaines semblent donc se montrer aussi performantes que « les terroristes et les violents extrémistes ».

Une malédiction qui vous guette dans tous les cas

Bien sûr, ces jours-ci, si vous avez l’air d’un musulman à New York, et aux États-Unis de manière plus générale, vous avez de bonnes chances de ressentir un grand nombre de peurs légitimes, comme celle des contrôles au faciès effrénés, de la surveillance et des agressions violentes.

Pas besoin de psychanalyste pour imaginer que les membres de communautés soumises à une surveillance permanente et à la discrimination pourraient finir par se sentir à bout et réagir contre ce système punitif

Le NYPD a lui-même un passé tristement célèbre dans ses interactions avec les communautés musulmanes locales, et, ces dernières années, il s’est spécialisé dans des pratiques comme l’espionnage illégal et obsessionnel. En 2007, le NYPD a publié une étude pseudo-scientifique intitulée « Radicalisation in the West : The Homegrown Threat » (« Radicalisation en Occident : la menace faite maison »), qui visait à attirer l’attention sur les risques terroristes émanant de populations musulmanes issues de pays occidentaux.

Ce rapport sert principalement à justifier le fait de pouvoir garder l’œil – et même les deux selon les cas – sur les musulmans où qu’ils se trouvent, de peur qu’ils ne se mettent à afficher des signes potentiels de radicalisation. Comme on peut l’imaginer, la liste de ces signes extérieurs est relativement complète et comprend des éléments comme « un début d’implication dans le militantisme social et les questions communautaires ».

Autre indicateur de la « progression d’un individu sur l’échelle de la radicalisation » qui mène jusqu’à la « djihadisation » : le fait de renoncer « à la cigarette, à l’alcool, aux jeux d’argent et aux vêtements de gangster hip-hop urbains ». Comme je le faisais remarquer il y a quelques années dans un post de blog pour la London Review of Books, puisque les « vêtements de gangster hip-hop urbain » accroissent grandement le risque d’être victime des fouilles systématiques de la part du NYPD, il semble que cette malédiction vous guette si vous en portez, et donc également si vous n’en portez pas.

Sans surprise, l’arrestation d’Ahmad Khan Rahami ce lundi dans le New Jersey a immédiatement suscité des spéculations sur le moment où sa propre radicalisation a commencé. Né en Afghanistan, Ahmad Khan Rahami a déménagé aux États-Unis avec sa famille. Il est devenu citoyen américain et travaillait dans un restaurant du New Jersey appartenant à son père et qui, accessoirement, porte le nom « First American Fried Chicken ».



Des agents du FBI et d’autres forces de l’ordre fouillent une habitation à Elizabeth, dans le New Jersey, suite à l’explosion (AFP)

Le Telegraph a rapporté qu’Ahmad Khan Rahami était « allé plusieurs fois en Afghanistan ainsi qu’au Pakistan, selon ses proches, […] et, à son retour, il semblait s’être radicalisé ». Le Guardian a cité le commissaire James O’Neill du NYPD, qui a affirmé n’avoir « encore aucune information permettant d’établir quel a été le chemin de sa radicalisation ».

Bien sûr, nul besoin de psychanalyste pour imaginer que les membres de communautés soumises à une surveillance permanente et à la discrimination pourraient finir par se sentir à bout, et réagir contre ce système punitif. Bien sûr, il ne s’agit pas de présumer quoi que ce soit sur la situation d’Ahmad Khan Rahami en particulier, néanmoins un certain nombre de médias ont rapporté que par le passé, sa famille avait déjà poursuivi en justice la municipalité d’Elizabeth, dans le New Jersey, ainsi que la police locale, parce qu’elle avait ressenti de la discrimination islamophobe à l’égard de son restaurant.

En définitive, cependant, la question des motivations exactes d’Ahmad Khan Rahami importe assez peu. On devrait plutôt se demander pourquoi certains s’appliquent tant à établir des diagnostics de radicalisation et d’extrémisme violent à l’encontre des musulmans, et non envers ceux qui commettent des actes comme celui d’anéantir des fêtes de mariage avec des drones en Afghanistan.

Un diagnostic sélectif

Depuis le début de leur guerre contre le terrorisme, les États-Unis ont passé le plus clair de leur temps à semer la terreur dans diverses parties du globe, et on aurait dû se fatiguer à force de le répéter encore et encore, mais c’était sans compter sur le fait que cette idée n’a pas encore réussi à s’inviter dans le discours dominant.

Même avant les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis s’étaient déjà fait un nom dans le domaine des comportements extrêmement violents, allant des campagnes de bombardements aveugles d’une violence flagrante à des manœuvres moins connues consistant à affamer environ 500 000 enfants irakiens par l’intermédiaire de sanctions.

Interpellée sur ce chiffre en 1996, Madeleine Albright, alors la secrétaire d’État américaine, avait déclaré : « Nous pensons que c’est le prix à payer ». Mais personne n’osera faire remarquer le début de radicalisation observé dans le discours de Madeleine Albright, dont le manque de considération pour les êtres humains est représentatif de la classe politique dans son ensemble.

À la place, on nous abreuvera du discours inverse, celui de l’establishment, répété sans réfléchir par les médias obséquieux, et selon lequel on ne peut parler de terrorisme que s’il est le fait de certains protagonistes.

En effet, voilà qui fait peur.

 

Belen Fernandez est l’auteure de The Imperial Messenger : Thomas Friedman at Work (Verso). Elle collabore à la rédaction du magazine Jacobin.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteure et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Image : capture d’écran issue des caméras de la police d’État du New Jersey censée représenter Ahmad Khan Rahami (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.