Un port sur le golfe d'Oman : la nouvelle arme de l'Iran en Asie du Sud

Un port sur le golfe d'Oman : la nouvelle arme de l'Iran en Asie du Sud

#Iran
Maysam Behravesh's picture
07 septembre 2017

Le port iranien de Chabahar aidera Téhéran à réquilibrer ses relations avec l'Inde et le Pakistan et a le potentiel de transformer les eaux situées au nord de l'océan Indien en une « sphère d'influence » maritime iranienne

L'Iran fait généralement les gros titres pour ses activités dans le golfe Persique et le Levant, de l'Irak au Liban en passant par la Syrie. La plupart du temps, les responsables et observateurs de la région évoquent l'« axe de la résistance » ou, plus en termes plus politiques, le « croissant chiite », pour faire état de la vaste influence de Téhéran au Moyen-Orient.

Toutefois, le golfe d'Oman, la mer d'Arabie et, plus largement, l'Asie du Sud, sont le théâtre d'une autre rivalité décisive, quoique peu signalée, impliquant la République islamique.



Le port iranien de Chabahar, un projet financé par l'Inde dans la province du Sistan-et-Balouchistan, devrait commencer à être opérationnel aux alentours de l'année prochaine, ouvrant ainsi une nouvelle voie de transit pour les produits d’Afghanistan et d’Asie centrale.

Cela constituera également un défi majeur pour Gwadar, le port pakistanais financé par la Chine à moins de 100 kilomètres de là et, dans une région où l’équilibre du pouvoir est déjà volatil, donnera à Téhéran une influence sur les acteurs sud-asiatiques.

Contourner le Pakistan

Malgré de sérieuses différences politiques avec l'Iran au sujet de plusieurs conflits durables, d’Israël/Palestine au Cachemire, l'Inde travaille depuis longtemps au projet du port de Chabahar.

Lors de sa première visite officielle à Téhéran en mai 2016, le Premier ministre indien Narendra Modi a signé un accord de transit à trois voies impliquant l'Iran et l'Afghanistan en vue de transformer Chabahar en un centre de transit, et a promis 500 millions de dollars pour le développer.

L'accord permettra à ces trois pays de contourner leur rival pakistanais et d’obtenir un accès pratique et fiable au sous-continent et à l'océan Indien.

Cela est particulièrement important pour l'Afghanistan qui n’a pas d’accès à la mer et se trouve à la merci des efforts d’Islamabad visant à maintenir une position dominante dans ce pays déchiré par la guerre en entretenant des groupes de milices qui partagent ses idées.

À moins de 100 kilomètres par voie maritime du port de Gwadar, Chabahar offrira également à l'Inde une route alternative vers les marchés d'Asie centrale, de Russie et d'Europe, compromettant ce que Delhi perçoit comme les tentatives d’« encerclement » de la Chine et du Pakistan.

« L'accord peut changer le cours de l'histoire dans cette région », a déclaré Modi lors de sa visite, qu'il a qualifiée de « nouveau chapitre dans notre partenariat stratégique ».

Le levier de rééquilibrage de l'Iran

Ce qui rend le port de Chabahar important pour l'Iran sur le plan stratégique est son potentiel à aider Téhéran à équilibrer ses relations vis-à-vis des deux rivaux nucléaires d'Asie du Sud, l'Inde et le Pakistan.

Dans le passé, la République islamique a tiré parti de son idéologie religieuse chiite pour faire pression sur ses voisins de l'Est et projeter son influence et sa puissance sur les musulmans d'Asie du Sud, en particulier les communautés chiites du Pakistan et de l’Inde.

Dans un discours marquant la fête de l'Aïd al-Fitr en juin, le guide suprême iranien a souligné les « nombreuses blessures » qui ont été infligées au corps de l’« Oumma » islamique, y compris l’épreuve endurée par les musulmans du Cachemire.

« Le monde musulman devrait soutenir les peuples du Yémen et dénoncer les oppresseurs qui […] commettent des exactions à leur encontre, de même que ceux de Bahreïn et du Cachemire », a déclaré l’ayatollah Ali Khamenei.

Étonnamment, le principal décideur iranien concernant les affaires de l'État – qui a généralement traité le conflit du Cachemire avec retenue pour éviter d'irriter l'Inde et d’enhardir le Pakistan – a de nouveau soulevé le problème lors d’un autre discours prononcé à peine une semaine plus tard, exigeant que le pouvoir judiciaire utilise les voies légales et déclare publiquement sa position sur « le soutien aux musulmans […] du Cachemire ».

Comme prévu, les propos de Khamenei ont été accueillis chaleureusement par Islamabad et décriés par News Delhi. J’avais avancé alors l’idée que Téhéran invoquait publiquement le conflit du Cachemire pour exprimer son mécontentement face à la visite historique de Modi à Tel Aviv et aux liens croissants entre l'Inde et Israël, l'ennemi juré de la République islamique.

Maintenant, avec Chabahar, l'Iran s’apprête à se doter d’un outil de « hard power » qui lui permettra d'influencer l'Inde et le Pakistan et de les contraindre à aligner leurs politiques régionales sur ses propres intérêts.

La guerre en Afghanistan

Le port de Chabahar et l'accès pratique qu'il offre à l'Afghanistan enclavé grâce au projet ferroviaire de Zahedan, d'une valeur de 1,6 milliard de dollars, promettent également de renforcer le poids de l'Iran dans le théâtre afghan.

Ceci est d'une importance capitale à un moment où divers acteurs régionaux, de l'Inde à la Russie, s'efforcent d’influencer en leur faveur la dynamique de la guerre dans ce pays sud-asiatique.

À cet égard, l’Iran s’est fixé deux objectifs majeurs au cours de la dernière décennie : saper la viabilité de la présence militaire américaine en Afghanistan d'une part, et y contenir une influence pakistanaise croissante de l'autre.

Le premier objectif a été principalement atteint de concert avec la Russie en développant des liens militaires et de renseignement plus étroits avec les talibans afin qu’ils puissent agir en tant qu’hommes de main de Téhéran et de Moscou contre la mission menée par les États-Unis dans la guerre afghane.

Le deuxième objectif est poursuivi en aidant l'Inde, principal rival du Pakistan, à trouver un point d’appui dans ce pays déchiré par la guerre. À cet effet, le port de Chabahar, dans le golfe d'Oman, et sa connexion ferroviaire prévue avec Zahedan – centre de la province du Sistan-et-Balouchistan iranien et tout proche tant de l'Afghanistan que du Pakistan – peuvent s'avérer décisifs. En effet, ceux-ci sont susceptibles de renforcer la coopération militaire entre Téhéran et Delhi au détriment d'Islamabad.

Profondeur stratégique dans le golfe Persique

Enfin, le port de Chabahar donnera à l'Iran une plus grande marge de manœuvre dans le golfe Persique et le détroit d'Ormuz, où des rencontres tendues ont lieu de temps en temps entre le corps des Gardiens de la révolution islamique (GRI) et des forces étrangères.

Accroître la présence navale de l'Iran dans le golfe d'Oman et dans la mer d'Arabie peut fournir un lien vital et opérationnel et servir de source fiable d'assistance logistique aux forces des GRI qui opèrent dans le golfe Persique, augmentant la profondeur stratégique de l'Iran dans cette région cruciale.

Outre la dépendance territoriale croissante vis-à-vis de l'Iran pour l'accès à l'Asie centrale, Chabahar a le potentiel de transformer les eaux situées au nord de l'océan Indien en une « sphère d'influence » maritime d’un genre dont Téhéran ne dispose pas ailleurs.

 

- Maysam Behravesh est doctorant au Département de sciences politiques de l’Université de Lund et chercheur au Centre d’études du Moyen-Orient (CMES) de l’université. Il a été rédacteur en chef de la revue Asian Politics & Policy publiée par Wiley et assistant éditorial pour le trimestriel Cooperation and Conflict, publié par SAGE. Maysam contribue aussi régulièrement à des médias en langue persane, dont BBC Persian.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : vue de Chabahar, dans la province iranienne du Sistan-et-Balouchistan, où un projet portuaire financé par l’Inde devrait commencer à être opérationnel aux alentours de l'année prochaine (Flickr/Beluchistan).

Traduit de l’anglais (original).