Visite de l’émir Tamim à Paris : le Qatar, vainqueur de la crise dans le Golfe ?

Visite de l’émir Tamim à Paris : le Qatar, vainqueur de la crise dans le Golfe ?

#Diplomatie
Nabil Ennasri's picture
06 juillet 2018

Pour la troisième fois en moins d’un an, Emmanuel Macron et l’émir Tamim vont se rencontrer. Ce nouveau rendez-vous illustre la bonne santé des relations bilatérales, en même temps qu’il indique l’échec des pays du blocus à isoler le Qatar

La relation entre la France et le Qatar semble donner raison à l’adage vieux comme la naissance des États-nations selon lequel « les gouvernements passent mais les intérêts demeurent ». 

Poussée à son paroxysme par Nicolas Sarkozy, maintenue vive sous François Hollande (l’affichage en moins), la collaboration entre Paris et Doha n’a pas décru sous l’ère macronienne. 

Il était difficile pour Paris de critiquer ouvertement le coup de force de ses deux principaux clients dans le Golfe dans un contexte où les entreprises françaises avaient besoin d’un appui politique fort pour espérer décrocher d’autres juteux contrats

Portée par un ministre des Affaires étrangères connu pour faire de la signature des contrats commerciaux et militaires l’une des pierres angulaires de sa diplomatie, la diagonale bilatérale a même profité de l’éclatement de la crise dans le Golfe pour maximiser ses gains et étendre son champ d’application.

Il faut dire qu'à l’Élysée, même s’il sait qu’il marche sur des œufs eu égard à la susceptibilité des dynasties royales pour qui l’égo et la volonté de ne pas perdre la face tourne à l’obsession, le président français a plutôt bien négocié le virage de la crise née il y a treize mois. 



Le prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, accueilli par le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian à son arrivée à Paris, le 8 avril 2018 (AFP)

Dès son déclenchement, Paris s’est en effet gardée de prendre ostensiblement le pari de l’un des deux camps. À la différence des États-Unis (Donald Trump avait frénétiquement tweeté dès le début en faveur de l’axe Riyad-Abou Dabi) et à rebours de son partenaire allemand (Berlin n’avait au contraire pas mâché ses mots pour condamner la décision du Quartet), la France s’était contentée d’une neutralité relative pour ne froisser aucun de ses alliés.

Il faut dire qu’il était difficile pour Paris de critiquer ouvertement le coup de force de ses deux principaux clients dans le Golfe dans un contexte où les entreprises françaises avaient besoin d’un appui politique fort pour espérer décrocher d’autres juteux contrats dans des domaines aussi divers que l’armement, le génie civil, les télécommunications ou l’énergie. 

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Mais de l’autre côté, Paris ne pouvait mettre une croix sur son troisième client, celui-là même qui avait permis aux Rafale d’engranger leur deuxième succès commercial à l’étranger. Cette volonté de ne pas laisser tomber Doha s’était discrètement faite savoir au début de la crise par la décision de faire accoster un navire militaire français dans un port de l’émirat. Du côté qatari, cet épisode a été bien apprécié car il envoyait le message que, malgré la tension, Paris ne pouvait se faire à l’idée d’une invasion terrestre.

Depuis, il faut dire que Doha semble avoir réussi son pari de déjouer les plans de ses adversaires en mettant en échec leur tentative de le rendre infréquentable. 

Victoire diplomatique

Il y a d’abord eu cette visite de l’émir à Paris en septembre dernier au cours de laquelle le chef d’État français avait eu des propos remarqués demandant la levée de l’embargo pour les victimes civiles du blocus. Le simple fait de mettre en avant cette dimension de conséquences néfastes, sur le plan civil, du coup de force, a été interprété comme une première grande victoire diplomatique du côté qatari. 

En plus de réserver à l’émir un accueil chaleureux alors que ce dernier était voué aux gémonies par ses voisins, ce geste de l’Élysée confortait l’appareil d’État de l’émirat gazier dans sa stratégie de ne pas faire de la surenchère et de garder ouverte la porte au dialogue dès lors que la ligne rouge du respect de sa souveraineté nationale n’était pas mise en cause.



Le président français Emmanuel Macron et l'émir qatari Tamim ben Hamad al-Thani passent en revue la garde d'honneur lors d'une cérémonie de bienvenue à Doha, le 7 décembre 2017 (AFP)

Cette posture responsable de Doha est depuis devenue sa boussole diplomatique d’autant que, sur le plan des faits, les accusations portées contre lui par ses adversaires n’ont pas convaincu grand monde. Au niveau de ces griefs, c’est certainement celui de pays suppôt du terrorisme djihadiste international qui a d’ailleurs été le plus écarté par la présidence française. 

Signe de cette non-considération élyséenne, la décision annoncée depuis Doha par Emmanuel Macron en décembre dernier de signer un mémorandum d’accord destiné à lutter contre les sources de financement du terrorisme. Ce dispositif qui s’ajoute à celui de même nature conclu l’été dernier avec les États-Unis fait de Doha un acteur privilégié dans la lutte contre le terrorisme. 

Quant aux États-Unis, la décision prise au printemps de reporter un sommet des dirigeants du Golfe à Camp David pour arracher un compromis a montré les limites d’une administration Trump qui reste obnubilée par sa volonté de mettre l’Iran à genoux

Malgré les efforts fournis par les pays du Quartet pour faire du Qatar l’épicentre du sectarisme régional et les millions dépensés en campagnes de lobbying auprès des opinions occidentales pour « vendre » cette lecture, force est de constater que l’heure est plutôt à la réhabilitation de Doha.

Reste que malgré cette tournure des évènements, c’est tout le Golfe qui pâtit de cette tension qui ne fait qu’ajouter de l’instabilité dans une région déjà placée au cœur du cyclone. Malgré sa bonne volonté, le Koweït emmené par son vieil émir semble impuissant à faire renaître de ses cendres l’esprit de concorde qui présidait jusqu’alors au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG). 

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Quant aux États-Unis, la décision prise au printemps de reporter un sommet des dirigeants du Golfe à Camp David pour arracher un compromis a montré les limites d’une administration Trump qui reste obnubilée par sa volonté de mettre l’Iran à genoux. 

S’ouvre alors à la France un espace de médiation que pourrait remplir Emmanuel Macron et qui pourrait être mis au crédit de son bilan diplomatique, qui reste relativement maigre plus d’un an après son arrivée aux commandes. En prendra-t-il le risque ?

 

- Nabil Ennasri est docteur en science politique, spécialiste de la région du Golfe, et directeur de L'Observatoire du Qatar. Il est aussi l'auteur de L'énigme du Qatar (Armand Colin). Vous pouvez le suivre sur Twitter : @NabilEnnasri.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Emmanuel Macron accueille le cheikh Tamim ben Hamad al-Thani à son arrivée à l'Élysée le 15 septembre 2017 (AFP).