Voilà ce que ressentent de nombreux musulmans lorsqu’ils voyagent de nos jours

Voilà ce que ressentent de nombreux musulmans lorsqu’ils voyagent de nos jours

#Islamophobie
- CJ Werleman's picture
04 septembre 2017

Entre plaisanteries avec le personnel des compagnies aériennes et tentatives de dissimulation de leur identité musulmane, des musulmans m’ont raconté comment ils faisaient face à ce qui est devenu pour beaucoup une situation pénible

J’ai vécu dans quatre pays et sur trois continents : il est donc inutile de dire que j’ai eu ma dose de voyages en avion. Pourtant, plus je prends l’avion, plus j’en viens à craindre les aéroports. Et par crainte, je veux parler de l’apparition d’une anxiété aiguë pendant les 24 heures qui précèdent mon départ.

Plutôt que d’imaginer à quel point les aéroports doivent être pénibles pour un musulman ou un Arabe, j’ai publié un tweet pour demander aux voyageurs de partager leurs expériences

L’expérience de l’aéroport est devenue aussi douloureuse qu’une virée chez le dentiste, mais contrairement au traitement du canal radiculaire, il n’y a pas d’anesthésie pour engourdir la détresse émotionnelle qui survient lorsque l’on passe par de multiples contrôles de sécurité et devant des agents de contrôle aux frontières inquisiteurs.

Dès que je pose le pied à l’intérieur du terminal, ma tête est submergée de toutes sortes de pensées inquiétantes, alors que je me demande avec angoisse s’il y a quelque chose qu’il ne faut pas dans mes bagages et que j’imagine des scènes de prisons dignes du classique cinématographique de 1978, Midnight Express.

Oui, 99 % de la détresse que j’éprouve dans un aéroport se produisent entièrement dans ma propre tête. Je suis un homme blanc d’âge moyen avec un nom à consonance typiquement européenne et un passeport australien.

Je ne peux donc qu’imaginer combien l’expérience de l’aéroport doit être pénible et traumatisante pour un musulman ou un Arabe dont le nom ressemble à celui de ceux qui ont commis des attentats « djihadistes » en Occident au cours des quinze dernières années et dont la détresse à l’aéroport résulte surtout de ce qui se trouve dans la tête d’autres personnes (les agents de sécurité de l’aéroport).

Chers musulmans

Mais plutôt que d’imaginer l’histoire vécue par un musulman dans un aéroport, j’ai posté un fil Twitter dans lequel je demandais aux voyageurs musulmans de partager leurs expériences. Celui-ci indiquait : « Chers musulmans, changez-vous votre comportement/votre tenue vestimentaire/vos habitudes lorsque vous allez à l’aéroport ? Si oui, comment ? »

« Vous sentez-vous dépouillé(e) de votre identité nationale, sentez-vous que votre identité musulmane est mise au premier plan par les autorités ? Avez-vous connu des expériences négatives avec les autorités aéroportuaires en raison de votre identité musulmane réelle ou perçue ? »

Les réponses allaient de situations fâcheuses prises à la légère à la narration de la sombre réalité à laquelle sont confrontés presque tous les voyageurs avec une apparence musulmane ou un nom à consonance musulmane

Plus de 400 utilisateurs musulmans de Twitter ont répondu pour partager leurs expériences et leurs anecdotes personnelles. Les réponses allaient de situations fâcheuses prises à la légère à la narration de la sombre réalité à laquelle sont confrontés presque tous les voyageurs avec une apparence musulmane ou un nom à consonance musulmane. 

Imraan Siddiqi, directeur exécutif du Conseil des relations américano-islamiques (CAIR) dans l’Arizona, a plaisanté : « J’essaie d’encourager les agents de bord, avec des affirmations positives comme "Bien joué pour l’histoire avec Ann Coulter". »

Hafsa Quraishi, une étudiante de l’Université de Floride du Sud portant le hijab, a raconté : « Une fois, je pleurais à l’aéroport en Italie et un immense groupe de policiers s’est rapproché de moi et pensait que j’allais faire exploser une bombe, et je ne mens pas. »

Dans un autre tweet, Hafsa Quraishi a affirmé que des agents aéroportuaires avaient « mis les mains dans [ses] sous-vêtements à l’aéroport au Canada ». (Dans un message adressé directement à l’auteur, Hafsa Quraishi a précisé que l’aéroport italien était celui de Rome et que l’aéroport canadien se situait à Toronto).

« Sélectionné au hasard »

Nombreux sont ceux qui ont évoqué l’idée d’être considérés comme « l’Autre dangereux », se moquant du fait d’être « sélectionnés au hasard » pour subir un contrôle de sécurité supplémentaire.

Nouri Sadar, un cinéaste musulman britannique, a affirmé avoir été « sélectionné au hasard à chaque fois pour une seconde fouille » lors de chacun de ses quinze vols de Londres vers les États-Unis. « Je ne sais pas ce qu’ils s’attendent à trouver », a-t-il tweeté.

« Je porte presque toujours un sweatshirt de l'Université de Princeton dans les aéroports. En tant que femme voilée, je me sens plus en sécurité en m’identifiant à une institution connue »

– Sarah Qari, journaliste pakistano-américaine

Beaucoup d’autres personnes qui ont répondu ont déclaré se sentir contraintes dans leur façon d’agir et de s’habiller dans le terminal de l’aéroport. Des hommes musulmans ont affirmé se raser la barbe avant de prendre l’avion, alors que des femmes musulmanes ont expliqué qu’elles retiraient leur hijab avant de passer les contrôles de sécurité.

Plusieurs utilisateurs ont déclaré qu’ils évitaient de parler arabe à portée de voix d’autres passagers ou d’agents aéroportuaires, tandis que d’autres essaient de dissimuler leur identité musulmane en s’habillant intentionnellement d’une manière conforme aux codes occidentaux.

« Je porte presque toujours un sweatshirt de l'Université de Princeton dans les aéroports. En tant que femme voilée, je me sens plus en sécurité en m’identifiant à une institution connue », a répondu Sarah Qari, une journaliste pakistano-américaine.

Une étude réalisée par l’Université de Bath sur la surveillance des espaces aéroportuaires et les expériences vécues par les musulmans a permis de révéler que les passagers musulmans britanniques éprouvent un sentiment de détresse au moment où ils entrent dans un aéroport.

Selon l’étude, une fois sur les lieux, ils sont catégorisés uniquement en fonction de leur identité musulmane, ce qui revient à écarter et à nier leur identité nationale « ainsi qu’une série d’autres traits d’identité estimés qu’ils considéraient comme compatibles avec l’idée d’être un "bon citoyen britannique" (par ex. respecter la loi, être respectable et modéré) ».

Azmia Magane, une journaliste musulmane américaine, a soulevé ce point : « Il y a cette idée extrêmement stupide selon laquelle on ne peut pas être à la fois américain et musulman. »

« Une insulte à l’intelligence »

Après avoir vu le fil Twitter que j’ai lancé, Cerie Bullivant, activiste des droits de l’homme à Cage UK, m’a appelé pour me raconter l’expérience atroce et perturbante que sa famille et lui ont dû endurer le premier jour du Ramadan de cette année.

Prenant le ferry de Douvres vers le continent européen pour rendre visite à des proches aux Pays-Bas, Cerie Bullivant, son épouse enceinte et leurs deux jeunes fils âgés respectivement d’un an et trois ans ont été mis à l’écart par une patrouille de la police du Kent et leur voiture a été fouillée.

Bien que rien d’intéressant ou de suspect n’ait été trouvé, Bullivant a expliqué que sa famille a été emmenée au poste de police, interrogée et retenue dans une cellule pendant plus de quatre heures avant d’être finalement autorisée à poursuivre son voyage.

Lorsque j’ai interrogé Bullivant au sujet des questions qui lui ont été posées, il m’a répondu que celles-ci étaient une « insulte à l’intelligence commune », précisant que les policiers du Kent lui avaient demandé dans quelle mosquée il priait, ce qu’il pensait de la charia et s’il soutenait ou non l’attentat de Manchester.

« Comment mes enfants verront-ils leur pays en tant que futurs adultes si leur présence dans une cellule sans inculpation pendant quatre heures devient habituelle pour eux tout au long de leur jeunesse ? »

« Nous ne pouvons sous-estimer à quel point il est stigmatisant et désagréable de subir cela à chaque fois – de voir que tout le monde vous regarde et pense que vous êtes un terroriste », a noté Hugh Handeyside, dirigeant de l’Union américaine pour les libertés civiles.

Les contrôles prévus par l’annexe 7

Lorsque le traitement de Cerie Bullivant a été soulevé auprès du Home Office, un porte-parole a déclaré que les cas individuels ne faisaient pas l’objet de commentaires systématiques, avant d’ajouter : « Il est essentiel que la police dispose des pouvoirs dont elle a besoin pour faire en sorte que ce pays reste à l’abri de la menace représentée par des personnes qui souhaitent nous faire du mal. L’annexe 7 du Terrorism Act 2000, utilisée par la police antiterroriste dans les ports du Royaume-Uni pour déterminer si des individus sont impliqués dans des activités terroristes, en fait partie. »

Mais pour les musulmans britanniques, la législation polémique en matière de lutte contre le terrorisme prévue par l’annexe 7 fait de l’aéroport un environnement particulièrement risqué.

En vertu de cette loi, tous les passagers des aéroports se voient confisquer leur droit de garder le silence ou de demander un avocat, ce qui permet aux autorités de contrôler et de fouiller mais aussi de placer en détention pendant une période maximale de six heures et sans motif de suspicion toute personne qui entre au Royaume-Uni ou qui sort du pays.

De plus, les autorités ont le droit d’exiger l’accès à l’ordinateur portable et au téléphone mobile de l’individu suspect pendant la période de détention.

Entre 2009 et 2010, 85 000 passagers en transit ont été fouillés et placés en détention en vertu de cette loi, bien que ce chiffre ait chuté à 19 355 l’an dernier, selon les statistiques du Home Office.

Néanmoins, alors que ces mesures étaient censées ne pas être discriminatoires, une étude réalisée en 2011 par l’Université de Durham a indiqué que l’annexe 7 avait « l’impact le plus négatif sur les musulmans ». En 2017, les chiffres du Home Office ont montré que plus de 88 % des voyageurs placés en détention étaient issus d’une minorité ou d’un groupe ethnique autrement « non déclaré ».

Le porte-parole du ministère de l’Intérieur a nié que l’annexe 7 ciblait injustement les musulmans : « L’ancien analyste indépendant de la législation en matière de terrorisme, M. David Anderson, Conseiller de la Reine, a déclaré dans un récent rapport annuel qu’aucune preuve ne laissait croire que le pouvoir est utilisé de manière discriminatoire sur le plan racial. »

Pourtant, beaucoup de musulmans affirment que les contrôles sont devenus une habitude au cours de leurs voyages.

Un lieu de vulnérabilité

En d’autres termes, lorsqu’une personne de confession musulmane entre dans un aéroport britannique, celle-ci perd tous ses droits légaux et constitutionnels, devenant ainsi vulnérable aux caprices, aux préjugés et aux partis pris du personnel de sécurité de l’aéroport.

En effet, chaque minute supplémentaire passée dans un aéroport du Royaume-Uni est une minute supplémentaire de vulnérabilité et de risque pour les musulmans, et c’est pour cette raison que Cerie Bullivant affirme recourir à « une efficacité militaire » pour entrer dans un aéroport et en sortir le plus vite possible.

Il n’enregistre pas de bagages puisque cela implique de faire la queue pour l’enregistrement au départ et d’attendre devant un tapis roulant à bagages à l’arrivée, et il place tous ses effets personnels dans une seule poche pour accélérer son passage au poste de contrôle de sécurité aux rayons X.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les aéroports sont de plus en plus tournés vers l’identification de deux types de voyageurs : ceux qui ne sont pas musulmans et ceux qui le sont. Les uns sont catégorisés comme étant « de confiance », les autres comme étant « suspects », tandis que sont mises en place « des files de traitement rapide pour le premier groupe et de nouvelles barricades pour le second ».

Depuis 2014, l’État islamique propage le message selon lequel les musulmans n’appartiennent pas à l’Occident. Il semblerait que nos portes d’entrée et de sortie internationales fassent actuellement de leur mieux pour confirmer cela.

 

CJ Werleman est l’auteur de Crucifying America, God Hates You. Hate Him Back et Koran Curious. Il est également l’animateur du podcast « Foreign Object ». Vous pouvez le suivre sur Twitter : @cjwerleman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.