Au Yémen, les civils ont les yeux rivés vers le ciel, guettant le largage d’armes de la coalition

Au Yémen, les civils ont les yeux rivés vers le ciel, guettant le largage d’armes de la coalition

#GuerreYémen

Les villageois de Ta’izz se disputent avec les militants les armes larguées par voie aérienne par la coalition saoudienne. Dans ce pays déchiré par la guerre, un fusil de précision peut se vendre jusqu’à 4 000 dollars

Les combattants de la Résistance populaire au Yémen sont à court d’armement (AFP)
- Nasser Al-Sakkaf's picture
22 avril 2016
Last update: 
Friday 22 April 2016 7:48 UTC
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22 avril 2016

TA’IZZ, Yémen - Les avions saoudiens sont venus percer l’obscurité et troubler le calme de la nuit, alors qu’ils lâchaient leur cargaison mortelle sur le village rural de Ta’izz. Mais au lieu de fuir la zone ciblée, les civils se sont mis à courir dans sa direction.

Il ne s’agissait pas là de bombardements. Ni roquette à sous-munitions, ni missile téléguidé n’ont été lancés par les avions. Au lieu de cela, les Saoudiens ont largué des armes et des munitions à leurs alliés de la Résistance populaire. Et les civils étaient bien déterminés à être les premiers à s’en emparer.

Cette nuit du 11 avril, Abdulwali al-Thobhani n’a pas fermé l’œil. Lui et des dizaines d’autres habitants du village de Thobhan attendaient le largage aérien.

« Les avions ont largué des armes sur le village voisin de Bani Ghazi le jour précédent » a-t-il déclaré à Middle East Eye. « On nous a dit qu’ils feraient de même sur notre village, nous avons donc décidé de patienter. »

À 3 heures du matin, les caisses ont commencé à atterrir en parachute dans les terres agricoles près de Thobhan. La chasse aux armes a alors commencé.

« Les avions ont largué cinq caisses. Tandis que les combattants de la Résistance transportaient les trois premières jusqu’à leurs véhicules, nous avons pris les autres », al-Thobhani a-t-il expliqué.

« Les résistants ont essayé de nous en empêcher en ouvrant le feu, mais la majorité d’entre nous s’étaient déjà échappés avec les armes, et j’en faisais partie. »

Chaque caisse contenait 16 boîtes en bois, chacune renfermant soit une roquette, soit un fusil de précision.

Les villageois ne sont pas intéressés par les roquettes car elles ne se vendent pas. Mais les fusils de précision peuvent atteindre jusqu’à un million de rials yéménites, soit 4 000 dollars, sur le marché noir. Une petite fortune au Yémen.

Avant la guerre, les fusils à grande précision étaient rares, même au Yémen, un pays qui a pourtant le troisième plus haut taux de possession d’armes au monde. Désormais, on en trouve sur tous les marchés locaux.

Mais la chance n’a pas été du côté d’al-Thobhani cette fois-ci.

« J’espérais obtenir un fusil de précision. Malheureusement, j’ai trouvé une roquette que je ne peux pas vendre », a-t-il dit, avant d’ajouter qu’il l’avait remise à la Résistance dès qu’il en avait eu l’occasion. 

Emprisonnement ou liberté

Ceux qui décrochent le gros lot s’exposent cependant à des représailles de la part de la Résistance, qui manque grandement d’armes pour lutter contre ses ennemis jurés du mouvement houthi.

« En l’espace de deux jours, les combattants de la Résistance ont arrêté la majorité des habitants du village. Certains d’entre eux ont rendu les armes, mais les autres se trouvent toujours en prison », a indiqué al-Thobani.

Ahmed al-Samei, un chef de la Résistance dans le district d’al-Shimayateen, a déclaré que ses combattants locaux savaient pertinemment où les armes étaient cachées dans des villages tels que Thobhan, et qu’ils avaient agi en conséquence.

« Nous choisissons les zones de largage, et nous avons sélectionné Thobhan car les habitants y soutiennent la Résistance et seule une petite partie d’entre eux sont des personnes cupides, qui veulent voler des armes », a-t-il déclaré à MEE.

« Certains combattants ont tenté de tirer sur les habitants, mais nous les en avons empêchés pour qu’il n’y ait pas de mort. Nous avons simplement tiré en l’air pour effrayer les habitants. »

Une partie des personnes arrêtées se trouvent toujours dans la prison avoisinante d’al-Nashama et ont fait l’objet d’une enquête, a-t-il révélé.

Ils ont rejoint des habitants du village de Béni Hammad, situé non loin de là, qui ont été arrêtés par les combattants de la Résistance le 8 avril après avoir pris des armes lors d’un autre largage aérien.

« Nous avons désespérément besoin d’armes ; certaines personnes loyales nous ont donné leur propre fusil, tandis que d’autres, qui ne se soucient pas de Ta’izz, essaient de voler les armes », a souligné al-Samei.

La Résistance a également arrêté des villageois qui avaient pris des armes à l’occasion d’un autre largage aérien saoudien dans les environs de Béni Hammad.

Que justice soit faite pour ceux qui ont été arrêtés par la Résistance semble aussi incertain que de découvrir un fusil qui rapportera beaucoup d’argent au moment de sa vente.

Le frère d’un des hommes accusés a déclaré à MEE qu’il n’y avait pas la moindre arme dans la maison de son frère au moment de son arrestation.

« Il n’y a aucun tribunal à Ta’izz, je ne peux donc pas défendre mon frère et il est à la merci de la Résistance, puisque c’est elle qui contrôle tout dans les zones rurales », a-t-il indiqué.

Contrairement aux tribunaux qui se trouvent dans des zones contrôlées par le mouvement houthi, ceux de la province de Ta’izz ont été fermés après le début de la guerre, il y a un an.

Ahmed Obaid, un officier militaire à la retraite, a déclaré que la Résistance populaire manquait autant d’expérience que d’armes.

Il a ajouté que la manière d’agir de la Résistance reflétait le fait qu’ils n’obéissent pas à un seul chef, et que les combattants agissent de manière individuelle. Ceci leur donne une apparence de faiblesse.

« Si la Résistance avait un seul leader, ses membres pourraient obliger les tribunaux ruraux à reprendre le travail. Mais ils ne le peuvent pas car un autre groupement de la Résistance viendra interférer dans le travail des juges », a expliqué Obaid.

À qui bénéficie au final cette situation ? Un marchand d’armes sur le marché d’al-Nashama a avoué à MEE qu’il tirait des revenus confortables du commerce récemment apparu des fusils de précision.

« J’achète juste les fusils, je ne peux pas savoir si ceux qui les vendent font obstacle à la Résistance populaire » a ajouté le commerçant.

 

Traduction de l’anglais (original).