Des enregistrements secrets révèlent l’influence israélienne sur le Parti conservateur britannique

Des enregistrements secrets révèlent l’influence israélienne sur le Parti conservateur britannique

#Israël

Des décideurs politiques liés à l’ambassade israélienne ont discuté de « faire partir » le ministre adjoint aux Affaires étrangères, Alan Duncan, et se sont vantés de placer des questions parlementaires

Shai Masot, agent politique à l’ambassade israélienne, parle avec un journaliste infiltré d’Al Jazeera (Al Jazeera)
David Hearst et Peter Oborne's picture
08 janvier 2017
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Sunday 8 January 2017 7:51 UTC
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08 janvier 2017

LONDRES – Un haut responsable politique de l’ambassade d’Israël à Londres a été filmé secrètement alors qu’il évoquait la façon dont il aimerait « faire partir » le ministre adjoint aux Affaires étrangères britannique, Alan Duncan, vivement opposé à la construction illégale de colonies israéliennes en Cisjordanie.

Il a déclaré que Duncan, l’un des seuls ministres conservateurs à s’opposer aux colonies, causait « beaucoup de problèmes ». Il a aussi qualifié Boris Johnson, le ministre des Affaires étrangères, d’« idiot ».

Lors d’une autre conversation avec le membre de l’ambassade, Crispin Blunt, le président du comité des Affaires étrangères de la Chambre des Communes, a été décrit comme étant sur la « liste de cibles » pour ses opinions « fortement pro-arabes plutôt que pro-Israël ».

Ces révélations ont provoqué une réaction politique immédiate, et notamment de la part de Desmond Swayne, l’ancien ministre et conseiller parlementaire de David Cameron, qui a appelé à ce que l’incident fasse l’objet d’une « enquête approfondie ».

« Nous ne pouvons pas laisser Israël agir au Royaume-Uni avec la même impunité dont il jouit en Palestine », a-t-il déclaré à Middle East Eye. « Il s’agit clairement de l’ingérence la plus obscure et déshonorante dans la politique d’un autre pays. »

L’enregistrement clandestin, qui révèle la manière dont l’influence israélienne s’étend aux plus hauts niveaux du Parti conservateur, comprend également une conversation dans laquelle l’assistante d’un autre ministre conservateur liée à l’ambassade décrit comment elle s’est servie de sa position pour faire poser des questions parlementaires en faveur d’Israël.



Shai Masot, agent politique à l’ambassade israélienne

La conversation a été filmée par l’unité d’investigation d’Al Jazeera dans un restaurant de Londres l’an dernier et fait apparaître Shai Masot, l’agent politique, et Maria Strizzolo, ancienne assistante parlementaire de Robert Halfon, ministre d’État rattaché au Département de l’Éducation et ancien vice-président du Parti conservateur. Strizzolo mentionne également avoir rencontré les patrons de Masot à plusieurs reprises en Israël.

S’exprimant devant un journaliste se faisant passer pour un militant politique pro-israélien, Strizzolo s’est vantée de s’être fait embaucher par Halfon, député de Harlow, dans l’Essex, alors qu’il n’était que simple député, « et maintenant regardez-le, il est ministre, donc je ne suis pas trop nulle ! »

Masot, qui dans un profil en ligne a décrit Machiavel comme son « dieu », lui a alors demandé si elle pouvait faire l’inverse : « Puis-je vous confier quelques députés à faire partir ? »

Strizzolo a répondu : « Vous savez, si on regarde d’assez près, je suis persuadée qu’il y a bien quelque chose qu’ils essaient de cacher. »

Masot a rétorqué : « Oui, j’ai quelques députés. » Ce à quoi Strizzolo a répliqué : « Parlons-en. »

Masot a ensuite déclaré au journaliste : « Non, elle sait quels députés je veux faire partir. »

Strizzolo a objecté qu’il serait bon de le lui rappeler et Masot a alors soufflé : « Le ministre adjoint aux Affaires étrangères. »

Ce n’était pas une surprise pour Strizzolo, qui a demandé : « Vous voulez toujours le faire ? »

Masot a répliqué : « Non, il cause beaucoup de problèmes. »



Shai Masot et Maria Strizzolo

Strizzolo a ensuite relaté une rencontre entre Duncan et Halfon, son patron, au cours de laquelle, selon ses allégations, Duncan a menacé de le « détruire ». Halfon aurait rapporté l’incident aux whips du parti, qui lui ont demandé de se calmer.

La conversation sur ce qu’il fallait faire au sujet de Duncan s’est poursuivie, Masot concédant : « Ne jamais dire jamais, oui mais… » et Strizzolo suggérant : « Un petit scandale peut-être ? ».

Suite à ces révélations, Crispin Blunt a déclaré à MEE que « les Israéliens doivent expliquer ce qu’il se passe ».

« Certes cette intrusion visible d’un représentant d’un État étranger dans la politique du Royaume-Uni est scandaleuse sur la forme et mérite une enquête mais la vraie question concerne l’État d’Israël lui-même », a-t-il déclaré.

« Ignorer le lobby immense en faveur de la paix présent à la fois en Israël et au sein de la communauté mondiale juive, et miner le travail des hommes politiques qui partagent ce point de vue vont à l’encontre de l’avenir de la paix et de la sécurité en Israël. »

Duncan est devenu une cible pour Israël en 2014 quand il s’en est violemment pris aux colonies israéliennes en Cisjordanie qui, selon lui, constituent un mauvais cocktail d’occupation et d’illégalité, un système proche de l’apartheid qui déshonore le gouvernement israélien.

Ce discours a constitué l’une des plus cinglantes attaques contre le gouvernement de Benyamin Netanyahou de la part d’un politicien britannique de premier plan.

Duncan a déclaré : « Les colonies sont des colonies illégales construites dans le pays de quelqu’un d’autre. Elles constituent un vol et, qui plus est, quelque chose à la fois initié et soutenu par l’État d’Israël. »

L’échange au sujet de Duncan figure parmi des heures de conversations enregistrées sur une période de plusieurs mois qui révèlent comment Masot a cherché à manipuler le débat politique sur Israël et la Palestine au sein des partis conservateur et de l’opposition travailliste.

Le journaliste d’Al Jazeera a gagné la confiance de Masot et infiltré son cercle si efficacement qu’il s’est même vu offrir un travail par l’ambassade pour aider à combattre la campagne de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) en Grande-Bretagne.

La stratégie, qui est décrite dans les enregistrements par un membre de haut rang de l’AIPAC (l’influente organisation de lobbying pro-Israël aux États-Unis), est de détacher la Grande-Bretagne du sentiment pro-palestinien existant en Europe et de la rapprocher des États-Unis.

Les enregistrements de l’ambassade révèlent à quel point Israël a pénétré le Parti conservateur par l’intermédiaire d’une organisation appelée Conservative Friends of Israel (CFI - « Les Amis Conservateurs d’Israël » ) pour laquelle Halfon et Strizzolo ont travaillé.

La force du soutien conservateur à Israël a été soulignée la semaine dernière dans les remarques d’un porte-parole de la Première ministre Theresa May qui semblait critiquer le discours du secrétaire d’État américain John Kerry dans lequel il déclarait que la politique du gouvernement israélien était menée par des « éléments extrêmes ».

« Nous ne pensons pas qu’il soit approprié d’attaquer la composition du gouvernement démocratiquement élu d’un allié », avait déclaré ce porte-parole.

Les enregistrements révèlent également :

- qu’Israël a cherché à placer des questions parlementaires, dictant le texte à des députés complaisants.

- que l’ambassade d’Israël a aidé à fonder et, dans certains cas, à financer directement un certain nombre d’organisations qui prétendent être indépendantes d’elle. Il s’agit notamment de l’Union of Jewish Students et d’un groupe de diplomates en herbe appelé Young Diplomatic London, dont Masot était membre du comité de direction.

- qu’ils pensent que le ministre britannique des Affaires étrangères, Boris Johnson, est « un idiot ».

Strizzolo a déclaré que « presque » tous les députés conservateurs appartenaient à la CFI, y compris la Première ministre Theresa May, le chancelier Philip Hammond et Boris Johnson.

Elle a également revendiqué une question posée par Halfon au moment de l’enlèvement et du meurtre présumé par le Hamas de trois jeunes colons israéliens en Cisjordanie en juin 2014. L’incident avait contribué aux tensions qui menèrent à l’assaut d’Israël sur Gaza le mois suivant, au cours duquel plus de 2 000 Palestiniens perdirent la vie, selon les chiffres des Nations unies.

Strizzolo, qui était en Israël avec la CFI à l’époque, a déclaré : « Et j’étais au téléphone avec Rob [Halfon] pour le convaincre de poser une question pour la session des questions au Premier ministre, rendant hommage… ».

Le journaliste l’a interrompue : « Est-ce qu’il l’a fait ? ».

Strizzolo a repris : « Oui. Et il a aussi présenté une question urgente pour… obtenir une déclaration du gouvernement concernant les trois adolescents ».

Halfon a évoqué l’incident au parlement le 2 juillet 2014, en posant la question suivante au Premier ministre David Cameron : « Le monde a vu les meurtres tragiques et brutaux de trois jeunes Israéliens, probablement par le Hamas. Mon très honorable ami va-t-il donner au gouvernement israélien tout le soutien possible en ce moment ? Est-il d’accord pour dire que, loin de faire preuve de retenue, Israël doit faire tout son possible pour éliminer les réseaux terroristes du Hamas, et apportera-t-il son soutien au gouvernement israélien pour ce faire ? »

Cameron a répondu qu’il savait Halfon « passionné par ces questions » mais a déclaré que les opérations de sécurité devaient être menées précautionneusement pour éviter une nouvelle escalade.

« Il est très important que la Grande-Bretagne soutienne Israël tandis qu’il cherche à traduire en justice les responsables… Les responsables de cette affaire doivent être retrouvés et traduits en justice. »

Strizzolo a également révélé qu’elle « préparait tout » pour les députés et qu’il était ainsi difficile pour eux de refuser.

« Si vous préparez littéralement tout pour eux, il leur est plus difficile de dire : “Oh non, je n’ai pas le temps, vous savez''. Donc, s’ils ont déjà les questions à poser pour la session de questions, il leur est plus difficile de dire : “Oh non, non, non, je ne le ferai pas''. »

Masot, ancien major de la marine israélienne, a décrit sa position à l’ambassade comme une « affectation politique », expliquant qu’il n’était pas lui-même un « diplomate de carrière ».

Il a rapporté avoir travaillé pour le ministère controversé des Affaires stratégiques, qui a été établi par Netanyahou pour mener ce qui a été décrit en Israël comme une guerre secrète contre le mouvement BDS.



L’ambassadeur d’Israël au Royaume-Uni Mark Regev parle lors d’un événement organisé pendant la conférence du Parti travailliste

Masot a déclaré que Mark Regev, l’actuel ambassadeur israélien au Royaume-Uni, était un ami, bien que dans un épisode révélateur il ait laissé entendre qu’il le considérait trop pacifiste.

« Mark Regev, il me demande tout le temps, oui, c’est un bon ami », a-t-il déclaré.

« Oui, mais c’est ça le truc avec Netanyahou, généralement les gens qui l’entourent sont vraiment gentils, ils sont pépères, ce sont des gens pépères. Mark est vraiment quelqu’un de bien, mais ce n’est pas lui qui va faire la guerre. »

Tous ceux qui figuraient dans la vidéo ont été approchés par Al Jazeera pour commentaires, mais aucun n’avait répondu au moment de la publication.

Middle East Eye a également contacté l’ambassade d’Israël, le bureau de Robert Halfon et Maria Strizzolo pour obtenir leurs réactions, mais aucun n’a répondu.

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.