Égypte : haro sur les homos

Égypte : haro sur les homos

#LGBT

Cette nouvelle vague de répression contre les membres de la communauté LGBTQ égyptienne, la pire depuis une quinzaine d’années selon les ONG, viserait à renforcer la popularité des autorités auprès d’une population qui demeure extrêmement conservatrice

Suspectées d’être homosexuelles, au moins 32 personnes ont été arrêtées à la suite d’un concert du groupe libanais Mashrou’ Leila en Égypte. Elles sont accusées de « débauche » et de « comportement déviant et immoral »
Correspondant de MEE en Égypte's picture
06 octobre 2017
Last update: 
Monday 9 October 2017 6:24 UTC
Last Update French: 
09 octobre 2017

Le début des festivités était prévu pour 16 heures. Une longue soirée pendant laquelle plusieurs groupes adulés en Égypte - les Jordaniens el-Morraba’, les Égyptiens Sharmoofers et les Libanais Mashrou’ Leila – se succéderaient sur la scène du Music Festival Park, en périphérie du Caire.

Les concerts de cette ampleur – plus de 10 000 personnes – sont un fait rare en Égypte. Le régime égyptien, qui n’affectionne pas les grands rassemblements, les a considérablement réduits depuis l’arrivée au pouvoir d’Abdel Fatah al-Sissi.

« La sécurité était incroyable », assure Heba*, présente ce soir-là, « il y a avait un militaire tous les quelques mètres. »

Le show se tenait à plus d’une heure en voiture du centre-ville : les fans s’étaient aussi organisés en amont pour être sûrs de pouvoir assister au spectacle. Certains, arborant t-shirts, bracelets et même tatouages au henné à l’effigie des groupes, étaient arrivés sur les lieux dès midi pour s’assurer une place de choix. Des jeunes femmes, inhabituellement apprêtées, s’étaient réunies plusieurs heures avant le début du concert pour se faire une beauté. D’autres s’échangeaient des conseils sur le moyen le plus discret de boire un verre avant la représentation, les boissons alcoolisées étant prohibées dans les lieux publics.

Mashrou’ Leila – dont les chanteurs revendiquent ouvertement leur homosexualité – n’avaient, eux, pas pris de dispositions particulières. Le groupe a certes été interdit de se produire dans d’autres pays arabes, notamment en Jordanie pour « apologie de l'homosexualité et du satanisme », mais le syndicat des professionnels de la musique en Égypte, chargé de délivrer les autorisations de représentations, ne s’était pas offusqué par la venue du groupe.

« Les autorités n’avaient certainement pas bien conscience de qui était Mashrou’ Leila », note un analyste de TIMEP, lui aussi présent au Music Festival Park.

Dans l’assistance, la communauté LGBTQ (lesbiennes, gays, bisexuels, trans, queers) s’était donc réunie en masse : c’était l’occasion de se retrouver de manière informelle dans un évènement « gay-friendly », chose peu aisée dans le pays.

Et soudain, un drapeau

Il est aux alentours de 20 heures quand les artistes libanais montent sur scène devant une foule survoltée. Les fans connaissent les paroles par cœur, certains brandissent des aubergines en référence au titre « Raksit Leila », d’autres pleurent d’émotion. Le groupe balance ses tubes les uns après les autres « Fasateen », « Habibi » ou « 3 Minutes ».

L’excitation est à son comble lorsque des jeunes hommes brandissent soudain un drapeau arc-en-ciel dans l’assistance. « Je les ai aperçus à ma droite », raconte Heba, « presque tout le monde les as vus. » La jeune femme explique que ce soir-là, l’ambiance inhabituellement bienveillante de la foule – aucun harcèlement sexuel à déplorer, note-t-elle – a poussé certains à se sentir dans une atmosphère assez sécurisée pour s’exprimer plus qu’à l’accoutumée.

« On a ressenti qu’il y avait une certaine forme de liberté d’expression, c’est pour cette raison que les gens se sont sentis libres de faire ce qu’ils voulaient sans s’inquiéter du jugement de ceux qui les entouraient. C’était vraiment bien », raconte aussi Nour*, une étudiante en arts présente au concert.

« Je suis tellement content de ne pas y être allé », souffle pourtant Karim*, « j’aurais carrément pu être de ceux qui ont sorti leur drapeau dans l’effervescence du moment », affirme le jeune homme de 27 ans qui se revendique queer (ou altersexuel).

Le bout de tissu multicolore brandi dans la foule provoque quelques remarques homophobes et une petite bagarre mais celle-ci est rapidement contenue ; la fin du concert se déroule normalement mais le moment est capturé par des téléphones et rapidement diffusé sur les réseaux sociaux.



Le drapeau de la cause homosexuelle brandi lors du concert de Mashrou’ Leila au Caire le 22 septembre 2017 (capture d’écran)

Les posts deviennent viraux. De nombreux Égyptiens en colère appellent au lynchage et à l’arrestation des responsables. Dès le lendemain, plusieurs talk-shows suivent le mouvement et appellent à des sanctions.

Dans la foulée, les autorités publient un communiqué affirmant avoir déjà arrêté au moins six personnes. « Il n’y a pas eu d’arrestation immédiate, les activistes et amis qui suivent cette affaire assurent que les photos ont d’abord été publiées sur les réseaux sociaux avec des commentaires demandant une réaction du gouvernement », précise Neela Golash, responsable de la défense des droits des personnes LGBTQ pour Human Right Watch, à Middle East Eye.

« Je pense que 70 % des gens autour de moi sont d’accord avec ces arrestations […] Ma mère, par exemple, elle m’a dit qu’il fallait prendre tous les gens de la communauté LGBT et les brûler »

- Nour, étudiante en arts présente au concert

« Plusieurs présentateurs de télévision ont aussi utilisé les images du drapeau arc-en-ciel, disant que c’était une honte. Des députés et des cheikhs ont aussi réagi et demandé pourquoi le gouvernement ne faisait rien contre ça. »

Des répliques soutenues par une large partie des Égyptiens : « Les commentaires de mes proches ont été assez violents, presque du discours haineux », rapporte Nour. « Je pense que 70 % des gens autour de moi sont d’accord avec ces arrestations […] Ma mère, par exemple, elle m’a dit qu’il fallait prendre tous les gens de la communauté LGBT et les brûler. »

Un avis partagé par Laïla, elle aussi présente au concert ce soir-là : « C’est choquant, parce qu’au final, il ne s’est rien passé. C’est juste quelques personnes qui ont levé des drapeaux et puis voilà ! La plupart de mes amis ne sont pas homophobes, donc ces arrestations les ont choqués également. Mais dans ma famille, ils sont conservateurs, ils n’étaient pas opposés au fait que ces personnes aient été arrêtées, ils ont trouvé ça très normal. Moi ? Ça m’a choquée aussi parce que dans les concerts de Mashrou’ Leila, avant ça, il y avait pas mal de gens qui levaient des drapeaux et il ne s’était jamais rien passé. Je n’ai pas compris pourquoi cette fois-ci. »

Soutien populaire

Les autorités, avides de soutien populaire, n’ont pas tardé à réagir pour satisfaire la majorité de l’opinion publique, scandalisée.

« C’est évidemment une réaction sous pression », explique à MEE l'analyste de TIMEP. « Il est clair que la vaste majorité des Égyptiens sont contre les droits des homosexuels. Leur répression ne peut que rendre les autorités plus populaires. »

« C’est évidemment une réaction sous pression. Il est clair que la vaste majorité des Égyptiens sont contre les droits des homosexuels. Leur répression ne peut que rendre les autorités plus populaires »

- Un analyste de TIMEP

Les arrestations se sont donc succédé. Officiellement, ce sont les brandisseurs de drapeau qui ont été mis sous les verrous. Mais en réalité, ce sont des hommes, suspectés d’homosexualité et surveillés depuis un certain temps par la police, qui ont été attrapés et présentés comme les responsables de ce qui est devenu en quelques jours « l’incident Mashrou’ Leila ».

Une information confirmée par plusieurs organisations de défense des droits des personnes LGBTQ et des proches des hommes à l’origine du scandale. « Au moins l’une des personnes arrêtées ne l’a pas été car elle apparaissait dans la vidéo brandissant le drapeau, mais pour un cas classique d’homosexualité. Elle avait été identifiée avant sur les réseaux sociaux et sur une application de rencontres. C’est après son arrestation seulement que les autorités ont réalisé qu’elle était également présente au concert », précise Neela Golash.

L’analyste note d’ailleurs que les autorités avaient revendiqué des arrestations avant même que celles-ci aient vraiment eu lieu. « Avant les arrestations, des communiqués circulaient déjà sur le fait que les autorités avaient arrêté plusieurs personnes, ce qui était complètement faux. L’État a créé sa propre propagande et pour coller à celle-ci, a arrêté des gens en aval. C’est assez inhabituel, étrange et effrayant : aucune des personnes arrêtées ne sont celles qui ont brandi le drapeau arc-en-ciel », insiste-t-elle, « aucune ».

Une information confirmée par une amie des hommes impliqués. « Ils se cachent », confie-t-elle, « ce ne sont pas eux qui ont été arrêtés. »

Au fil des jours, le nombre de personnes arrêtées a d’ailleurs augmenté : d’abord six, puis dix, puis dix-sept, elles sont finalement vingt-deux à être entrées dans le box des accusés dimanche dernier pour « débauche et déviance sexuelle». Trente-trois ont été arrêtées au total après trois jours de traque.



La Cour suprême égyptienne au Caire (AFP)

« Ce n’est pas la première vague de ce type et à chaque fois, les medias mettent de l’huile sur le feu », assure Asmaa*, activiste dans l’une des seules associations de défense des droits LGBT présentes en Égypte. Son organisation recense au moins vingt-six arrestations contre des personnes homosexuelles entre octobre 2016 et septembre 2017. Un chiffre qui monte aujourd’hui à cinquante-neuf en un an – des chiffres très certainement sous-évalués étant donné la difficulté d’identifier les victimes.

« L’État a créé sa propre propagande et pour coller à celle-ci, a arrêté des gens en aval. C’est assez inhabituel, étrange et effrayant : aucune des personnes arrêtées ne sont celles qui ont brandi le drapeau arc-en-ciel, aucune » 

- Neela Golash, responsable de la défense des droits des personnes LGBTQ à Human Right Watch

« Les statistiques légales sur le nombre d’arrestations sont un peu en baisse », reconnaît Golash, « mais c’est difficile d’en être certain, car les autorités ne délivrent pas d’informations sur toutes les personnes arrêtées et même quand c’est le cas, c’est en lien avec la loi anti-débauche qui inclut le sexe consenti entre personnes du même sexe, la prostitution et d’autres choses ; c’est donc difficile de déterminer à quoi est lié chaque cas ».

Car si l’illégalité de l’homosexualité n’est pas inscrite dans la loi égyptienne, les homosexuels sont toutefois régulièrement condamnés à des peines de prison sous l’ombrelle de la débauche, de l’immoralité ou du blasphème. Une dénomination extrêmement vague qui inclut tout type de comportement jugé inacceptable au regard d’une société qui demeure extrêmement conservatrice, notamment sur les questions de sexualité.

Jeter l’opprobre

Dans la salle du tribunal d’Absseyia, l’ambiance est tendue. Une jeune femme, certainement une proche de l'un des accusés venue assister au procès, somme de ne pas prendre de photos. Si une lourde sentence légale pèse sur ces personnes, c’est aussi l’humiliation publique qui attend et effraye les familles. Il n’est pas rare en Égypte que l’identité des personnes impliquées dans ces affaires soit révélée dans les médias pour les frapper du sceau de la honte. Une double-peine dont peu d’accusés parviennent à se remettre.

« Je connais beaucoup de gens, arrêtés dans des cas similaires, qui ont tenté de se suicider après ça. À cause du stigma social, de la pression familiale… », indique Scott Long, défenseur des droits des personnes LGBTQ, longtemps actif en Égypte. « Honnêtement, je n’en connais pas un seul qui s’en soit sorti après ça. »



Des Égyptiens accusés d’homosexualité couvrent leurs visages en quittant la prison du tribunal de sécurité de l'État au Caire le 15 août 2001 (AFP)

Après plusieurs heures de négociations, le juge en charge de l’affaire demande aux journalistes de sortir et ordonne une audience à huis clos. « Trop sensible », confie-t-on à MEE, « le juge a prévu de leur donner une condamnation exemplaire. » Des peines lourdes, généralement de plusieurs années de prison pour « donner l’exemple ».

Le procès a été ajourné au 29 octobre mais l’un des accusés a déjà écopé de six ans de prison pour « prostitution » lors d’un procès express.

« Je connais beaucoup de gens, arrêtés dans des cas similaires, qui ont tenté de se suicider après ça. À cause du stigma social, de la pression familiale… Honnêtement, je n’en connais pas un seul qui s’en soit sorti après ça »

- Scott Long, défenseur des droits des personnes LGBTQ

Du côté des ONG, on se scandalise de ces nouvelles violations des droits de l’homme. « C’est la pire vague de répression basée sur une supposée orientation sexuelle depuis l’arrestation de cinquante-deux personnes à la suite d’un raid de police dans un night club en 2001 », rappelle Amnesty International.

Les organisations s’inquiètent aussi des examens médicaux pratiqués sur les personnes arrêtées, s’apparentant à de la torture. « L’autorité médico-légale a mené des examens anaux sur au moins cinq des personnes arrêtées », assure Amnesty International, un examen pratiqué « sur aucune base scientifique et qui ne peut être justifié sous aucune circonstance ».

Cette inspection corporelle visant à mesurer le diamètre de l’orifice anal et le tonus du sphincter pour prouver que les personnes pratiquent la sodomie de manière régulière est « psychologiquement et physiquement dégradante et inhumaine », note aussi Scott Long, qui a aidé l’année dernière à produire un rapport dénonçant ces pratiques.

Les demandes répétées de MEE pour obtenir un rendez-vous en vue de connaître les arguments des services pratiquant ces examens sont restées sans réponse.

Sur le qui-vive

Dans les milieux LGBTQ, on se terre en attendant que la crise passe. Karim, qui ne fait habituellement pas secret de sa sexualité fluide, insiste pour que son nom soit modifié. « Je suis de ces gens chanceux qui couchent encore avec des femmes, donc parfois, je me dis ‘’ok, il faut que j’arrête, il faut que je redevienne complètement hétéro’’, lâche-t-il, parce que je me dis souvent que si mon père apprenait que je suis queer, il en mourrait. Ce serait un choc trop grand pour lui. »

Mais le jeune homme se ravise : « En même temps, pourquoi je devrais faire ça, de qui je me moque, pourquoi je ne pourrais pas vivre ma vie, juste parce qu’on est sous oppression ? ».

Grand, mince, des mèches brunes bouclées, il assure rêver de vouloir se laisser pousser les cheveux et avoue une passion pour l’eye-liner. « Tu crois que je peux me déguiser en drag queen pour Halloween ? », demande-t-il, soucieux.

« Je passe mon temps à me demander si rencontrer telle personne ou faire telle chose est dangereux ou pas. À force d’entendre toutes ces histoires, ça fait peur. »

« Pourquoi je ne pourrais pas vivre ma vie, juste parce qu’on est sous oppression ? »

- Karim, queer

Car les autorités ont développé toutes sortes de techniques pour identifier et réprimer les homosexuels. Elles mettent en place une surveillance resserrée des personnes présentant des supposés signes exacerbés de non-appartenance à leur genre de naissance – les hommes arborant des signes évidents de féminité, les femmes des signes évidents de masculinité – qu’elles prétendent identifier à la démarche, la tenue vestimentaire ou les interactions sociales.

Les communications et posts sur les réseaux sociaux revendiquant une orientation sexuelle non hétérosexuelle sont aussi utilisés à charge ainsi que la surveillance de certaines applications de rencontres, type « Grinder » (équivalent de Tinder, dédié aux rencontres homosexuelles), infiltrées par des enquêteurs qui créent de faux profils dans le but de coincer des utilisateurs lors de rendez-vous guet-apens.

« Ça m’est plus ou moins déjà arrivé », raconte Karim, « récemment, je parlais à ce mec sur Grinder, je le connaissais un peu, je l’avais déjà vu à plusieurs soirées. Et puis un jour, il a recommencé à m’envoyer des messages sur l’application. Il m’a demandé s’il pouvait venir passer la nuit chez moi. J’ai dit ok. Il m’a demandé de lui envoyer la localisation. Je l’ai fait. Et puis plus rien. Quelques jours après, je l’ai croisé et je lui demandé pourquoi il n’avait plus jamais répondu, il m’a dit qu’il ne m’avait jamais envoyé ces messages. J’ai appris par le concierge de l’immeuble que la police faisait une enquête dans mon bâtiment. Ils ont simplement recréé un faux compte avec les informations de quelqu’un d’autre. »



Des militants LGBT célèbrent la Gay Pride dans la capitale turque Ankara, l'une des rares villes du monde musulman où ces célébrations annuelles sont autorisées (AFP)

Dalia al-Faghal est, pour sa part, devenue en l’espace de quelques heures « la lesbienne la plus détestée d’Égypte » à cause d’un post Facebook, peu de temps avant « l’incident Mashrou’ Leila ». 

« J’ai raconté sur mon compte que mon père m’avait félicitée pour ma relation amoureuse avec ma copine. Je me suis endormie et en me réveillant, je me suis rendu compte que mon post avait été partagé par des milliers de personnes, et que c’était déjà dans la presse, les tabloïds et des journaux nationaux », raconte-t-elle.

« J’ai flippé, j’ai désactivé mon compte Facebook et les journaux ont continué à raconter des trucs sur moi. Ça a continué à escalader depuis. Je pense que si vous googlez mon nom, vous trouverez beaucoup d’émissions de télé, disant de la merde sur moi, beaucoup d’articles de journaux relayant des incitations à la haine et demandant que je sois internée ou tuée avec ma famille », raconte-t-elle à MEE.

Aujourd’hui, la jeune femme, qui vit à San Francisco, assure ne plus pouvoir retourner en Égypte de peur de subir des représailles de la part des autorités mais aussi de personnes lambda.

« Mon père a reçu des menaces de mort. C’est fou ce qu’il se passe […] peut-être parce que mon père l’a accepté. C’est ce qui choque le plus la société, que mon père m’accepte pour ce que je suis »

- Dalia al-Faghal, « la lesbienne la plus détestée d’Égypte »

« Mon père a reçu des menaces de mort. C’est fou ce qu’il se passe, donc évidemment non, je ne vais pas remettre un pied en Égypte. J’ai lu des articles disant que j’étais le leader des homosexuels en Égypte, que j’étais payée par certains services de renseignements pour détruire l’image de l’Égypte, des trucs comme ça, donc non, je ne rentrerai pas de sitôt. Enfin je n’espère pas ! »

La jeune femme ne comprend pourtant pas pourquoi son post Facebook a eu un tel écho. « Avant, je postais pleins de choses et personne n’y a jamais prêté attention, je ne sais pas ce qu’il s’est passé cette fois, peut-être parce que mon père l’a accepté. C’est ce qui choque le plus la société, que mon père m’accepte pour ce que je suis », dit-elle.

« J’aurais fait la même chose si j’étais en Égypte, oui aveuglément, je l’aurais fait… Mais j’ai eu de la chance d’être loin car ils m’auraient surement fait du mal, à moi ou à ma famille. »

Ignorance et manipulation

Pour Karim, la folie homophobe est due à une société qui voit en l’homosexualité une menace de ses valeurs. « Les Égyptiens ont peur que s’ils acceptent les homosexuels, ça veut dire que tout le monde va devenir homosexuel demain et que ça va devenir incontrôlable. On les a convaincus que s’ils acceptent un concert de Mashrou’ Leila, la prochaine fois ce sera une grande fête qui finira en orgie », dit-il en riant.

« Les Égyptiens ont peur que s’ils acceptent les homosexuels, ça veut dire que tout le monde va devenir homosexuel demain et que ça va devenir incontrôlable »

- Karim

« Il y a cette idée que des gens qui s’expriment sur leur sexualité différente de la majorité peuvent influencer celle de tout un peuple. Comme si, si vous entendez parler quelqu’un de ça, soudain, vous allez être convaincu de vouloir devenir homosexuel. C’est de la profonde ignorance », confirme l'analyste de TIMEP.

« C’est englué dans la tête des gens », assure aussi Dalia, « ils ont intégré qu’ils doivent protéger leur construction sociale, qu'il faut prouver que l’Égypte n’est pas pro-homosexuels, que ça va à l’encontre de nos préceptes moraux. »

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L’Égypte, pas prête donc à accepter les personnes non-hétérosexuelles ? « Je pense que c’est quelque chose qu’on retrouve partout dans l’histoire des mouvements LGBT, aucun peuple n’est prêt pour ça tant qu’il n’y est pas exposé. Personne ne parle de l’homosexualité, c’est toujours présenté de manière très humiliante, disant que les homosexuels sont des gens mentalement déviants, que ce sont des pervers, ils sont toujours implicitement condamnés partout, dans les films, dans les livres, donc les gens ne sont pas prêt à accepter les homosexuels tant qu’ils ne sont pas en mesure de s’exprimer », explique-t-elle à MEE.

« Je pense que l’exposition est donc quelque chose de très important, et ça prendra du temps avant que ce soit normalisé dans notre société. »

Les autorités légales mais aussi religieuses prennent part au débat. Le vendredi suivant « l’incident Mashrou’ Leila », un prêcheur de l’institution sunnite al-Azhar a réagi à la controverse en indiquant que celle-ci « s’opposerait aux appels incitant à la perversion sexuelle de la même façon qu’elle s’oppose aux groupes extrémistes. »



Le cheikh Salman al-Ouda, membre de l’Union internationale des savants musulmans, a déclaré en mai 2016 que l’homosexualité ne devrait pas être punie comme un crime : « Un des fondements de l’islam est la liberté de l’homme d’agir comme il l’entend »

L’église copte a, elle aussi, réagi et choisi une démarche proactive en annonçant la tenue prochaine d’une conférence intitulée « Le volcan de l’homosexualité » visant à aider les homosexuels à se libérer de leurs vices en un temps record. Un projet qui fait écho aux déclarations du pape Théodore II qui a affirmé que « l'homosexualité était une maladie nécessitant un traitement » et que sa pratique « violait les instincts naturels et les lois célestes ».

Dans le même temps, le Conseil suprême de la régulation des médias, l’équivalent du CSA français, a mis en place une nouvelle règle prohibant l’apparition de personnes homosexuelles dans les journaux et à la télévision, à moins que celles-ci ne fassent acte de repentance.

« C’est scandaleux. C’est juste une nouvelle illustration du rejet des autorités de toute pensée critique », déplore Kaldas. « Plutôt que d’accepter que le public ait un débat ouvert, plutôt que de laisser les gens se faire leur propre opinion, on se retrouve avec un État et des institutions paternalistes qui disent aux gens ce qu’ils sont autorisés à entendre et la seule manière dont il faut en parler. »

Le groupe Mashrou’ Leila a quant à lui été interdit de se produire en Égypte. Il a répondu à cette dernière controverse dans un communiqué sur Facebook : « Nous ne pouvons pas vous dire à quel point nous sommes attristés d'être témoins de cette nouvelle vague de tyrannie arriérée qui s'abat sur un pays et une audience chers à notre cœur. […] C'est écœurant de penser à toute cette hystérie générée par des jeunes gens qui brandissent un bout de tissu qui revendique l'amour […] Le temps n'est plus au silence, ni au débat politique condescendant sur l'identité. Se taire, c'est consentir. »


* La personne interviewée n’a pas souhaité communiquer son identité.