« Il a détruit l’innocence de mon enfant » : les violences sexuelles se multiplient au Yémen

« Il a détruit l’innocence de mon enfant » : les violences sexuelles se multiplient au Yémen

#GuerreYémen

La guerre a contraint deux millions de Yéménites à quitter leurs domiciles. Pour beaucoup de femmes et de filles, ce n’est que le début de leur cauchemar

Les signalements d’abus sexuels ont augmenté de deux tiers depuis le début de la guerre, selon l’ONU (AFP)
- Amal Mamoon et Nasser al-Sakkaf's picture
02 mars 2017
Last update: 
Thursday 2 March 2017 15:55 UTC
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02 mars 2017

TA’IZZ, Yémen – Rehab a disparu pendant quatre jours avant d’être retrouvée à minuit, silencieuse et pleurant, accroupie dans la cour obscure du camp de réfugiés d’al-Mafeer.

La jeune fille de 17 ans avait été vue pour la dernière fois alors qu’elle était emmenée dans une voiture devant son école par un homme qui s’était lié d’amitié avec sa famille pauvre et avait promis de les soutenir.

Mais ses véritables intentions devinrent bientôt claires : lorsque sa demande en mariage avec Rehab fut refusée, l’homme l’a enlevée et violée, puis l’a déposée au camp dans l’obscurité.

La mère de Rehab se souvient de ces quatre jours de cauchemar en novembre : « Nous avons immédiatement contacté la police et ils ont fait de leur mieux, mais ils n’ont pas trouvé Rehab. »

« Nous connaissons le criminel qui a violé notre fille, mais nous ne pouvons rien faire. Nous sommes des étrangers, il n’y a pas de gouvernement pour nous défendre. » – la mère de Rehab

« Nous ne connaissions pas assez bien la région pour la rechercher nous-mêmes, nous sommes des étrangers parmi des gens cruels », a-t-elle déclaré à Middle East Eye.

« Notre voisin nous a dit que Rehab avait été retrouvée. Nous étions choqués par son état – elle pleurait et ne pouvait pas parler, je l’ai emmenée dans ma chambre et je l’ai embrassée jusqu’au matin.

« Nous l’avons emmenée à l’hôpital après une nuit d’insomnie – et c’est là qu’on nous a dit qu’elle avait été violée. »

« Nous connaissons le criminel qui a violé notre fille, mais nous ne pouvons rien faire. Nous sommes des étrangers, il n’y a pas de gouvernement pour nous défendre. »

Le viol a laissé de profondes cicatrices sur Rehab : elle n’étudie plus, a développé un bégaiement et se réveille presque toutes les nuits dans un torrent de larmes.

Son tourment est le point culminant de deux années traumatisantes au cours desquelles sa famille de sept personnes s’est vue contrainte d’abandonner sa vie relativement aisée dans la ville de Ta’izz.

Ils se sont joints aux milliers qui ont fui vers al-Maafer en mai 2015, avec rien d’autre que des économies et les vêtements qu’ils portaient.

Au cours de l’année suivante, arrivant à court d’argent et  le père de Rehab – consultant en construction – ne trouvant pas de travail, la famille est tombée dans la misère.

Puis, à l’automne 2016, un « bienfaiteur » est apparu, un homme d’une trentaine d’années qui a d’abord offert sa charité, mais au bout de deux semaines avait demandé le mariage.

« Nous n’en avions pas parlé à Rehab parce que c’est une enfant et nous ne voulions pas l’ennuyer avec de telles questions », a déclaré la mère de Rehab. « Il est devenu évident que l’homme voulait détruire l’innocence de ma fille. »

À LIRE : « Mendier ou voler ? » : les Yéménites affamés se tournent vers le crime pour nourrir leur famille

Une malédiction de la guerre au Yémen

Le tourment de Rehab n’est pas isolé. Une famille de réfugiés d’al-Shimayateen a déclaré à MEE que leur fille de 13 ans avait subi un sort encore pire chez un autre « bienfaiteur ».

« Le sauvage, qui nous donnait de la nourriture, a enlevé ma fille en décembre 2016 », a déclaré la mère de la jeune fille à MEE.

« Après deux jours d’enquête par la police, les habitants ont trouvé son corps dans le puits du village. Elle avait été violée avant d’être tuée. »

« Ma fille n’a pas commis de péché, c’était encore une enfant et les gens doivent critiquer le criminel et pas une enfant. »

En effet, ces crimes terribles ne sont que trop courants parmi les deux millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays, souvent vulnérables et réduites à la misère par la guerre entre les Houthis et le gouvernement soutenu par l’Arabie saoudite.

Lankani Sikurajapathy, du Fonds des Nations unies pour la population au Yémen (UNFPA), a déclaré que les rapports de violence sexiste, notamment les violences sexuelles, avaient grimpé de presque deux tiers depuis le début de la guerre.

« À la fin de l’année 2016, plus de 10 000 cas de violence sexiste avaient été signalés », a-t-elle déclaré.



Il y a plus de deux millions de réfugiés internes au Yémen (AFP)

« Cela signifie plus de viols, plus de mariages forcés, plus de mariées enfant et beaucoup plus d’actes de violence contre les femmes et les filles par rapport à il y a deux ans. »

Nabil Fadhel, directeur de l’Organisation yéménite de lutte contre la traite des êtres humains, a déclaré que l’exode, la guerre et la pauvreté sont les trois principaux facteurs qui ont mené à une recrudescence de l’exploitation et des abus sexuels parmi les réfugiés.

« Il y a des pervers qui pensent seulement à la satisfaction de leur désir sexuel et ils ne se soucient pas de la façon dont ils l’obtiennent », a expliqué Nabil Fadhel.

« Les personnes déplacées ont souvent grand besoin de choses de base telles qu’un abri, de la nourriture, des soins de santé et d’autres besoins, et sont vulnérables à l’exploitation. »

Lankani Sikurajapathy et Nabil Fadhel ont déclaré que les taux d’abus connus ne reflétaient pas l’ensemble du problème.

« Il y a des pervers qui ne pensent qu’à la satisfaction sexuelle et ils ne se soucient pas de la façon de l’obtenir » – Nabil Fadhel, Organisation yéménite pour la lutte contre la traite des êtres humains

« Les familles craignent le scandale et la réaction de la société », a déclaré Fadhel. « Ils gardent l’incident secret et la loi ne peut pas aider les victimes de toute façon. »

Il a ajouté que ses collègues avaient également été menacés par les responsables de camp craignant d’être tenus responsables.

Lankani Sikurajapathy a ajouté qu’il y avait peu voire aucun soutien pour les femmes et les filles qui avaient été maltraitées – même si l’an dernier l’UNFPA a fourni à plus de 6 000 personnes une aide juridique, un accès à des maisons sûres et aux soins de santé.

Mais Rehab a reçu peu d’aide et la stigmatisation injuste de son tourment demeure.

« Il nous faut quitter ce camp, où la plupart des gens savent ce qui s’est passé », a déclaré sa mère.

« Ensuite nous devons chercher quelqu’un pour aider Rehab psychologiquement. Je peux dire qu’Allah est plus fort que les sauvages et Il se vengera pour nous. »

Rehab est un pseudonyme et a été utilisé pour protéger la victime.

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.