L’après-Abbas : qui Israël souhaite-t-il à la tête des Palestiniens ?

L’après-Abbas : qui Israël souhaite-t-il à la tête des Palestiniens ?

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Les analystes expliquent qui le gouvernement israélien souhaite voir succéder au président de l’Autorité palestinienne âgé de 81 ans

Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, lors de la septième conférence du Fatah à Ramallah (Reuters)
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01 décembre 2016
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Thursday 1 December 2016 14:11 UTC
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01 décembre 2016

TEL AVIV, Israël – Le mouvement Fatah a lancé son septième congrès général cette semaine, alors que les spéculations vont bon train quant à l’avenir de son chef, Mahmoud Abbas. Il dirige également l’Autorité palestinienne (AP), le gouvernement provisoire des Palestiniens dans les territoires occupés.

Parmi ceux qui suivent attentivement les événements appelés à se dérouler au cours des prochains jours à Ramallah, il y a les dirigeants d’Israël. Le congrès – le premier depuis 2009 – doit déterminer la composition des principaux organes représentatifs du Fatah et pourrait donner des indices quant à savoir qui est le mieux placé pour succéder à Abbas, âgé de 81 ans.

On spécule qu’Abbas pourrait nommer un adjoint, s’inscrivant dans un effort visant à contribuer à une transition pacifique du pouvoir.



Selon les sondages d’opinion, près des deux tiers des Palestiniens souhaitent la démission d’Abbas (Reuters)

Dimanche, deux jours avant l’ouverture du congrès, le chef des services de renseignement militaire israéliens a averti que l’emprise d’Abbas sur le pouvoir s’affaiblissait et qu’Israël devait se préparer à une année d’instabilité et de violence alors que les successeurs se bousculaient pour le poste.

« Il y aura de nombreux facteurs qui affaibliront le leadership d’Abou Mazen [Abbas] et le Hamas veut réaliser des gains »

- Herzl Halevi, chef des services de renseignement militaire israéliens

Selon des fuites provenant d’un forum fermé au public à l’université de Tel Aviv, Herzl Halevi a déclaré : « Il y aura de nombreux facteurs qui affaibliront le leadership d’Abou Mazen [Abbas] et le Hamas veut réaliser des gains. » Il a ajouté qu’Israël serait confronté à « une réalité très difficile » en Cisjordanie en 2017.

La période qui a précédé le congrès n’a rien fait pour apaiser ces craintes. La rencontre entre les hauts responsables du Fatah n’a eu lieu qu’après qu’Abbas a largement restreint les 1 400 délégués à ses propres loyalistes.

Il a interdit aux délégués suspectés de soutenir son principal rival au sein du Fatah, Mohammed Dahlan, qui vit actuellement en exil aux Émirats arabes unis, d’assister au congrès. Ces dernières semaines, les partisans de Dahlan ont été confrontés à une vague de répression, notamment des arrestations, des expulsions du Fatah et des blocages de salaire.

Les sondages d’opinion montrent constamment que près des deux tiers des Palestiniens dans les territoires occupés souhaitent la démission d’Abbas.

La peur du Hamas

Toutefois, si Abbas se dirige vers la sortie, à quoi ressemblera la Cisjordanie au lendemain de son départ – et quel successeur servira le mieux les intérêts d’Israël ?

Menachem Klein, professeur de politique à l’Université Bar Ilan, près de Tel Aviv, a déclaré que les dirigeants israéliens n’avaient commencé à réfléchir sérieusement à ces questions qu’au cours des derniers mois, suite à des avertissements formulés en février par le ministre Ze’ev Elkin au sujet d’un possible effondrement de l’AP.



Des militants palestiniens du Hamas participent à un rassemblement anti-israélien dans l’est de la ville de Gaza, le 25 novembre 2016 (Reuters)

Plusieurs scénarios sont possibles. Il pourrait y avoir une transition ordonnée du pouvoir supervisée par Abbas, un coup d’État effectif organisé par Dahlan, une prise de contrôle de la Cisjordanie par le Hamas ou encore une guerre civile interminable sans concurrent capable de s’asseoir sur le trône.

« Le Hamas est synonyme de terrorisme – toute autre option est moins dangereuse pour Israël »

- Efraim Inbar, directeur du Centre Begin-Sadate d’études stratégiques

Selon des analystes contactés par Middle East Eye, le scénario le plus défavorable pour Israël est de voir le Hamas s’emparer du pouvoir en Cisjordanie et étendre ainsi son pouvoir depuis Gaza. Cela rassemblerait les deux territoires palestiniens – séparés depuis la victoire du Hamas aux élections de 2006 – sous un gouvernement unifié.

Cela pourrait également mettre fin à la coopération en matière de sécurité des Palestiniens avec Israël et exposer des dizaines de colonies juives, construites en violation du droit international, à une plus grande menace d’attaques.

Efraim Inbar, directeur du Centre Begin-Sadate d’études stratégiques, également à l’Université Bar Ilan, a déclaré qu’une équipe avait récemment été créée au sein de l’armée israélienne dans le but spécifique de traiter cette possibilité.

« Il est dans l’intérêt évident d’Israël de réprimer le Hamas et d’arrêter ses agents s’ils semblent pouvoir prendre le dessus, a-t-il déclaré. Le Hamas est synonyme de terrorisme – toute autre option est moins dangereuse pour Israël. »

Des pressions en faveur d’une réoccupation

Yossi Alpher, conseiller d’Ehud Barak au cours de son mandat à la fin des années 1990, a affirmé que la plupart des dirigeants israéliens préféraient qu’Israël ne contribue pas directement à influencer la bataille de succession. « L’expérience montre à Israël qu’il ne doit pas interférer avec les affaires politiques des autres – si nous le faisons, il est presque certain que cela nous sautera au visage », a-t-il expliqué.

Cependant, au même titre que le danger représenté par le Hamas, il est également impossible pour Israël d’ignorer la menace pour les colonies que constitue une guerre civile entre factions armées en Cisjordanie. « S’il y a du chaos, il est fortement possible que nous y soyons entraînés, même contre notre propre jugement. »



Maison dans l’avant-poste colonial juif d’Amona, en Cisjordanie, en octobre 2016 (Reuters)

S’il n’y a pas de successeur clair, l’armée israélienne devrait à court terme réoccuper les villes de Cisjordanie, selon Shlomo Brom, chercheur à l’Institut d’études sur la sécurité nationale de l’Université de Tel Aviv.

« Cela nous ramènerait à la situation antérieure aux accords d’Oslo, et personne en Israël ne veut cela. Les coûts sont trop élevés en termes d’argent, de main-d’œuvre et de diplomatie », a-t-il déclaré.

« Israël ne veut pas que les Palestiniens aient des élections ou quoi que ce soit qui donne l’impression de voir un État avec des signes extérieurs de souveraineté »

- Menachem Klein, professeur de politique à l’Université Bar Ilan

Au contraire, la plupart des acteurs au sein de l’armée israélienne et des services de sécurité préfèrent un transfert de pouvoir sans heurts effectué par Abbas afin de veiller à ce que la coopération en matière de sécurité avec Israël se poursuive. Par le passé, Abbas a parlé d’une coordination « sacrée ».

Le candidat privilégié auprès de l’armée israélienne, selon Klein, est Majid Faraj, le chef actuel des forces de sécurité palestiniennes. Cependant, il pourrait éprouver des difficultés pour unir le Fatah derrière lui ou gagner une légitimité populaire. Plus tôt cette année, il a bouleversé de nombreux Palestiniens en se vantant d’avoir déjoué des attaques contre Israël à travers son service de sécurité.

« Un personnage tel que Faraj n’est pas suffisamment fort pour pouvoir défier Israël ou lancer une nouvelle intifada, a expliqué Klein. Au contraire, il propose plus ou moins la même chose et cela permettra à Israël de continuer à étendre les colonies. »

Marwan Barghouti, un dirigeant populaire du Fatah qui purge plusieurs peines d’emprisonnement à perpétuité dans une prison israélienne, rencontre une forte opposition dans la mesure où l’on considère qu’il est prêt à affronter Israël et à exiger un État palestinien, a ajouté Klein.

Jibril Rajoub, ancien chef de la sécurité en Cisjordanie, a également perdu son soutien en Israël, notamment suite à la campagne qu’il a récemment menée en tant que responsable de la Fédération de Palestine de football pour exclure de la FIFA les clubs israéliens issus des colonies.

« Un preux chevalier »

Une autre difficulté, a observé Klein, est que tout héritier d’Abbas aurait besoin de remporter un mandat populaire et de se soumettre aux élections, ce qui le placerait sur une « trajectoire de collision » avec Israël.

« Israël ne veut pas que les Palestiniens aient des élections ou quoi que ce soit qui donne l’impression de voir un État avec des signes extérieurs de souveraineté, a-t-il indiqué. Les élections renouvelleraient également l’intérêt international pour la question palestinienne. »

Pour cette raison, on soupçonne certains membres du gouvernement, dont peut-être le ministre de la Défense Avigdor Lieberman, de chercher à mettre à mal Abbas en faveur d’un homme fort comme Dahlan, l’ancien chef de la sécurité de l’AP à Gaza.



Mohammed Dahlan bénéficie du soutien du Quartet arabe : l’Égypte, la Jordanie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis

Alpher a souligné que les deux hommes se sont rencontrés en secret il y a deux ans et auraient entretenu des relations d’affaires autour d’un casino en faillite construit dans la ville cisjordanienne de Jéricho.

Brom a expliqué que Lieberman appréciait Dahlan « parce qu’il est vu comme un homme disposé à collaborer. Mais le soutien en sa faveur doit être caché. Si l’on nous voit donner l’accolade à quelqu’un, c’est le baiser de la mort. »

« S’il y a l’anarchie en Cisjordanie, Dahlan pourrait être capable de monter sur son cheval blanc tel un preux chevalier avec le soutien du Quartet arabe »

- Yossi Alpher, conseiller d’Ehud Barak

D’après Alpher, Dahlan pourrait également bénéficier du soutien qu’il reçoit de ce que l’on appelle désormais le Quartet arabe : l’Égypte, la Jordanie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

« S’il y a l’anarchie en Cisjordanie, Dahlan pourrait être capable de monter sur son cheval blanc tel un preux chevalier avec le soutien du Quartet arabe », a-t-il affirmé.

Klein a néanmoins indiqué que des soupçons existaient également à droite au sujet de la fiabilité de Dahlan. « Il sera davantage dépendant de l’Égypte, du Golfe et de la Jordanie, qui le soutiennent et le financent, que d’Israël », a-t-il argumenté.

« Rappelez-vous, il était autrefois un fidèle d’Abbas, mais plus tard, il s’est retourné contre lui. S’il est au pouvoir, il pourrait sévir contre le Hamas ou il pourrait coopérer avec l’organisation. De même, il pourrait coopérer avec Israël ou s’y confronter. Il est considéré comme quelqu’un d’imprévisible. »

Le chaos, « pas une mauvaise chose »

Si personne ne sort gagnant, comme la plupart des analystes s’y attendent, la guerre civile sera alors inévitable.

Inbar a soutenu que le chaos et l’instabilité dans les territoires occupés ne seraient pas une mauvaise chose et feraient écho au cours des événements en Syrie, au Yémen et en Libye. Ce scénario est considéré comme étant de plus en plus favorisé par des éléments de l’extrême-droite, dont le leader colonialiste Naftali Bennett, ministre de l’Éducation.

« Abbas ne peut pas offrir la solution à deux États. Le chaos peut apporter une réflexion nouvelle et permettre à un nouveau paradigme de se développer »

- Efraim Inbar, directeur du Centre Begin-Sadate d’études stratégiques

« Abbas ne peut pas offrir la solution à deux États, a affirmé Inbar. Le chaos peut apporter une réflexion nouvelle et permettre à un nouveau paradigme de se développer. Cela pourrait ne pas offrir de solutions, mais cela permettra dans le même temps à Israël de gérer les choses d’une meilleure façon. »

Israël pourrait alors cultiver des « clients » locaux en Cisjordanie.

« Le mouvement national palestinien n’est pas parvenu à produire une identité nationale claire, a expliqué Inbar. La société est encore dominée par des familles qui s’occupent des leurs avant tout. Israël peur exploiter cela. »

Klein a indiqué que Bennett ainsi que d’autres membres du parti Likoud du Premier ministre Benyamin Netanyahou appréciaient ce scénario, parce qu’il permettrait de se débarrasser de l’Autorité palestinienne. À sa place, Israël pourrait créer des autorités régionales – financées par l’Europe et les États-Unis – dans le tiers de la Cisjordanie sous le contrôle officiel d’Abbas.



Quoi qu’il advienne après Abbas, des questions telles que la souveraineté sur la mosquée al-Aqsa persisteront (AFP/archive)

« Ces autorités géreraient les affaires palestiniennes au niveau local tandis qu’Israël se concentrerait sur l’annexion de la majeure partie de la Cisjordanie, a-t-il expliqué. Le problème de l’État palestinien serait dissous. »

Dans le même esprit, il a souligné que des ministres au gouvernement comme Tzipi Hotovely effectuaient actuellement du lobbying en faveur de l’annexion de Ma’aleh Adumim, une grande colonie proche de Jérusalem.

Klein a estimé que Netanyahou pouvait également soutenir cette option en privé, mais que l’on ne pouvait le voir apporter publiquement son soutien.

Tous les analystes ont conclu que quel que soit le scénario qui se présentera après qu’Abbas aura quitté la scène, le retour au processus de paix ne serait pas à l’ordre du jour.

« Les deux parties sont trop éloignées sur les questions du mont du Temple [la souveraineté sur le complexe de la mosquée al-Aqsa à Jérusalem] et du retour des réfugiés, a précisé Alpher. Pour le moment, le meilleur espoir d’Israël n’est autre qu’une transition pacifique. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation