L’effet Trump : la CIA perd ses meilleurs espions

L’effet Trump : la CIA perd ses meilleurs espions

#DonaldTrump

Des agents qui ont infiltré des groupes comme l’État islamique et al-Qaïda menacent de quitter l’agence américaine en raison du « parti pris idéologique » de Donald Trump

Les deux espions qui ont menacé de démissionner sont « irremplaçables » (Reuters)
- David Hearst's picture
24 février 2017
Last update: 
Friday 24 February 2017 9:02 UTC
Last Update French: 
24 février 2017

La CIA est confrontée à une perte potentiellement handicapante de renseignements humains sur les groupes militants étrangers parce que certains de ses meilleurs espions sur le terrain ne sont pas disposés à travailler pour l’administration du président américain Donald Trump, a appris Middle East Eye.

Des agents contractuels, dont certains dirigent des réseaux de sources au sein d’al-Qaïda et du groupe État islamique (EI), ont démissionné ou ont menacé de le faire, dans un contexte de frustration de la communauté du renseignement depuis l’entrée en fonction de Trump le mois dernier.

Ces agents sont connus comme des « chasseurs de terroristes » et ne sont pas nécessairement de nationalité américaine. Ils sont pour la plupart musulmans et certains sont autorisés à développer leurs propres ressources et gérer leurs propres budgets, lesquels sont importants. Certains ont été recrutés il y a près de dix ans pour leur force et leur motivation, et leurs antécédents montrent qu’ils fournissent des renseignements permettant véritablement de contrecarrer des projets d’attentats.

« Il s’agit de la génération d’agents arrivés suite à la restructuration après George W. Bush, pour regagner leur crédibilité, pour se concentrer sur les faits et non les maquiller. Aujourd’hui, ils pensent qu’ils vont revenir à la case départ », a confié une source au fait de ces démissions à MEE.

« Les conséquences sur la société aux États-Unis et en Europe seront substantielles. Ce sont des gens qui connaissent le terrain et qui se fondent dans le décor. Certains d’entre eux travaillent sous couverture depuis des années. Aujourd’hui, ils ont tous envoyé un message à Washington : “Nous démissionnons.” »

La menace de démission de deux « chasseurs de terroristes » en particulier est source d’inquiétude au siège de la CIA, a ajouté cette source.

« Ils sont irremplaçables. Leur départ nuira aux intérêts des États-Unis. Ces deux gars sont responsables de 50 à 60 % de l’anticipation d’attaques terroristes dont vous n’avez jamais entendu parler », a-t-elle poursuivi.



Ces agents se disent dégoûtés par le faible calibre intellectuel des dirigeants auxquels ils doivent désormais répondre ainsi que par leur parti pris idéologique à l’encontre des musulmans (AFP)

Toujours selon cette source, les deux agents démissionnent pour deux raisons principales.

En tant que loyaux Américains, ils sont dégoûtés par le faible calibre intellectuel des dirigeants auxquels ils doivent désormais répondre ainsi que par leur parti pris idéologique à l’encontre des musulmans, et leur suspicion en général.

Ils sont frustrés par l’ignorance des nouveaux chefs des renseignements au sujet de l’islam, leur incapacité à différencier les différents groupes de salafistes-djihadistes et leur propension à mettre tous les groupes islamistes, violents et non violents, dans le même sac.

« Il s’agira de la plus grande perte de l’histoire du renseignement dans la lutte contre le terrorisme »

Cependant, en tant qu’agents des renseignements, ils s’inquiètent également d’un changement de priorités, qui s’écarteraient de l’EI et al-Qaïda pour se concentrer plutôt sur des questions idéologiques qui sont sans pertinence ou entravent activement le contre-espionnage.

Ils sont « extrêmement préoccupés » par le fait que la direction de la communauté du renseignement a été placée entre les mains d’anciens généraux de l’armée. Leur principale préoccupation est de protéger leurs ressources en matière de renseignement et d’empêcher qu’elles soient utilisées à des fins politiques.

Autre source d’inquiétude, les propos de Trump lui-même qui dit vouloir un retour du waterboarding (torture par l’eau) alimenteront considérablement la stratégie de recrutement de l’EI.

Mike Pompeo, qui a été confirmé en tant que nouveau directeur de la CIA par le Congrès, a déclaré qu’il envisagerait de rétablir le waterboarding et d’autres « techniques d’interrogatoires renforcées » dans certaines circonstances.

Toutefois, lors de son audition de confirmation au Sénat, il a rejeté l’idée qu’il rétablirait la torture en tant que chef de la CIA.

En 2013, Pompeo a affirmé que les leaders musulmans américains ne s’étaient pas suffisamment prononcés contre les attentats terroristes et pourraient donc être « potentiellement complices » de ces attaques.

Un expert ayant une connaissance approfondie des « groupes islamistes radicaux » dans la région a déclaré à MEE : « Il s’agira de la plus grande perte de l’histoire dans la lutte contre le terrorisme. Il faudra des années pour reconstruire le réseau, les gens et les nouvelles ressources. La seule façon d’arrêter cela est de nommer des personnes connues pour être compétentes, rationnelles et apolitiques. »



Une source a indiqué qu'il faudra des années pour reconstruire les réseaux qui on infiltré des groupes comme l'EI (AFP)

La CIA a démenti que des agents quittaient l’agence en raison de la nouvelle administration.

« La CIA continue d’accomplir sa mission et le fait avec le plus haut degré de professionnalisme et de compétence », a déclaré le porte-parole de la CIA, Ryan Trapani, à MEE par email. « Il n’y a pas eu d’augmentation du nombre d’agents qui quittent l’Agence depuis l’investiture. »

« Leur départ nuira aux intérêts des États-Unis. Ces deux gars sont responsables de 50 à 60 % de l’anticipation d’attaques terroristes dont vous n’avez jamais entendu parler » 

Cependant, un nombre croissant de voix a corroboré les tensions se développant au sein de la communauté américaine du renseignement.

Edward Price, qui a commencé à travailler pour la CIA en 2016, a révélé dans le Washington Post plus tôt cette semaine qu’il avait démissionné en raison du découragement croissant régnant au sein de l’organisation vis-à-vis de Trump.

Price a écrit que les actes de Trump depuis son entrée en fonction avaient été encore plus inquiétants que son rejet de la conclusion selon laquelle la Russie était derrière le piratage et la diffusion de mails relatifs aux élections, une conclusion à laquelle étaient parvenues dix-sept agences de renseignement « avec un haut degré de confiance ».

La visite de Trump à la CIA, où il a continué à se vanter de sa victoire électorale au lieu d’évoquer les questions intéressant son auditoire, constituait une autre source de préoccupation.

« Qu’elles soient délirantes ou mensongères, ce n’étaient pas les remarques que beaucoup de mes collègues et moi-même voulions entendre de notre nouveau commandant en chef », a déclaré Price.

« Je ne pouvais m’empêcher de penser au contraste frappant entre la grandiloquence du nouveau président et le dévouement tranquille d’un mentor – un professionnel courageux et inébranlable – qui est commémoré sur ce mur. Je sais que d’autres à la CIA ont ressenti la même chose. »

Leon Panetta, un ancien directeur de la CIA, a expressément mis en garde contre les dangers du décret de Trump interdisant l’entrée sur le territoire aux réfugiés et voyageurs provenant de sept pays musulmans dans une déclaration sous serment déposée auprès de la cour d’appel américaine qui a soutenu la suspension du décret présidentiel.

« Ce décret perturbera les principaux partenariats en matière de lutte contre le terrorisme, de politique étrangère et de sécurité nationale qui sont essentiels pour obtenir le partage d’informations et la collaboration nécessaires en matière de renseignement, d’application de la loi et [d’activités] militaires, ainsi que les voies diplomatiques pour faire face à la menace de groupes terroristes tels que l’EI. La communauté internationale a vivement critiqué ce décret, qui a éloigné les alliés des États-Unis », indiquait la déclaration.

« Nous allons ébranler nos relations avec nos partenaires d’Europe et du Moyen-Orient, sur lesquels nous comptons pour une coopération antiterroriste vitale, ce qui compromettra des années d’efforts pour se rapprocher d’eux. En s’aliénant ces partenaires, nous pourrions perdre accès aux renseignements et ressources nécessaires pour combattre les causes profondes du terrorisme ou pour perturber les attentats lancés de l’étranger, avant qu’une attaque ne se produise à l’intérieur de nos frontières. »

La déclaration a également été signée par les anciens secrétaires d’État Madeleine Albright et John Kerry, ainsi que par Janet Napolitano, ancienne secrétaire à la Sécurité intérieure.

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.