Le mariage peut attendre : une adolescente syrienne en Jordanie vise une carrière étoilée

Le mariage peut attendre : une adolescente syrienne en Jordanie vise une carrière étoilée

#Femmes

Hind Bakri, une jeune réfugiée syrienne, rêve de devenir astrophysicienne malgré les pressions économiques et sociales qui la poussent à se marier

Sous l’œil attentif d’Aysha al-Othman, Hind Bakri, sa fille, a pu se concentrer sur ses études (MEE/Samuel Wendel)
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12 juillet 2016
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Tuesday 12 July 2016 7:28 UTC
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12 juillet 2016

ZARKA, Jordanie – Adolescente passionnée par la science, Hind Bakri a grandi en écumant le site web de la NASA pour lire sur tous les sujets, des exoplanètes aux trous noirs. C’est sur ce site que Bakri a trouvé un questionnaire en ligne pour les astrophysiciens intéressés par des bourses d’études de la NASA. Ne voyant rien pour la dissuader, Bakri l’a rempli et a cliqué sur « Envoyer ».

Quelques mois plus tard, en février 2014, un numéro de téléphone international est apparu sur l’écran du téléphone du foyer familial de Bakri. L’interlocuteur s’est présenté comme étant David, de la NASA, et a expliqué qu’il avait besoin d’informations concernant le statut du visa de Bakri et son diplôme universitaire.

« Je lui ai dit quelque chose du genre : "Allons, connaissez-vous mon âge ? Je n’ai que 14 ans" », se souvient Bakri. Après avoir découvert qu’il parlait à une réfugiée syrienne adolescente et non une astrophysicienne titulaire d’un doctorat, David a gentiment expliqué à Bakri qu’elle devait présenter une nouvelle candidature lorsqu’elle aurait un diplôme universitaire. L’appel n’a duré que cinq minutes, affirme Bakri, mais l’espoir que celui-ci a inspiré perdure.

Originaire de Hama (Syrie), Bakri ne surfe plus sur le site web de la NASA. Au lieu de cela, l’adolescente de 17 ans, qui est arrivée en Jordanie en 2012, s’évertue à exceller à l’école pour avoir droit à des bourses d’études qui lui permettront de payer les frais universitaires. Elle souhaite étudier la physique afin de devenir astrophysicienne pour la NASA.

En apparence, les ambitions venues d’un autre monde de Bakri semblent la rendre unique parmi ses pairs dans la communauté des réfugiés syriens en Jordanie. Mais ce ne sont pas ses ambitions qui la démarquent, mais le fait qu’elle a été autorisée à les nourrir. En 2013-2014, dernière année scolaire pour laquelle des statistiques étaient accessibles au public en Jordanie, seulement 3 670 Syriens en âge de suivre des études secondaires étaient inscrits sur 81 842 élèves scolarisés, soit 4,5 %. Aller à l’université et a fortiori poursuivre une carrière d’astrophysicien est inimaginable pour la plupart des Syriens en Jordanie.

À Zarka, une ville animée de 400 000 habitants située à seulement 24 kilomètres au nord d’Amman, Hind assiste à une tendance inquiétante parmi ses pairs. La pauvreté et le manque d’opportunités économiques étouffent les ambitions d’une population déjà ébranlée par le conflit syrien, qui est aujourd’hui dans sa cinquième année. Par conséquent, de nombreux jeunes Syriens vivant en Jordanie ont abandonné leurs études, n’y voyant aucun avenir. Surtout pour les filles, le mariage précoce constitue une alternative de plus en plus commune, mais pas pour Hind Bakri.

La mère de Bakri, Aysha al-Othman, a été mariée à l’âge de 12 ans en Syrie, et cette expérience l’a convaincue que sa fille devrait être autorisée à attendre.

« Être mariée à 12 ans m’a empêchée de poursuivre mes études dans les écoles ordinaires, raconte al-Othman, 37 ans. C’est très bien d’être mère et femme au foyer, mais cela ne représente pas tout ce à quoi j’aspirais. »

En protégeant sa fille de la perspective d’un mariage précoce, Aysha al-Othman a permis aux ambitions de Bakri de fleurir. Aujourd’hui, la famille de Bakri, composée de ses parents, de son frère aîné Fayez et de sa sœur cadette Nuha, est déterminée à l’aider à terminer ses études malgré les pressions économiques et sociales auxquelles ils sont confrontés en tant que réfugiés.



Aysha (à gauche), sa fille Hind (au centre) et son fils Fayez (à droite) dans le centre-ville de Zarka (MEE/Samuel Wendel)

« Le mariage est quelque chose à vivre après avoir atteint ce que vous voulez », soutient Aysha al-Othman.

Pourtant, alors que Bakri rêve de la NASA, elle estime que 60 % de ses camarades de classe parmi les filles entrevoient la vie réelle comme un trou noir, c’est-à-dire quitter l’école et se marier. Et ce chiffre ne prend pas en compte celles qui l’ont déjà fait.

Une épidémie de mariages précoces

« Il est fréquent d’entendre que le mariage précoce était un phénomène largement répandu en Syrie avant la guerre, mais aujourd’hui, nous pouvons voir que celui-ci se produit de plus en plus en tant que mécanisme visant à faire face aux difficultés », explique Samar Muhareb, directrice d’Arab Renaissance for Development and Democracy-Legal Aid (ARDD), une ONG jordanienne qui a recours à la justice et au plaidoyer pour promouvoir et protéger les droits de l’homme.

ARDD est souvent confrontée au mariage précoce dans la mesure où le groupe cherche à fournir une aide humanitaire aux communautés marginalisées en Jordanie. Grâce à ces efforts, Muhareb et ses collègues ont découvert Aysha al-Othman et Hind Bakri, un duo que l’ONG vante aujourd’hui comme une success story de la lutte contre le mariage précoce. Mais ce genre d’histoire est rare.

Il est difficile d’estimer l’étendue du problème, affirme Muhareb. De nombreux mariages ont lieu dans les zones rurales et ne sont pas enregistrés. Cependant, à partir des travaux d’ARDD dans le camp de Zaatari, un aperçu prend forme.

« La moyenne est de 30 mariages par jour, dont 20 sont des mariages précoces, affirme Muhareb. Et ce chiffre concerne uniquement Zaatari. »

L’âge légal du mariage en Jordanie est de 18 ans, mais les juges de la charia peuvent autoriser les mariages entre 15 et 17 ans. Ce sont ces unions qu’ARDD classe dans la catégorie des mariages précoces.

Dans les dernières statistiques publiées par l’UNICEF, en 2014, 32 % des mariages de réfugiés en Jordanie impliquaient une fille de moins de 18 ans. Ces mariages ont lieu pour des raisons simples, explique Muhareb. « Vous avez des jeunes, garçons et filles, qui y voient une sorte de protection. »

Contrairement à Hind Bakri, la plupart des jeunes syriens ne voient pas d’alternative à leur sombre situation, et leurs parents ne les encouragent pas non plus à attendre. Les familles voient le fait de marier leur fille comme un moyen d’alléger leur fardeau financier et d’assurer l’avenir de la jeune fille, ce que rester à l’école ne permet pas. « Il y a une certaine sagesse au sein de la communauté. Lorsque vous les écoutez, il y a une certaine logique », explique Samar Muhareb.

Néanmoins, les répercussions du mariage précoce ne sauraient être sous-estimées, souligne Muhareb. Il augmente le risque de violences conjugales pour les filles, suscite des grossesses précoces et peut engendrer des problèmes psychologiques tels qu’une dépression, des troubles anxieux et un stress post-traumatique.

En outre, le mariage précoce est quasiment synonyme de fin de l’éducation d’une jeune femme. Même une fille douée comme Hind serait forcée d’arrêter ses études par son mari, affirme Muhareb, car ce dernier ne verrait aucun avantage dans la poursuite de ses études.

Lorsque cela se produit, non seulement un talent individuel est gâché, mais la société finit également par en souffrir. Cette génération de jeunes syriens sera probablement chargée de reconstruire sa nation déchirée par la guerre, mais beaucoup d’entre eux abandonnent l’école en faveur d’alternatives telles que le mariage précoce ou des emplois illégaux. Lorsque viendra le temps de reconstruire, si ces tendances se poursuivent, ils pourraient ne pas posséder les compétences nécessaires.

Une tendance aggravée par la guerre

Avant la guerre, un mariage précoce en Syrie n’était pas toujours synonyme d’une fin brutale de l’éducation d’une fille. « Je me suis mariée lorsque je terminais l’école secondaire », raconte Noran (qui ne veut pas être identifiée par son nom de famille). Âgée de 20 ans et originaire de Damas, elle vit aujourd’hui en Jordanie. « Je n’ai même pas pris le temps de m’asseoir, de respirer et de comprendre dans quoi je pouvais m’embarquer. »

Mariée à l’âge de 17 ans en Syrie, les fiançailles de Noran ont été accélérées par la guerre, mais elle a pu terminer l’école secondaire et elle envisageait d’aller à l’université. Cette ambition s’est éclipsée lorsque les difficultés financières et les nouvelles responsabilités familiales se sont matérialisées, puis a disparu totalement lorsque la guerre a contraint Noran et son mari à fuir vers la Jordanie.

« Avant mon mariage, je ne faisais qu’étudier, mais maintenant que je suis mariée et loin de chez moi, vivant en Jordanie en tant que réfugiée, je ne sais pas cuisiner, nettoyer ou faire les tâches ménagères. J’ai eu des enfants et je suis toute seule, sans personne pour m’aider », déplore Noran.

Intercepter le mariage précoce

« Le plus gros problème auquel nous sommes confrontés avec la question du mariage précoce est leur manque de capacité à prendre la bonne décision eux-mêmes, précise Muhareb. On voit les pères prendre la décision du mariage au nom de la fille et du garçon dans certains cas. »

Pour lutter contre le mariage précoce et ses retombées, ARDD met en œuvre des programmes et des initiatives dans les communautés affectées dans le but de responsabiliser les individus et d’améliorer la communication au sein des familles. « Il faut responsabiliser la jeune fille, et dans le même temps, il faut s’occuper de la famille qui prend les décisions pour la jeune fille », indique Muhareb.

Grâce à un programme de formation d’ARDD axé sur la responsabilisation, appelé « Syrian Voices », Aysha al-Othman a trouvé la motivation pour prendre position contre le mariage précoce chez elle. Al-Othman a toujours voulu être active dans sa communauté, mais la combinaison de son mariage précoce et des normes culturelles en Syrie l’a empêchée de réaliser son ambition. « [La société] ici ne peut pas accepter une femme qui est active dans la communauté », explique-t-elle.

À Zarka, elle a trouvé des opportunités, comme les formations proposées par ARDD, et est devenue une membre active de la communauté. Son mari, Magdi Bakri, âgé de 48 ans, s’est également investi. Affichant au départ une réticence à la laisser sortir dans leur nouvelle communauté, Magdi a été convaincu par Aysha d’assister avec elle à une formation d’ARDD axée sur la responsabilisation et se montre depuis plus favorable à l’activisme de sa femme et aux ambitions de sa fille.

Aysha Al-Othman est actuellement bénévole en tant que coach en aptitudes à la vie quotidienne avec le Corps médical international (CMI), où elle conseille et guide des jeunes locaux. À travers son travail, elle rencontre de nombreuses camarades de classe de sa fille, dont une a récemment tenté de se suicider après avoir été fiancée. De telles expériences ont renforcé la détermination d’al-Othman à continuer d’encourager Hind à poursuivre ses études.

« Ils disent : "Nous pouvons te soutenir autant que nous le pouvons" », affirme Hind. Pourtant, cela pourrait ne pas suffire.

L’enseignement supérieur hors de portée

Si les données sont indisponibles pour la Jordanie, dans le monde entier, moins d’1 % des réfugiés sont inscrits dans l’enseignement supérieur. Le coût en est l’une des principales raisons. Les étudiants syriens paient des frais réservés aux étrangers pour s’inscrire dans les universités, un coût estimé à 19 000 dollars sur quatre ans, rapporte University World News. Les parents de Hind Bakri, comme la plupart des réfugiés syriens, sont légalement interdits de travailler, ce qui rend cette somme impossible à payer. Selon le HCR, 90 % des Syriens qui vivent en dehors des camps en Jordanie subsistent avec seulement 87 dollars par mois.

Hind, à qui il reste une année dans l’enseignement secondaire, doit trouver un autre moyen de financer ses études universitaires. « Je me concentre sur l’école parce que je veux obtenir une bourse. »

De nombreux programmes de bourses universitaires existent spécifiquement pour les réfugiés syriens, mais selon World Education News & Reviews, la demande dépasse l’offre. Dans ce contexte, Hind Bakri travaille dur dans l’espoir que ses aspirations aboutissent à quelque chose.

Les yeux rivés vers les étoiles

Malgré son admiration pour la NASA, Hind reconnaît qu’elle pense que l’organisation fait parfois fausse route. Ainsi, à propos des origines de l’univers, avant le Big Bang, Bakri a son propre avis : « Ils disent que nous venons de rien, mais je n’y crois pas. »

« Si vous avez une boîte sans rien à l’intérieur, serait-il possible dans quelques années d’avoir à l’intérieur un papillon, un chat ou quelque chose de ce genre ? C’est impossible, explique-t-elle. Ainsi, quand ils disent que nous venons du néant, ce n’est pas vraiment logique. »

Tel un papillon dans une boîte vide, Hind Bakri vient d’un endroit où beaucoup ne voient rien, où l’espoir n’est pas vraiment logique. Pourtant, grâce à sa mère, une ambition a fleuri dans son esprit, lui donnant l’espoir qu’au-delà de Zarka, au-delà de la Jordanie, loin de la guerre qu’elle a fuie, un avenir meilleur l’attende, aussi scintillant qu’une étoile dans les cieux. Si seulement elle pouvait l’atteindre et la décrocher.

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.