Pourquoi l’art moderne égyptien n’est pas à mettre à la poubelle

Pourquoi l’art moderne égyptien n’est pas à mettre à la poubelle

#Culture

Un projet d’art reposant sur des matériaux recyclés vise à encourager les habitants du Caire à réutiliser les déchets de façon ingénieuse

Des hippopotames fabriqués à partir de vieux pneus à l’exposition From Rags to Riches (MEE/Jo Schietti)
Jo Schietti's picture
17 mars 2017
Last update: 
Friday 17 March 2017 14:26 UTC
Last Update French: 
17 mars 2017

LE CAIRE, Égypte – À deux pas du Bureau de coopération suisse à Garden City, un quartier résidentiel du Caire, se trouve un jardin magnifique où un mélange de formes étranges et de couleurs parsème le tapis vert. Dans le coin gauche du jardin, les rayons du soleil scintillent à travers un arc de bouteilles en plastique, servant de passerelle engageante pour les visiteurs de l’exposition en plein air.

L’impact visuel est immédiat quand on entre. Des œuvres ingénieuses faites de matériaux recyclés inhabituels sont exposées, beaucoup sont interactives ou fonctionnelles, ajoutant une dimension ludique qui rompt avec la vie quotidienne.



Une passerelle en bouteilles en plastique accueille les visiteurs (MEE/Jo Schietti)

Plus à droite, une installation ressemblant à un ensemble de cabanes de bidonville accroche facilement le regard. De vieux volets avec des planches de bois usagé qui sont ornées de morceaux de tissu se dressent verticalement et forment un labyrinthe, ressemblant à une ville fantôme.

« L’idée, c’est que nous vivons dans un labyrinthe, nous sommes perdus dans nos vies, nous essayons différents chemins », a déclaré Azza Ezzat, qui a réalisé le labyrinthe avec deux autres artistes.

« L’idée, c’est que nous vivons dans un labyrinthe, nous sommes perdus dans nos vies, nous essayons différents chemins »

Les visiteurs sont invités à s’engager dans le labyrinthe et à expérimenter un court sentier en zigzag, représentant un modèle miniature du cycle de la vie.

La phase finale du projet From Rags to Riches  (FRTR), qui s’est déroulé du 6 novembre 2016 au 31 janvier 2017, s’est achevée par une première exposition de ce genre en Égypte. Créées avec des matériaux recyclés et conçues pour les espaces publics, 20 œuvres d’art développées par 22 artistes ont été présentées.



Ces vieux volets fabriqués à partir de planches en bois utilisées sont censés ressembler à une ville fantôme (MEE/Jo Schietti)

Organisé par l’association culturelle Baad el-Bahr (BEBA), le projet FRTR a été supervisé par la Mashrabia Gallery of Contemporary Art et financé par les ambassades de Suisse, des Pays-Bas, d’Autriche et l’Institut culturel italien au Caire.

Conscience révolutionnaire

Stefania Angarano, directrice de la Mashrabia Gallery et commissaire du projet, a expliqué que l’idée de FRTR lui est venue pendant la révolution de 2011, quand une nouvelle conscience vis-à-vis de la ville a émergé.

« Les gens ont commencé à nettoyer les rues et à peindre les trottoirs, montrant de l’intérêt pour l’espace public et considérant l’environnement comme le leur pour la première fois », a déclaré la commissaire, qui vit en Égypte depuis 25 ans. « Un nouveau mouvement est né, c’est là que le projet a pris racine. »

« Les gens ont commencé à nettoyer les rues et à peindre les trottoirs, montrant de l’intérêt pour l’espace public et considérant l’environnement comme le leur pour la première fois »

L’utilisation de matériaux mis au rebut est au cœur du projet FRTR, posant des questions clés sur le rapport aux objets non durables et le recyclage des déchets, tout en favorisant la sensibilisation environnementale dans la recherche d’une meilleure qualité de vie.

Le Caire est l’une des villes les plus densément peuplées du monde. Avec 19 376 personnes au kilomètre carré, la gestion des déchets solides est un défi ardu.

La vue de piles de déchets à presque tous les coins de rue fait partie du quotidien égyptien. La collecte des déchets est gérée par les secteurs formel et informel. Les Zabbaleen, les collecteurs d’ordures traditionnels, recyclent la plupart des déchets ménagers du Caire, fournissant l’un des systèmes de recyclage des déchets les plus efficaces au monde.

Pourtant, une grande quantité de déchets ne peut pas être éliminée correctement en raison de l’augmentation de la production de déchets, du manque d’infrastructures de collecte des déchets et d’installations d’élimination.

Le projet FRTR visait à y remédier, encourageant les habitants du Caire à réutiliser les déchets de façon ingénieuse.

Reposant entièrement sur le recyclage, celui-ci voulait également rendre l’art contemporain accessible à tous dans la société, pas seulement à un cercle d’élite.

Soutenu par des volontaires et des artistes internationaux, le groupe de jeunes artistes talentueux a travaillé dur entre juillet et septembre dans un grand garage ouvert dans la ruelle Kodak au centre-ville pour préparer leurs œuvres pour l’exposition FRTR.

Une variété de matériaux revalorisés, tels que le verre, le papier, le plastique, le tissu, le métal, des pneus et des bouchons a été utilisée.

Parmi les autres créations figuraient un poisson fait de jouets utilisant un vélo comme ossature ; une aire de jeux, notamment des balançoires en pneus, en plus de la structure d’une tente de refugié ; et une voiture avec un logo Mercedes et la carrosserie d’une Audi recouverte de chambres à air.

Une installation vous fait vous arrêter et réfléchir : une population de poupées de grande taille en carton. Par leur position debout, elles sont destinées à rappeler les rangées de personnes qu’on peut voir sur les photographies de la Grande Dépression des années 1930 qui attendent des emplois ou tout type d’aide. Kamila Bassioni, l’artiste qui a été inspirée pour cette œuvre, pense que le monde arabe vit actuellement une dépression similaire.

« Je prenais le métro tous les jours. En regardant les visages des gens, je pouvais voir la dépression et le désespoir », a déclaré Kamila Bassioni, décrivant l’état d’esprit d’aujourd’hui en Égypte.



Les grandes poupées en carton sont destinées à rappeler les rangées de personnes qu’on peut voir sur les photographies de la Grande Dépression des années 1930 (MEE/Jo Schietti)

Les personnages sombres et ternes, la tête baissée, et groupés de façon non organisée, décrivent l’état actuel des Égyptiens.

« Les gens gagnent peu, les prix continuent de grimper, les pauvres se font plus pauvres, il n’y a aucun droit », poursuit l’artiste. « Nous sommes debout et attendons du pain, du travail ou un voyage à l’étranger, une solution. »

Déchets transformés

Après la fin de l’exposition FRTR, certaines œuvres ont été déplacées vers une exposition pop-up séparée dans la ruelle Kodak. En parcourant ses deux œuvres présentées à l’atelier, Rania Atef vérifie leur état et constate qu’elles n’ont besoin que d’un peu d’entretien malgré avoir été soumises aux éléments pendant près de trois mois.

Elle a réalisé une chaise et une cafetière arabe, deux objets considérés comme emblématiques dans chaque maison égyptienne, surdimensionnés avec du carton, du bois et des journaux.

Des bandes de papier avec différentes nuances de couleur ornent l’extérieur de la cafetière, tandis que des lignes de papier noir à l’intérieur donnent l’impression que la cafetière est brûlante.



Une cafetière surdimensionnée de l’artiste Rania Atef à l’exposition FRTR (MEE/Jo Schietti)

« Ce sont les deux choses que les gens ne jettent jamais ou ne cessent jamais d’utiliser. Brisées ou endommagées, ils vont les conserver et les utiliser pour le même but », a expliqué Rania Atef, tout en touchant la poignée lâche de la cafetière, qui a été laissée dans cet état à dessein. Les gens sont habitués à réparer certaines pièces ou à s’adapter à leurs déformations.

« Nous, les Égyptiens, [continuons à] avancer, quoi qu’il arrive dans nos vies, même le pire. Nous nous adaptons au problème, nous ne cherchons pas à changer », a-t-elle précisé en montrant une chaise avec un pied manquant réalisé à partir d’un tas de chaises cassées qui sont attachées. Un collage de bouts de vieux magazines – principalement liés à la mode – a été utilisé pour couvrir la chaise.

« Nous, les Égyptiens, [continuons à] avancer, quoi qu’il arrive dans nos vies, même le pire »

Les œuvres d’Atef et d’Akeel Khreef ont été ouvertes au public dans la ruelle Kodak jusqu’au 5 mars. Ensuite, les œuvres de l’exposition FRTR atteindront leurs destinations finales et seront installées dans différents lieux publics du Caire.

Le projet FRTR vise à encourager un plus grand nombre d’Égyptiens à recycler en illustrant le potentiel artistique de la réutilisation des matériaux.

« Grâce à un processus créatif, les matériaux pauvres et méprisés sans appel peuvent être transformés en œuvres d’art pour atteindre des valeurs esthétiques telles que la transparence, la flexibilité, la luminosité et la couleur », a observé Stefania Angarano. Elle est plus que satisfaite et a déclaré que l’exposition était une grande vitrine qui avait eu un important effet visuel.

Le recyclage peut être une nouvelle frontière dans la scène artistique égyptienne.



Une chaise réalisée avec d’autres chaises cassées (MEE/Jo Schietti)

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.