Yémen : les enfants blessés par les bombardements meurent par manque de personnel médical

Yémen : les enfants blessés par les bombardements meurent par manque de personnel médical

#GuerreYémen

Une pénurie chronique de spécialistes médicaux a exacerbé l’impact du conflit sur les civils, en particulier les enfants

Une femme yéménite tient la main d’un de ses enfants, soupçonné d’être infecté par le choléra, alors qu’ils reçoivent un traitement dans un hôpital de la capitale Sanaa, le 12 août (AFP)
Correspondant de MEE's picture
26 septembre 2017
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Tuesday 26 September 2017 12:30 UTC
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26 septembre 2017

TA’IZZ, Yémen – Après les prières du vendredi, Maram Noaman, 13 ans, est sortie de sa maison pour jouer avec ses amis dans le quartier de Souk al-Samil, au cœur de la ville de Ta’izz.

Alors qu’en temps normal, elle rentre chez elle sans danger tous les après-midis, cette fois-ci, des bombardements houthis ont ciblé la fillette et ses amis qui jouaient dans la rue.

« J’étais assis à la maison et je mâchais du qat [un narcotique doux] », a raconté Thabet Noaman, le père de Maram, à Middle East Eye. « J’ai entendu les bombardements dans la rue et des hurlements. Je suis sorti en courant pour voir ce qui s’était passé. » 

« J’étais complètement choqué. J’ai retrouvé ma fille et les autres enfants allongés sur la route, couverts de sang. »

Lorsque Thabet a accouru pour identifier les enfants, il s’est rendu compte que trois d’entre eux avaient déjà perdu la vie. Les neuf autres – dont sa fille Maram – étaient gravement blessés et avaient besoin de soins médicaux urgents.

« Il n’y avait pas un seul chirurgien vasculaire à l’hôpital ou dans tout Ta’izz pour traiter ce cas »

– Thabet Noaman, habitant de Ta’izz

Avec quelques voisins, Thabet a conduit les enfants à la hâte dans le plus grand hôpital de Ta’izz, l’hôpital d’État d’al-Thawra. Bien qu’il s’agisse de l’un des établissements de santé les mieux équipés de la ville, al-Thawra souffre toujours d’une pénurie de médecins et d’un budget serré.

« Je n’oublierai jamais le bruit de ces enfants en pleurs et de leurs mères hurlant de désespoir. Ce furent des moments horribles », a-t-il confié.



Des Yéménites regardent le corps d’un homme coincé sous le toit effondré d’un bâtiment touché par une frappe aérienne dans le quartier d’Arhab, au nord de Sanaa, le 23 août (AFP)

Quand il est arrivé à l’hôpital, Thabet a découvert que des éclats d’obus avaient percé le foie et la rate de Maram. Il s’est hâté de trouver un chirurgien vasculaire spécialisé, mais les médecins l’ont informé qu’il devait se rendre à Aden pour en trouver un.

« Il n’y avait pas un seul chirurgien vasculaire à l’hôpital ou dans tout Ta’izz pour traiter ce cas », a expliqué Thabet, en pleurs.

Les chirurgiens vasculaires sont des spécialistes formés pour traiter les blessures vasculaires. Dans le cas d’un accident – ou, dans le cas de Maram, d’une attaque – lors duquel les vaisseaux d’un patient ont été rompus, des chirurgiens vasculaires sont nécessaires pour traiter les victimes. En raison du niveau élevé de formation dont ils ont besoin, les chirurgiens vasculaires ne sont toutefois pas disponibles dans tous les hôpitaux, même dans les pays développés.

La ville de Ta’izz est en grande partie contrôlée par le gouvernement soutenu par l’Arabie saoudite, mais elle constitue un champ de bataille clé dans le conflit qui touche le Yémen depuis mars 2015, alors que les rebelles houthis contrôlent une grande partie de la campagne environnante.

Plus de 10 000 personnes ont été tuées au Yémen depuis que la coalition est intervenue en mars 2015, dont au moins 1 500 enfants.

« Pas de chirurgien vasculaire »

Bien que Maram ait subi deux opérations pour retirer les éclats d’obus, l’absence de chirurgien vasculaire l’a laissée dans un état critique. Et depuis son retour à la maison quelques jours plus tard, elle souffre de ses blessures.

« Elle a besoin d’une autre opération par un spécialiste vasculaire, faute de quoi elle pourrait être victime de complications à vie et même de handicaps », a affirmé son père.

« Je n’arrivais pas à croire que les bombardements avaient vraiment tué mon fils. Je ne peux que prier pour qu’Allah venge mon fils innocent »

– Murad Yassin, habitant de Ta’izz

Bien qu’il y ait des chirurgiens vasculaires à Aden et à Sanaa, le manque de fournitures et d’établissements médicaux à travers le pays diminue les chances de succès d’un traitement compliqué.

Le seul moyen pour Thabet de faire en sorte que Maram récupère complètement est de l’emmener à l’étranger. Mais il n’a pas l’argent nécessaire pour cela.

« J’ai dépensé tout l’argent que j’avais en frais d’hospitalisation et en médicaments. Je n’ai pas les moyens d’emmener Maram à l’étranger. »

« Le seul espoir que j’ai à ce stade est qu’une organisation philanthropique propose de payer les dépenses liées à son traitement. »

 



Des enfants yéménites transportent de l’aide alimentaire distribuée par une organisation caritative locale dans la capitale Sanaa, en juin dernier (AFP)

Plus de chance que les autres

Si Maram et sa famille ont eu de la chance puisque la fillette a survécu à l’attaque, la famille de Mohammed Yassin (8 ans), l’un des trois enfants tués lors du bombardement de vendredi, a du mal à s’en remettre.

Le père de Mohammed, Murad Yassin, s’est exprimé pour MEE : « Nous avons l’habitude d’entendre des bombardements dans notre quartier, alors quand j’ai entendu les détonations vendredi, j’ai pensé qu’une maison avait été frappée au hasard. »

« Je n’arrivais pas à croire que les bombardements avaient vraiment tué mon fils. Je ne peux que prier pour qu’Allah venge mon fils innocent », a ajouté Murad, en sanglots.

« Nous ne pouvons pas fermer les yeux sur le nombre croissant de civils blessés ou tués à cause d’attaques aveugles perpétrées dans le cadre du conflit au Yémen »

– Robert Mardini, directeur régional du CICR

L’attaque de ce vendredi 15 septembre n’était que la dernière d’une série d’attaques qui touchent des civils à Ta’izz depuis mars 2015. Le lundi suivant, des bombardements houthis ont ciblé une maison dans le quartier d’al-Jahmalya, tuant quatre enfants et en blessant d’autres.

Dans un communiqué publié dimanche 17 septembre, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a déploré les pertes civiles résultant du bombardement.

« Nous ne pouvons pas fermer les yeux sur le nombre croissant de civils blessés ou tués à cause d’attaques aveugles perpétrées dans le cadre du conflit au Yémen », a déclaré dans le communiqué Robert Mardini, directeur régional du CICR pour le Proche et le Moyen-Orient.

« Ces derniers mois, des civils – femmes, hommes et enfants – ont trop souvent été exposés au danger, devenant victimes des obus et des bombes. »

Mardini a exhorté les parties belligérantes à prendre « toutes les précautions nécessaires pour épargner les civils », ajoutant que ce qui s’est passé le vendredi 15 « [rappelait] une fois de plus avec brutalité l’immense souffrance quotidienne des civils au Yémen ».

Un manque de médecins

Une pénurie chronique de spécialistes médicaux a exacerbé l’impact du conflit sur les civils dans la mesure où les chirurgiens, déjà en nombre limité dans le pays, partent à cause de la guerre.

Comme beaucoup de ressources, notamment financières, sont nécessaires pour former les médecins, la plupart des chirurgiens au Yémen sont étrangers ou ont été formés à l’étranger.

Selon un rapport de la branche yéménite de l’OMS, la plupart des 1 200 professionnels de santé non-yéménites qui travaillaient au Yémen ont quitté le pays depuis le début de la campagne militaire dirigée par l’Arabie saoudite, en mars 2015.

Parallèlement, l’escalade de la violence à Ta’izz a forcé la plupart des hôpitaux de la ville à fermer ; les services médicaux du Yémen ont ainsi atteint un stade critique alors que des centaines d’établissements de santé ont cessé leurs activités à cause des frappes aériennes, des bombardements et du manque de fournitures médicales, de fonds ou de personnel.



De nombreux médecins yéménites et étrangers ont fui la province de Ta’izz lorsque la guerre a éclaté en raison du manque de sécurité (AFP)

Abdul Rahim al-Samei, directeur du bureau du ministère de la Santé à Ta’izz, a confirmé que de nombreux médecins yéménites et étrangers avaient fui la province de Ta’izz lorsque la guerre a éclaté.

« Ta’izz souffre d’un besoin urgent de chirurgiens et de médecins, mais il existe de nombreux obstacles qui les empêchent de revenir – le principal étant la guerre qui se poursuit », a-t-il déclaré.

Comme l’a expliqué Samei, « il n’y avait que deux chirurgiens vasculaires à Ta’izz avant la guerre. Ils sont partis en 2015, laissant la ville face à un besoin urgent de spécialistes cardiaques et vasculaires. »

« Certains blessés, y compris des enfants, ont fini par mourir parce que leur famille n’a pu trouver les soins médicaux dont ils avaient besoin »

– Ahmed al-Sohaibi, porte-parole de la Coalition of Humanitarian Relief

Bien que de nombreuses ONG internationales travaillant à Ta’izz et à travers le Yémen approvisionnent les hôpitaux en fournitures médicales, aucune n’a été en mesure de résoudre le problème du personnel médical, ont indiqué des sources à MEE.

« Les ONG internationales fournissent aux hôpitaux des médicaments, mais pas des médecins. Il faut que les ONG mettent en place des camps médicaux qui feront venir des médecins à Ta’izz », a déclaré Ahmed al-Sohaibi, porte-parole de la Coalition of Humanitarian Relief (CHR) à Ta’izz, une organisation rassemblant 200 associations et ONG humanitaires œuvrant au Yémen.

Les personnes qui se trouvent dans un état critique doivent quitter Ta’izz pour rejoindre Aden ou sortir du Yémen pour recevoir des soins de santé appropriés, a-t-il ajouté.

« Certains blessés, y compris des enfants, ont fini par mourir parce que leur famille n’a pu trouver les soins médicaux dont ils avaient besoin. D’autres souffrent de handicaps chroniques pour cette même raison. »

« Les quelques personnes qui parviennent à voyager à l’étranger le font avec l’aide limitée des ONG internationales », a précisé Sohaibi.

Les deux camps sont responsables

D’après le dernier rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) publié le 5 septembre, les violations et les abus se poursuivent sans relâche au Yémen, tout comme les violations incessantes du droit international humanitaire. Cela a exposé les civils aux conséquences d’une « catastrophe entièrement imputable à l’homme ».

« Tandis que les bombardements et les mines terrestres des Houthis tuent des enfants, le gouvernement pro-Hadi ne fait rien pour aider les victimes. Les deux camps sont coupables du meurtre des enfants de Ta’izz »

– Ahmed al-Sohaibi, porte-parole de la Coalition of Humanitarian Relief

Selon le rapport, « entre mars 2015 [...] et le 30 août, au moins 5 144 morts et 8 749 blessés ont été comptabilisés chez les civils. Dont 1 184 enfants tués et 1 592 blessés. »

Alors que le rapport a indiqué que les frappes aériennes de la coalition saoudienne continuaient d’être la principale cause des victimes parmi les enfants et des pertes civiles dans l’ensemble – 3 233 des civils tués l’auraient été par les forces de la coalition selon le rapport du HCDH –, les habitants affirment que les Houthis et la coalition sont tous deux responsables.



Une petite fille joue des grêlons suite à de fortes précipitations accompagnées de grêle à Sanaa, capitale yéménite, le 11 août (AFP)

« Tandis que les bombardements et les mines terrestres des Houthis tuent des enfants, le gouvernement pro-Hadi ne fait rien pour aider les victimes. Les deux camps sont coupables du meurtre des enfants de Ta’izz », a déclaré Sohaibi, qui estime que l’incapacité du gouvernement à fournir des soins médicaux essentiels le rend également responsable de la situation.

Selon le rapport de l’ONU, « le bombardement de Ta’izz est ininterrompu, même alors que les conséquences de ces attaques sur les civils et les biens civils sont évidentes pour les parties concernées ».

« Le recours à de telles tactiques semble violer l’interdiction des attaques aveugles et l’obligation de prendre toutes les précautions possibles pour protéger la population et les biens civils », poursuit le rapport.

Thabet, le père de Maram, espère que les parties belligérantes cesseront les violences et donneront aux enfants, dont sa fille Maram, une chance de vivre une enfance normale.

« Après la fermeture des écoles et des parcs de Ta’izz suite à la guerre, les enfants se sont mis à jouer dans les rues – mais même là ils ne sont pas en sécurité. »

« La guerre a affecté tout le monde, mais les enfants sont les victimes les plus vulnérables. »
 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.