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L’Union européenne a formé les polices algérienne et marocaine aux tactiques de désinformation en ligne

Des cours financés par l’Union européenne ont enseigné les méthodes de surveillance, y compris la collecte de données et l’utilisation de « faux-nez »
Les forces de sécurité algériennes face aux contestataires pendant une manifestation à Alger, en mars 2019 (AFP)
Les forces de sécurité algériennes face aux contestataires pendant une manifestation à Alger, en mars 2019 (AFP)

L’Union européenne (UE) forme les forces de sécurité des pays du Maghreb aux techniques de surveillance, notamment la collecte de données à partir des réseaux sociaux et des téléphones portables.

Les formateurs européens ont également appris aux policiers algériens à créer de fausses identités en ligne – lesquelles ont été reliées à la diffusion de désinformation et de propagande gouvernementale dans le pays –, dans le cadre d’un cours sur les méthodes de renseignement provenant de sources ouvertes (en anglais open source intelligence, OSINT) organisé au plus fort des manifestations populaires l’année dernière.

Les policiers avaient pour instruction de créer et d’entretenir des comptes « faux-nez » (deuxième compte pour un même utilisateur), d’acheter des cartes SIM dans un magasin local pour publier en dehors des heures de travail en évitant les réseaux privé et professionnel, de créer une « story » pour se fondre sur internet, et d’utiliser des logiciels pour gérer plusieurs fausses identités en même temps.

Extrait d’un cours destiné à la police algérienne donnant des conseils pour gérer plusieurs comptes « faux-nez » (capture d’écran)
Extrait d’un cours destiné à la police algérienne donnant des conseils pour gérer plusieurs comptes « faux-nez » (capture d’écran)

Ce cours organisé en avril 2019 à Alger, intitulé « OSINT, Darknet and Investigation Techniques », a également permis de former des membres de la gendarmerie nationale algérienne dans l’utilisation d’outils de recherche lui permettant de tracer la localisation d’appareils électroniques spécifiques via des connexions VPN et des adresses IP.

Une formation similaire a été fournie par l’agence de l’Union européenne pour la formation des services répressifs (CEPOL) à la police nationale marocaine, selon des documents obtenus et publiés par Privacy International, une ONG qui milite pour la défense des droits de l’homme, en particulier contre la violation de la vie privée, basée à Londres.

« Aide aux harceleurs »

Au Maroc, la formation s’est concentrée sur la collecte de renseignements via Facebook qui, selon les diaporamas du cours, « aide les harceleurs depuis 2004 ».

Elle donnait pour consigne aux policiers de s’inscrire sur Twitter en tant que développeurs afin d’obtenir un accès étendu aux données.

Mais ce procédé est une infraction aux politiques de la plateforme, laquelle interdit aux développeurs de partager des informations avec « un utilisateur final gouvernemental dont la principale fonction ou mission consiste à réaliser des opérations de surveillance ou à recueillir des renseignements ».

Extrait d’un cours d’un enseignant à la police marocaine sur la façon d’« aller plus loin sur Facebook » (capture d’écran)
Extrait d’un cours d’un enseignant à la police marocaine sur la façon d’« aller plus loin sur Facebook » (capture d’écran)

Les policiers étaient formés pour extraire des données à partir d’appareils saisis à l’aide d’un programme créé par une société israélienne d’édition de logiciels de surveillance notamment, selon la recherche de Privacy International, du « contenu que le téléphone collecte sans action de l’utilisateur [et parfois sans que ce dernier ne le sache] ».

Le CEPOL dispense également des formations pour la police et les forces de sécurité en Tunisie, en Jordanie, au Liban et en Turquie à travers un programme de formation à la lutte contre le terrorisme régional financé par l’aide financière de l’Union européenne.

« L’Union européenne a admis de manière réitérée que la surveillance constituait une grande menace pour les populations à travers le monde », rappelle Edin Omanovic, le directeur de plaidoyer de Privacy International.

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« Il est ridicule que les agences de l’Union européenne promeuvent secrètement l’utilisation de techniques qui constituent de sérieuses menaces par les autorités dans les pays où on sait que des activistes et d’autres sont visés. Cela risque non seulement de faire de l’Union européenne une complice de ces abus, mais cela va également à l’encontre de ses propres intérêts. C’est, au mieux, incroyablement naïf ; au pire, c’est franchement dangereux. »

Le cours de formation en Algérie a été dispensé à vingt policiers du 21 au 25 avril 2019, quelques semaines seulement après la démission contrainte du président du pays Abdelaziz Bouteflika à la suite d’une mobilisation massive de milliers de personnes dans les rues pour réclamer un changement politique.

Selon le CEPOL, il s’agit d’un des quatre cours dispensés en Algérie auprès de 85 officiers.

En octobre 2019, une délégation de cadres de la police algérienne a également visité le siège du CEPOL dans la capitale hongroise Budapest.

Les autorités algériennes ont arrêté de nombreux manifestants et activistes du hirak. Les rapports de police figurant dans les dossiers judiciaires de certaines des personnes arrêtées révèlent que leur activité sur les réseaux sociaux était surveillée par « une brigade spécialisée dans la lutte contre la cybercriminalité », selon un rapport de Human Rights Watch publié l’an dernier.

Diapositives d’un cours dispensé à des officiers de police algériens, consacré aux méthodes permettant de dissimuler son identité et de rester sous couverture en ligne (capture d’écran)
Diapositives d’un cours dispensé à des officiers de police algériens, consacré aux méthodes permettant de dissimuler son identité et de rester sous couverture en ligne (capture d’écran)

Des activistes et des journalistes affirment que leurs comptes sur les réseaux sociaux ont été fermés et accusent les autorités algériennes d’inonder les réseaux sociaux tels que Facebook et Twitter de propagande pro-gouvernementale.

Une campagne de désinformation

En septembre 2019, Marc Owen Jones, expert des réseaux sociaux et de la désinformation au Moyen-Orient, a identifié « des preuves évidentes d’une campagne de désinformation » sur la base de l’analyse de deux hashtags largement repris par des centaines de nouveaux comptes publiant des tweets pour soutenir l’armée et critiquer le hirak.

MEE a contacté des activistes algériens pour recueillir des commentaires, mais aucun n’était disposé à parler, même anonymement, craignant pour leur sécurité.

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Les autorités marocaines ont également été accusées de cibler les militants à travers des pratiques de cybersurveillance. Amnesty International a ainsi signalé des cas de journalistes et de défenseurs des droits de l’homme surveillés selon elle à l’aide de logiciels espions israéliens.

Dans une lettre ouverte adressée à la Commission européenne, Privacy International et d’autres ONG ont soutenu que l’UE devait être « un promoteur des droits et non un instrument permettant aux gouvernements de les compromettre » et réclamé une révision des programmes d’aide finançant la formation.

« Nous sommes préoccupés par le fait qu’en parrainant de telles activités, l’UE encourage l’adoption et l’emploi de technologies de surveillance qui, si elles sont utilisées de manière abusive par des acteurs locaux, sont susceptibles de porter atteinte aux droits fondamentaux des personnes résidant dans ces pays », ont déclaré les organisations.

Au moment de la publication de cet article, la Commission européenne n’avait pas répondu aux demandes de commentaires qui lui avaient été adressées.

Un porte-parole du CEPOL a indiqué à MEE que la formation encourageait « les enquêtes fondées sur l’État de droit » et « le respect des droits fondamentaux ».

« Le partage des bonnes pratiques et des bonnes techniques, liées notamment à la criminalistique numérique et à la surveillance des réseaux sociaux, est important pour renforcer la capacité des pays tiers à lutter plus efficacement contre des crimes odieux tels que l’exploitation sexuelle en ligne, pour prévenir et combattre la radicalisation entraînant l’extrémisme violent et le terrorisme ou pour empêcher les réseaux criminels organisés impliqués dans la facilitation de l’immigration clandestine, la traite d’êtres humains ou le trafic de drogue. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.