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#ArtMubarak : le hashtag qui célèbre les artistes musulmans à travers le monde

Un nouveau hashtag vise à mettre en valeur le talent créatif et varié de la communauté musulmane mondiale
#ArtMubarak réunit des artistes de confession musulmane pour partager leur travail et leur donner la possibilité de développer leur réseau (captures d’écran/Twitter, dans le sens des aiguilles d’une montre : Ghada @Ghadaaax ; Yasemin @malek_is_alive ; Noor Ali @noors_nook ; Javeria @jazzcast ; Koala @sleepinggoblin ; Maha Yassin @mahaYssin)
#ArtMubarak réunit des artistes de confession musulmane pour partager leur travail et leur donner la possibilité de développer leur réseau (captures d’écran/Twitter, dans le sens des aiguilles d’une montre : Ghada @Ghadaaax ; Yasemin @malek_is_alive ; Noor Ali @noors_nook ; Javeria @jazzcast ; Koala @sleepinggoblin ; Maha Yassin @mahaYssin)

Des milliers de jeunes artistes musulmans du monde entier ont trouvé une nouvelle vitrine pour leur travail grâce à un hashtag devenu très populaire sur Twitter, #ArtMubarak, lancé début août.

#ArtMubarak (tiré du mot arabe signifiant « félicitations » ou « béni ») a vu plus de 4 000 talents créatifs se rassembler pour partager et célébrer leur travail, qui va de l’animation aux dessins, en passant par la photographie, la poésie, la musique ou encore l’écriture.

Le hashtag a été créé par deux Bangladaises, Shazleen Khan, une illustratrice et dessinatrice de bande dessinée londonienne, et l’illustratrice numérique et auteure de fiction basée aux États-Unis Bushra.

Les deux artistes sont d’abord entrées en contact via les réseaux sociaux, leurs discussions initiales sur leurs intérêts mutuels donnant lieu à une conversation plus vaste sur la place des Sud-Asiatiques et des musulmans dans l’espace artistique.

Pour Shazleen Khan, les principaux objectifs de la création du hashtag étaient de mettre en valeur le travail des artistes musulmans et de leur fournir des opportunités d’évolution. Mais les deux femmes espéraient également que ce serait un moyen pour eux de se connecter à d’autres artistes au moyen d’expériences partagées.

« La communauté à laquelle je me suis identifiée était liée par une expérience musulmane partagée, quelle que soit l’origine ethnique », explique Shazleen Khan à Middle East Eye. « Je voulais un endroit où encourager les voix musulmanes, parce qu’on nous a donné que très récemment le pouvoir d’exprimer nos propres histoires et de construire nos propres récits. »

« J’ai grandi dans une région très multiculturelle, mais lorsque j’ai fait la transition vers les études puis le monde du travail dans le domaine des industries créatives, j’ai trouvé que l’environnement était extrêmement blanc. Et même si toutes les personnes autour de moi étaient tout à fait tolérantes, il y avait et il y a toujours un manque de compréhension nuancée des identités et expériences culturelles des personnes de couleur. »

Un exemple du travail de Shazleen Khan, tiré de sa bande dessinée urbaine fantastique Buuza (illustration de Shazleen Khan/Twitter)
Un exemple du travail de Shazleen Khan, tiré de sa bande dessinée urbaine fantastique Buuza (illustration de Shazleen Khan/Twitter)

La jeune femme, qui a travaillé pour Bloomsbury Press et la BBC, et dont la carrière est passée de la publication à compte d’auteur d’un roman graphique en 2011 au Broken Frontier Award de la meilleure bande dessinée numérique l’année dernière, affirme que le succès n’est pas toujours facile à obtenir.

D’après son expérience, étant donné que les personnes de couleur, en particulier celles originaires du Moyen-Orient ou des communautés sud-asiatiques, ont généralement tendance à être minoritaires dans des pays comme le Royaume-Uni, où elle vit, cela affecte naturellement leur représentation dans le domaine des arts. Dans les bandes dessinées, observe-t-elle, il y a « très peu de choses d’un point de vue musulman ».

À l’échelle mondiale cependant, certains avancent à grands pas, comme Sana Amanat, créatrice du nouveau super-héros de Marvel, un Pakistano-Américain dénommé Kamala Khan, ou la romancière graphique et bédéiste égyptienne Deena Mohamed – sa bande dessinée web, Qahera, met en vedette un « super-héros visiblement musulman qui aborde des problèmes sociaux tels que l’islamophobie et la misogynie ».

Sitara Shefta, responsable de studio chez No Brakes Games, développeur de jeux vidéo basé à Tenerife (Espagne), affirme que l’inclusion de personnages musulmans est une étape importante en vue d’une meilleure représentation de cette communauté dans les jeux vidéo, où les musulmans sont parfois assignés à des rôles stéréotypés.

« C’est très important… Pourquoi les Pakistanais et les musulmans n’auraient-ils pas des personnages et des histoires qui les inspirent ? […] Dans les jeux, ils sont généralement décrits comme des terroristes ou des méchants contre lesquels nous nous battons », a-t-elle déploré dans une interview.

Amplifier les voix musulmanes

Afin de remédier à ce manque de diversité, Shazleen et Bushra ont ensuite créé une base de données pour permettre aux artistes de partager leurs portfolios.

Accessible à tous les créateurs musulmans via Twitter et gérée par Shazleen et Bushra, celle-ci recueille des informations telles que le type de travail accompli, l’appartenance ethnique et des liens vers leurs portfolios.

Les données sont, dans un premier temps, partagées entre les artistes pour les aider à réseauter les uns avec les autres, puis, à un stade ultérieur, avec les clients potentiels afin de donner aux membres du hashtag de plus grandes chances d’être recommandés ou engagés pour des projets.

« Je voulais un endroit où encourager les voix musulmanes, parce qu’on nous a donné que très récemment le pouvoir d’exprimer nos propres histoires et de construire nos propres récits »

- Shazleen Khan, cofondatrice de #ArtMubarak

Pour Bushra, utiliser les réseaux sociaux afin d’amplifier les voix musulmanes était un élément clé en vue d’accroître la visibilité des artistes : « Certaines personnes disaient qu’elles ne savaient même pas combien il y avait d’artistes musulmans. Je pense que la reconnaissance et la représentation sont une étape importante pour nous, mais je crois aussi que les ressources et les droits sont tout aussi cruciaux. »

« Le simple fait d’être visible ne suffit pas, nous avons besoin de ressources matérielles pour pouvoir continuer à partager notre art sans peur de connaître l’insécurité financière. Les artistes musulmans devraient être recherchés pour leurs histoires et être payés pour leur travail. »

Selon Bushra, les artistes peuvent parfois rater des opportunités parce qu’ils ne répondent pas à certains critères : « Quelques fois, vous êtes approché pour une offre d’emploi mais devez la refuser parce que le travail requiert, par exemple, une perspective musulmane du Moyen-Orient par opposition à une perspective musulmane sud-asiatique. »

« Au lieu de voir cette opportunité tomber à l’eau, nous aimerions que d’autres créatifs musulmans qui correspondent mieux à la tâche soient contactés, afin que davantage de voix musulmanes soient magnifiées dans les arts », poursuit-t-elle.

En moins de deux semaines, plus de 4 000 personnes à travers le monde ont rejoint #ArtMubarak. Des artistes d’Australie, d’Arabie saoudite, de Palestine ou encore d’Indonésie se sont joints à eux. Certains ont utilisé le hashtag pour promouvoir leurs portfolios et leurs activités en ligne, évoquant souvent les inspirations et objectifs qu’ils espéraient atteindre par le biais de leur travail.

Maha Yassin, une artiste numérique soudanaise qui vit en Égypte, a ainsi utilisé le hashtag ArtMubarak pour partager son travail, lequel puise son inspiration dans sa culture et les questions qui la passionnent.

Ses illustrations incluent également des dessins numériques liés au mouvement Black Lives Matter ainsi qu’aux manifestations au Soudan, inspirées du hashtag #BlueForSudan, très populaire sur les réseaux sociaux en juin 2019.

La passion de Ghada, graphiste et photographe, était en revanche davantage liée au corps humain. Ses créations mettent souvent en vedette de jeunes femmes aux cheveux bouclés – une de ses publications a recueilli plus de 5 000 « j’aime ».

Elle a également lancé sa propre entreprise en ligne pour présenter ses illustrations, imprimés, t-shirts et sacs fourre-tout, qui célèbrent tous « la beauté des cheveux bouclés ».

Alaa Musa, médecin et artiste musulmane soudanaise, a quant à elle utilisé son art pour se concentrer sur ses expériences en tant que jeune soignante. Sur son site web, elle décrit son travail de médecin comme une jungle chaotique, où les ressources sont limitées et les attentes élevées.

Ses illustrations sont basées sur des événements réels, illustrant le quotidien de l’un des plus grands hôpitaux pour enfants du Soudan. L’œuvre d’Alaa Musa – qui comprend des illustrations sur ce qu’elle a ressenti la première fois qu’un de ses patients est décédé ainsi que d’autres dilemmes auxquels elle est confrontée pendant son travail – a attiré près d’un demi-million de vues.

Beaucoup de ceux qui ont participé au hashtag ont atteint, grâce à lui, un large public.

Le travail de l’illustratrice numérique Hanna comprend des dessins de silhouettes et personnages féminins forts vêtus de manière pudique et portant le voile. L’artiste indonéso-américaine de 21 ans a reçu plus de 2 000 « j’aime » pour sa publication sur ArtMubarak, qu’elle décrit comme dépeignant des « filles musulmanes magiques ».

L’artiste indienne de 22 ans Javeria choisit elle aussi de représenter des femmes portant le hijab, qu’elle partage sur sa page Instagram dédiée.

Elle met régulièrement à jour ses followers en envoyant des photos de la progression de son travail artistique et des extraits de son carnet de croquis. Certains de ses travaux comprennent des messages inspirants, tels que « Laissez les femmes choisir par elles-mêmes », en référence au droit des femmes de pouvoir s’habiller comme elles le souhaitent, ou encore un message célébrant la journée des femmes musulmanes.

Inspirée par le Yémen et la culture du Moyen-Orient, Noor Ali, qui vit aux États-Unis, partage pour sa part des illustrations qui promeuvent son héritage. Celles-ci incluent des vêtements et plats traditionnels yéménites ainsi que des femmes voilées. L’un de ses projets, « Prints for Yemen », comprend la vente d’imprimés dont les profits sont reversés à des associations humanitaires travaillant au Yémen.

Noor Ali a également commencé à vendre des autocollants de ses illustrations en ligne, lesquelles représentent des instruments de musique arabes traditionnels, mais aussi la gastronomie, les vêtements, motifs et expressions de la région.

Influencée par l’héritage palestinien, l’illustratrice numérique Yasemin partage pour sa part typographie, dessins et bandes dessinées avec ses followers. Son travail va d’une bande dessinée faisant référence à une citation du célèbre écrivain palestinien Mahmoud Darwish à des déclarations politiques appelant à la fin de l’occupation des territoires palestiniens.

Comme certains autres artistes qui ont partagé leur travail en utilisant #ArtMubarak, Yasemin a créé une entreprise en ligne où elle vend imprimés, vêtements, tasses et articles ménagers inspirés de son activisme. Une partie des bénéfices va au profit de l’aide humanitaire dans la bande de Gaza.

Parmi les contributeurs au hashtag figure aussi Farah Naz Rishi, une écrivaine et comédienne pakistano-américaine qui fait ses débuts dans le jeu vidéo.

Son premier roman pour jeunes adultes, I Hope You Get This Message, raconte l’histoire de trois adolescents qui doivent faire face aux erreurs de leur passé après avoir appris que la vie sur Terre pouvait se terminer moins d’une semaine plus tard.

Commentant le succès d’ArtMubarak, Bushra soutient qu’il est crucial de continuer à écouter et créer un espace pour les artistes musulmans.

« Nous nous battons toujours pour que nos voix soient entendues et nos opinions représentées de manière nuancée, mais nous ne pouvons le faire seuls », souligne-t-elle.

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Le hashtag demeure puissant, les artistes continuant à partager leur travail par son biais. En attendant, Bushra et Khan continuent à développer la base de données et leurs projets personnels.

« Ma bande dessinée actuelle parle d’une communauté trouvée par des groupes musulmans diasporiques dans un cadre moyen-oriental », décrit Shazleen.

« J’espère que lorsqu’elle sera lue, elle émulera l’envie de rentrer chez soi et partager un repas avec ses amis et sa famille. »

Pour Bushra, le hashtag a été un projet enrichissant qui a été très favorablement accueilli dans la communauté et au-delà.

« Ce fut un honneur de travailler sur un événement comme celui-ci avec Shazleen et d’exalter la voix des autres musulmans dans la communauté artistique. J’ai hâte de voir de nouveaux artistes rejoindre les futurs hashtags ArtMubarak. »

Traduit de l’anglais (original).