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La France, l’UE et l’Inde opposées à la création d’une journée internationale contre l’islamophobie

Les activistes ouïghours dénoncent le parrainage par la Chine de cette résolution de l’Assemblée générale de l’ONU aux côtés de pays musulmans
Des musulmans prient dans la grande mosquée de Srinagar au Cachemire indien, en mars 2022 (Reuters)

En début de semaine, la France, l’Union européenne et l’Inde se sont opposées à la création d’une journée internationale de lutte contre l’islamophobie reconnue par l’ONU.

L’Assemblée générale de l’ONU a adopté mardi la résolution proposée par le Pakistan d’instaurer cette journée annuelle le 15 mars, date anniversaire de l’attaque contre deux mosquées en Nouvelle-Zélande qui a fait 51 morts en 2019.

Cette résolution était soutenue par 55 pays à majorité musulmane de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) basée à Riyad, notamment l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Égypte, la Turquie, le Qatar, la Syrie, l’Algérie, le Maroc et bien d’autres pays du Golfe et d’Afrique du Nord.

Saluant cette résolution mercredi, le secrétaire général de l’OCI Hissein Brahim Taha a déclaré que cela « consoliderait la sensibilisation mondiale à la menace de la haine et du fanatisme contre les musulmans ».

Mais elle était également parrainée par d’autres pays comme la Russie, qui mène actuellement une guerre illégale en Ukraine, et la Chine, suscitant la condamnation des activistes ouïghours.

Les représentants de la France et de l’Inde – deux pays accusés d’islamophobie par leurs propres communautés musulmanes – se sont exprimés contre cette résolution, mais ne se sont pas opposés à son adoption par consensus.

Qualifiant cette résolution d’« insatisfaisante » et de problématique, Nicolas de Rivière, représentant permanent de la France à l’ONU, a déclaré à l’Assemblée générale que la France soutenait la protection de l’ensemble des religions et croyances mais remettait en cause le manque d’universalité du texte.

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« Le terme d’islamophobie ne fait l’objet d’aucune définition agréée en droit international, contrairement à la liberté de religion ou de conviction. Or c’est cette liberté que défend la France, au même titre que toutes les libertés publiques, par exemple la liberté d’expression ou la liberté de conviction », a indiqué de Rivière.

« Cette formule laisse également penser que c’est la religion qui est protégée en tant que telle, et non les croyants, or, c’est bien la liberté de croire, de ne pas croire ou le droit de changer de religion que nous devons promouvoir. »

Les inquiétudes de l’émissaire français ont trouvé un écho auprès de l’Union européenne (UE), qui a un statut d’observateur permanent à l’ONU mais n’a pas le droit de vote.

Dans un communiqué à l’Assemblée générale, l’Union européenne s’est dit inquiète de la prolifération des journées internationales.

Elle estime que se concentrer sur l’islamophobie est un « doublon inutile » après l’instauration en 2019 par l’ONU du 22 août comme « Journée mondiale de commémoration des personnes victimes de violence en raison de leur religion ou de leurs convictions ».

« S’appesantir sur une seule religion au moyen d’une initiative de l’Assemblée générale nous inquiète », indique le communiqué de l’UE.

« En utilisant le terme “islamophobie” à la place de “discrimination contre les musulmans” ou de “haine contre les musulmans”, l’initiative de l’OCI met l’accent sur la protection de la religion en tant que telle, cette approche sape la protection des droits individuels tels que la liberté d’opinion et d’expression, notamment le droit de débattre et de critiquer la religion. »

« État islamophobe »

L’opposition de la France à cette résolution intervient alors que le gouvernement du pays est accusé d’islamophobie en raison d’une série de politiques visant à lutter contre le « séparatisme » et « l’islamisme » et de nouveaux pouvoirs qui ont été utilisés pour fermer des mosquées et des organisations de la communauté musulmane.

Rayan Freschi, chercheur pour Cage, organisation de défense des droits de l’homme plaidant pour les communautés musulmanes affectées par les politiques de lutte contre le terrorisme, affirme à Middle East Eye que cette opposition de la France à la résolution de l’ONU n’est « pas une surprise ».

« La France a progressivement institutionnalisé l’islamophobie par l’adoption de lois et politiques qui restreignent la capacité des musulmans à pratiquer librement leur foi. La présidence d’Emmanuel Macron a franchi un pas de plus en persécutant délibérément les musulmans – persécution que la France refuse d’admettre », estime-t-il.

« La France est donc un État islamophobe qui ne peut que s’opposer à l’instauration d’une journée internationale qui l’inciterait à rendre des comptes pour son islamophobie. »

S’adressant à l’Assemblée générale, le représentant permanent de l’Inde T. S. Tirumurti a appelé l’ONU à condamner la « phobie des religions » plutôt que de se concentrer sur l’islamophobie, citant les discriminations contre les hindous, les sikhs et les bouddhistes.

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« C’est dans ce contexte que nous nous inquiétons de la création d’une journée internationale contre la phobie visant une religion, à l’exclusion de toutes les autres », a-t-il déclaré.

Le gouvernement indien est accusé par les organisations de défense des droits de l’homme et le Conseil des droits de l’homme de l’ONU de discrimination contre les musulmans et d’attiser la violence et les crimes de haine des nationalistes hindous contre les communautés musulmanes.

L’année dernière, le rapporteur spécial de l’ONU sur les libertés de religion et de croyance avait déclaré que la haine contre les musulmans avait atteint des « proportions épidémiques » dans un rapport citant des exemples d’islamophobie à la fois en France et en Inde.

Cette nouvelle résolution a été bien accueillie par les dirigeants de nations à majorité musulmane.

Le Premier ministre pakistanais Imran Khan a déclaré sur Twitter : « Je veux féliciter la oumma [communauté] musulmane aujourd’hui car notre voix contre la vague croissante de l’islamophobie a été entendue. »

« Aujourd’hui, l’ONU a finalement reconnu le grand défi auquel est confronté le monde : celui de l’islamophobie, du respect des symboles et pratiques religieuses et de couper court systématiquement aux discours de haine et à la discrimination visant les musulmans. Le prochain défi est de s’assurer de l’application de cette résolution emblématique. »

Mais le fait que la Chine a coparrainé la résolution avec les membres de l’OCI a été dénoncée par les activistes ouïghours, qui accusent Beijing de mener une campagne génocidaire contre la minorité musulmane de langue turque dans l’ouest du pays.

Dolkun Isa, président du Congrès mondial ouïghour, une organisation de plaidoyer basée en Allemagne, a déclaré à MEE : « Étant donné la répression brutale des musulmans ouïghours par le gouvernement chinois, ainsi que sa guerre contre l’islam en général, le coparrainage par la Chine est très paradoxal. »

« Si la Chine voulait sérieusement lutter contre l’islamophobie, elle devrait d’abord examiner ses propres politiques et sa persécution des musulmans ouïghours. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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