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EXCLUSIF : L’accord secret entre les États-Unis et l’Iran qui a placé Kadhimi au pouvoir à Bagdad

Téhéran a ordonné aux factions chiites de soutenir le nouveau Premier ministre irakien. En échange, Washington « détournerait les yeux » sur le dégel d’actifs iraniens visés par les sanctions, confient des responsables irakiens à MEE
Mustafa al-Kadhimi a été nommé après plusieurs mois d’impasse politique à Bagdad (Reuters)

La nomination de Mustafa al-Kadhimi en tant que Premier ministre de l’Irak est le résultat de tractations entre les États-Unis et l’Iran au cours desquelles Téhéran a accepté de soutenir l’ancien chef des renseignements irakiens en contrepartie du dégel de certains de ses actifs visés par les sanctions, ont indiqué à Middle East Eye des sources haut placées à Bagdad.

La politique américaine de « pression maximale » sur l’Iran ne changera pas mais les États-Unis ont accepté une désescalade militaire dans le Golfe et de « détourner le regard » si un pays tiers en Europe libérait certains actifs iraniens gelés lorsque les sanctions ont été appliquées, selon les sources irakiennes.

Le 4 mars, la candidature de Kadhimi au poste de Premier ministre était encore qualifiée de « déclaration de guerre à l’encontre du peuple irakien » par un haut-dirigeant de la milice pro-iranienne Kataeb Hezbollah, Abu Ali al-Askari.

Ce dernier accusait Kadhimi d’être impliqué dans les frappes de drone américaines de janvier qui ont tué le général iranien Qasem Soleimani et le dirigeant d’une milice influente, Abou Mahdi al-Mouhandis, une accusation explicitement démentie par les renseignements irakiens (INIS).

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D’autres milices et dirigeants politiques chiites se sont vivement opposés à la nomination de Kadhimi et pourtant, la semaine dernière, son nouveau gouvernement a pris ses fonctions avec un soutien majoritaire au Parlement irakien.

Le Kataeb Hezbollah continue à menacer personnellement Kadhimi mais d’autres factions politiques chiites influencées par l’Iran ont permis à sa nomination de devenir effective.

Selon les sources irakiennes, un accord conclu en coulisse entre Washington et Téhéran explique ce soudain revirement, l’Iran acceptant de faire pression sur les factions chiites en échange de l’assouplissement des sanctions américaines qui paralysent son économie via le dégel de certains actifs en Europe.

Les sources ont refusé de dire où seront dégelés les actifs iraniens, mais ont montré du doigt une décision rendue le mois dernier par un tribunal luxembourgeois bloquant la demande américaine de transférer 1,6 milliard d’actifs iraniens aux victimes des attentats du 11 septembre 2001 dans une affaire remontant à 2012.

Ces actifs iraniens sont détenus par une chambre de compensation basée au Luxembourg, Clearstream, détenue par Deutsche Börse. La décision de la cour a été saluée par le président iranien Hassan Rohani, qui a déclaré que le pays avait remporté une victoire juridique concernant ces actifs gelés depuis longtemps au Luxembourg à la demande de Washington.

« Les Américains ont obtenu leur homme et les Iraniens leur argent », résume une source au courant de cet accord secret.

« Les difficultés économiques auxquelles les Iraniens sont confrontés, ainsi que toutes les difficultés rencontrées après l’assassinat de Qasem Soleimani, les ont durement frappés. Il y a eu des négociations. Cet accord s’est terminé avec l’approbation par les Iraniens de ce gars [Kadhimi] et ils ont dit à leurs alliés de voter pour lui. »

Apaiser les tensions dans le Golfe

Mustafa al-Kadhimi a été chargé en avril de former un gouvernement après les tentatives ratées de nommer d’abord Mohammed Taoufiq Allaoui puis Adnan al-Zurfi au poste de Premier ministre, à la suite de la démission d’Adel Abdel-Mehdi en novembre dernier en raison de l’assassinat de manifestants par les forces de sécurité irakiennes.

En mars, une source haut placée à Téhéran a déclaré à MEE que les États-Unis avaient accepté d’accorder des dérogations permettant à certains pays de dégeler des actifs iraniens sans faire l’objet de mesures punitives pour aider l’Iran à acheter des fournitures médicales afin de lutter contre l’épidémie de coronavirus.

« Les efforts de certains pays ont conduit au déblocage d’une partie des fonds de la banque centrale iranienne », a-t-il dit.

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« Ces pays recevront une dérogation aux sanctions [pour la libération des avoirs gelés de l’Iran], cela leur a été accordé et nous suivons ce dossier. »

Il a ajouté : « Le déblocage de l’argent de la banque centrale iranienne réduira la pression relative au manque de devises pour l’importation de médicaments et de produits de première nécessité. »

La source iranienne a nié ensuite qu’un accord officiel avait été conclu entre Téhéran et Washington. Cette information a également été démentie par le département d’État américain.

Les sources irakiennes ont déclaré qu’un précédent à l’accord actuel avait été établi lorsque Nouri al-Maliki avait été soutenu pour un second mandat en tant que Premier ministre à la fois par Washington et Téhéran après neuf mois de conflit politique à la suite de la victoire du bloc al-Iraqqiya en 2010.

Les sources ont déclaré que le retrait des missiles Patriots d’Arabie saoudite la semaine dernière et l’apaisement des tensions militaires dans le Golfe faisaient partie de l’accord avec Téhéran.

« En conséquence, pour réduire les tensions dans le Golfe, il y a eu le retrait des Patriots. Plus important encore, les Américains ont accepté de donner leur feu vert, autorisant l’Europe à dégeler certains actifs pour les Iraniens. Les États-Unis ne s’opposeront pas à cette libération des actifs gelés. Ils détourneront le regard », a déclaré la source.

Passif

Kadhimi a par le passé travaillé avec les services de renseignement américains. Cela remonte à son association avec Ahmed Chalabi, le politique irakien – aujourd’hui décédé – qui a fourni au président américain George W. Bush les fausses informations sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein avant l’invasion de l’Irak en 2003.

De son vrai nom Mustafa Abd al-Latif, Kadhimi est un ancien journaliste et rédacteur du site d’informations Al Monitor. Il est devenu directeur des services de renseignement sous le mandat du Premier ministre Haïder al-Abadi.

Kadhimi (au centre) avec des responsables irakiens pendant une visite en Arabie saoudite, en novembre 2018 (SPA)
Kadhimi (au centre) avec des responsables irakiens pendant une visite en Arabie saoudite, en novembre 2018 (SPA)

En 2018, il a assisté à une rencontre à Washington avec Mike Pompeo, qui était alors directeur de la CIA, et Khalid ben Ali al-Humaidan, le directeur des renseignements saoudiens, pour discuter des mesures visant à soutenir la candidature d’Abadi et contrer les candidats soutenus par les Iraniens. Ces efforts ont échoué.

MEE a tenté de joindre à plusieurs reprises le bureau de Kadhimi pour obtenir sa réaction mais ces appels sont restés sans réponse.

La possibilité d’un accord entre les États-Unis et l’Iran sur Kadhimi a été commentée dans les médias arabes.

Le journal basé à Londres Al-Quds Al-Arabi a déclaré dans un édito que l’approbation par le Parlement irakien du nouveau gouvernement était importante, mais que c’était un accord américano-iranien qui était le « fait décisif ouvrant la voie à l’approbation du Parlement, puis à l’approbation régionale et du reste du monde ».

Dans le quotidien The Arab, également publié à Londres, Ibrahim al-Zoubeidi a écrit : « Comme vous avez pu le constater et que vous le constatez encore, les [courants politiques] ont accepté de l’approuver au Parlement, comme si de rien n’était, alors même que les derniers ordres et instructions ont été donnés par l’ambassade [iranienne] à Bagdad ou par l’ambassade de l’oncle Donald Trump. Des manœuvres inimaginables. »

La nomination de Kadhimi a été publiquement accueillie à la fois à Washington et Téhéran.

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Le président iranien Hassan Rohani a déclaré que l’Iran « serait aux côtés du gouvernement de toute ses forces pour l’aider à progresser et à établir la stabilité », d’après un communiqué publié sur le site internet du ministère iranien des Affaires étrangères.

De son côté, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a annoncé le mois dernier les détails d’une proposition de dialogue stratégique avec le gouvernement irakien qui devrait avoir lieu en juin. Pompeo a déclaré que « toutes les problématiques stratégiques » seraient à l’ordre du jour lors de ces discussions.

Les responsables, tant à Washington qu’à Téhéran, ont minimisé les informations d’un accord sur l’Irak.

Un porte-parole du département d’État a dénigré ces informations, les qualifiant d’« absurdes ». 

« Nous respectons la souveraineté de l’Irak et avons constamment plaidé pour que l’Iran fasse de même et cesse son ingérence dans ses affaires internes », a déclaré ce porte-parole à MEE.

Le ministère des Affaires étrangères iranien n’a pas répondu à nos sollicitations mais un responsable iranien approché par MEE a déclaré qu’il n’avait pas entendu parler d’un quelconque accord, qu’il estime « peu probable ».

Fait significatif, le premier appel reçu par Kadhimi après sa nomination provenait du prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane, qui a demandé au nouveau Premier ministre irakien de reprendre la médiation avec l’Iran, ont déclaré certaines sources.

Si ben Salmane est susceptible de considérer Kadhimi plus proche de lui que tout autre candidat, la reprise d’un dialogue entre Washington et Téhéran n’est pas une bonne nouvelle sur le plan stratégique pour l’Arabie saoudite. Les négociations secrètes menées par Oman pour libérer un prisonnier américain en Iran ont débouché sur l’accord sur le nucléaire entre l’Iran et les États-Unis sous Barack Obama.

Avec le retrait unilatéral des missiles Patriots américains du royaume, le prince héritier fait l’objet de pressions américaines renouvelées pour mettre fin à ces trois années de blocus du Qatar. À cette fin, l’émir de Koweït a envoyé un ministre au Qatar pour reprendre ses efforts de médiation.

« Tandis que Trump s’attribuera le mérite de ses politiques de pression maximale sur l’Iran, le fait est qu’avec la politique des États-Unis dans le Golfe, la campagne de l’Arabie saoudite au Yémen, qu’elle ne peut plus se permettre, et la pression sur l’Iran, les trois puissances ont des problèmes. Et les Saoudiens doivent penser à ça : l’effondrement d’une stratégie reposant sur les États-Unis pour repousser l’Iran. Trump n’aura aucun souci à négocier un nouvel accord sur le nucléaire avec l’Iran tant qu’il a son nom dessus », a déclaré un responsable irakien.

Cela pourrait amener à des négociations qui engendreraient d’autres accords entre Washington et Téhéran, a-t-il ajouté.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.