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« Pas de deuil possible sans justice » : les familles du vol 752 réclament toujours la vérité

Le 8 janvier 2020, un vol commercial de la compagnie Ukraine Airlines tombait mystérieusement du ciel, quelques minutes après son décollage de Téhéran. Depuis, les familles endeuillées – en Iran, au Canada et ailleurs – réclament toujours désespérément vérité et justice
Hommage aux victimes du crash du vol PS752, à Téhéran, le 11 janvier 2020 (Reuters/WANA)

Il est 6 h 15 à Téhéran (9 h 45 GMT), ce 8 janvier 2020. Le vol Ukraine Airlines PS752 reliant Téhéran à Kiev s’écrase près de la capitale iranienne trois minutes après son décollage, ne laissant aucune chance aux 167 passagers et aux 9 membres d’équipage.

Un drame qui intervient dans un contexte brûlant : en ce début d’année 2020, tous les regards sont tournés vers l’Iran. L’assassinat, le 3 janvier, du général Qasem Soleimani par les forces armées américaines à son arrivée à l’aéroport de Bagdad vient de faire vaciller un équilibre régional déjà fragile.

La République islamique, dont l’appareil d’État a été touché en plein cœur, prépare sa riposte. Une contre-attaque qui interviendra dans la nuit du 7 au 8 janvier.

Quelques heures avant le crash du Boeing 737 d’Ukraine Airlines, une vingtaine de missiles balistiques, tirés depuis le territoire iranien, visent des positions américaines en Irak. Durant cette nuit du 7 au 8 janvier 2020, la confusion est totale. Alors, quand au petit matin, tombe l’annonce du crash du vol PS752, personne ou presque ne croit à la coïncidence. 

« Un ciel de guerre »

Et pourtant. Dès les premières heures, c’est bien la thèse de l’incident technique qui est privilégiée par les autorités iraniennes. Au petit matin, sur le lieu du crash – dans la banlieue de Téhéran –, c’est la désolation.

Fatemeh Latifi vit alors en Iran. Son neveu était à bord du vol. Elle raconte à Middle East Eye : « Ce soir-là, le ciel d’Iran ressemblait à un ciel de guerre. Et tout le monde se souvient ici de la guerre Iran-Irak [1980-1988]. Nous craignions le pire. »

Hamed Esmaeilion, lui, est irano-canadien. Ce dentiste de profession est installé à Toronto, où il attend le retour de sa femme et de leur fille de 9 ans, parties toutes deux pour un séjour de douze jours.

« C’était une évidence pour moi, et pour tout le monde. Dans ces conditions [la riposte iranienne après l’assassinat de Soleimani], les vols allaient être annulés », commente-t-il à MEE. Néanmoins, le vol PS 752 décollera bien de Téhéran ce 8 janvier, avant de s’écraser trois minutes plus tard, tout près de la capitale iranienne.

Sitôt l’annonce du drame, Hamed Esmaeilion décide de s’envoler pour l’Iran. Il fait escale à Francfort, où il rencontre d’autres familles de victimes, elles aussi en route pour Téhéran : « Nous avons pleuré, crié, hurlé de douleur ensemble. »

Puis ils embarquent pour l’Iran. À bord, Hamed est connecté à internet. Il raconte :

« S’il n’y avait pas eu des étrangers, Canadiens, Anglais, Ukrainiens, ils auraient continué à dissimuler la vérité, encore et encore »

- Armin Morattab, proche de victimes

« Alors que nous survolions la Turquie, j’ai entendu une déclaration du [président américain] Donald Trump sur CNN, qui disait que le vol PS 752 avait été abattu par un missile iranien. Quelques minutes plus tard, le pilote a annoncé que l’avion faisait demi-tour, et que nous repartions pour Francfort. J’ai passé la pire nuit de ma vie là-bas, dans une chambre d’hôtel près de l’aéroport. »

Le lendemain, au prix d’un détour par l’Azerbaïdjan, il parvient à entrer en Iran. L’homme de 43 ans, dévasté, se montre très offensif sur les réseaux sociaux. Il ne croit pas à la thèse de l’incident technique avancée par les autorités iraniennes.

Ses proches, inquiets pour sa sécurité, lui conjurent d’arrêter : « Je ne pouvais pas me taire. J’avais du mal à y croire : les forces militaires avaient laissé décoller un vol commercial en pleine situation de guerre, avant d’abattre l’appareil dès sa sortie de l’aéroport. »

Les trois journées qui suivent l’accident sont cauchemardesques, d’autant que les autorités iraniennes s’évertuent à nier l’évidence. Une vidéo amateur, largement partagée sur les réseaux sociaux, ne laisse que peu de doutes : on y voit un point lumineux se déplaçant à grande vitesse, une explosion puis un objet en flammes qui change de trajectoire.

« Pendant trois jours, ils ont menti et continué de clamer que c’était un accident. Ils ont cherché à dissimuler les preuves. L’accès au site n’a pas été fermé. Tout le monde pouvait se rendre sur le lieu du crash, déplacer des objets », rapporte Armin Morattab. Cet Irano-Canadien de 36 ans a perdu son frère jumeau ainsi que sa belle-sœur dans la tragédie.

Le défilé d’officiels sur les plateaux de télévision en Iran provoque la colère des familles. Le 10 janvier, le directeur de l’Organisation de l’aviation civile iranienne, Ali Abedzadeh, affirmera lors d’une conférence de presse : « Une chose est sûre, cet avion n’a pas été touché par un missile. »

Pourtant, rapidement, les premiers détails sont livrés : trois minutes après le décollage du vol PS752, deux missiles ont été tirés par des unités mobiles de défense aérienne, contrôlées par les Gardiens de la révolution islamique (GRI).

Acculé, le gouvernement iranien fait volte-face le 11 janvier : « L’enquête interne des forces armées a conclu que, de manière regrettable, des missiles lancés par erreur avaient provoqué le crash de l’avion ukrainien et la mort de 176 innocents », confirme Hassan Rouhani sur Twitter. Le président iranien évoque une « grande tragédie » et une « erreur impardonnable ».

Pour les familles des victimes, cela ne fait aucun doute : les autorités iraniennes connaissaient la vérité dès les premières minutes. « S’il n’y avait pas eu des étrangers, Canadiens, Anglais, Ukrainiens, ils auraient continué à dissimuler la vérité, encore et encore », accuse Armin Morattab.

« Des victimes, pas des martyrs »

En Iran, les victimes du crash reçoivent un hommage national. Les autorités iraniennes les érigent au rang de « martyrs ».

« Pouvez-vous le croire ? », enrage Armin Morattab. « Mon frère et ma belle-sœur ont été mis dans des cercueils recouverts de drapeaux iraniens. Ils ont fait cela pour toutes les victimes, sans nous consulter à aucun moment. »

La famille d’Armin, qui refuse catégoriquement que les corps soient placés dans un caveau dédié aux martyrs, parvient à ce que ses proches soient enterrés dans leur ville d’origine, à Sanandaj.

Hamed Esmaeilion, lui, entame d’âpres négociations pour rapatrier les dépouilles de sa femme et de sa fille.

« C’est un combat qui m’a convaincu que je devais rester en vie et en capacité de le mener. J’étais détruit, mais je ne voulais pas qu’elles soient enterrées en Iran. Le gouvernement iranien a joué un jeu très sale. Ma femme et ma fille ne sont pas des martyres, c’étaient seulement des civiles qui rentraient chez elles », rapporte-t-il à MEE.

Hamed Esmaeilion en compagnie de sa femme et sa fille avant leur décès tragique (Association des familles victimes du vol 752)
Hamed Esmaeilion en compagnie de sa femme et sa fille avant leur décès tragique (Association des familles victimes du vol 752)

Pour les proches des disparus qui vivent en Iran, la situation est encore plus compliquée. Fatemeh Latifi manifeste tous les soirs. Pendant les manifestations, elle prend des vidéos et les envoie à la chaîne de télévision en persan Manoto, qui émet depuis Londres. Malgré de premières menaces qu’elle dit avoir reçu des Gardiens de la révolution, elle continue.

« Manoto a diffusé un programme spécial sur le drame. Juste après, ils [les GRI] m’ont placée en détention. Je ne pourrai jamais oublier ces journées », confie-t-elle à Middle East Eye.

Très choquée, elle rapporte avoir subi des maltraitances et des actes de harcèlement sexuel dans un centre de détention de Karaj.

« Je suis sortie de prison grâce à ma famille. Puis j’ai fui, en traversant en pleine nuit la frontière irano-turque. J’ai pu trouver refuge au Canada, où je vis depuis. Ma famille a été menacée également. »

Selon l’Association des familles victimes du vol 752, au moins 22 personnes auraient été emprisonnées à la suite de ces manifestations.

Une interminable enquête

Depuis, les proches des disparus se sont organisés. Hamed Esmaeilion est devenu porte-parole de l’association des proches des victimes, qui rassemble près de 120 familles. « Notre objectif est d’obtenir la justice, mais également d’entretenir la mémoire de nos proches, de diverses manières », explique-t-il.

Depuis le 8 janvier, le temps a passé. L’exploitation des enregistreurs de vol s’est retrouvée au centre d’une passe d’armes diplomatique. L’Iran, qui ne dispose pas de moyens techniques suffisants pour extraire les bandes, a refusé de les remettre aux États-Unis. Sous la pression internationale – en particulier canadienne et ukrainienne – et après des mois de négociation, Téhéran a finalement accepté de remettre ces enregistreurs au Bureau d’enquêtes et d’analyses français (BEA), tout en restant maître de l’enquête.

Interrogé par MEE, Sébastien Barthe, directeur de la communication du BEA, explique : « Quand il y a un accident d’avion, il y a une enquête internationale qui est mise en place, et c’est le pays d’occurrence qui la dirige. L’Iran a demandé l’aide du BEA pour les travaux de réparation des enregistreurs de vols et de déchargement de leurs données. Nous agissons comme des experts ‘’prestataires de service’’ : nous avons déchargé les données, avant de les remettre aux autorités iraniennes. »

Des gens marchent près de l’épave de l’avion ukrainien qui s’est écrasé près de l’aéroport Imam Khomeini de Téhéran tôt le matin du 8 janvier 2020 (AFP)
Des gens marchent près de l’épave de l’avion ukrainien qui s’est écrasé près de l’aéroport Imam Khomeini de Téhéran tôt le matin du 8 janvier 2020 (AFP)

Les détails de ces boîtes noires, qui révèlent les conversations entre les pilotes ainsi que les paramètres de vols, sont des éléments extrêmement précieux pour les familles dans leur quête de vérité ; d’autant que de nombreuses questions demeurent sans réponse.

« Quand le premier missile a été tiré, est-ce que les pilotes ont tenté de faire machine arrière afin de se poser à Téhéran ? Des experts assurent que l’avion était en train de faire demi-tour. Mais nous ne savons toujours pas », poursuit Armin Morattab.

Pour ces familles, il s’agit autant de décrypter le scénario de cette nuit d’horreur que d’identifier ses responsables. L’hypothèse de « l’erreur humaine », à savoir le « mauvais réglage d’un radar militaire suivi d’autres dysfonctionnements », avancée par les autorités, ne les satisfait pas.

« Les médias et le gouvernement parlent d’un accident ; pour beaucoup de familles, c’est un acte intentionnel. Nous avons besoin de faits. Et nous ne pouvons pas nous contenter du récit officiel », avance Hamed Esmaeilion.

Un communiqué de l’association des familles des victimes va plus loin : « Comment un avion de ligne civil au départ a-t-il pu être confondu avec un missile de croisière entrant, avec des différences évidentes dans la section transversale radar, la vitesse, l’altitude et les repères visuels ? Qui a décidé de refuser la fermeture de l’espace aérien iranien dans la matinée du 8 janvier, au milieu de tensions militaires extrêmes ? Quel a été le rôle du Conseil suprême de sécurité nationale dans cette décision ? », questionne-t-il.

« Les médias et le gouvernement parlent d’un accident ; pour beaucoup de familles, c’est un acte intentionnel. Nous avons besoin de faits. Et nous ne pouvons pas nous contenter du récit officiel »

- Hamed Esmaeilion, proche de victimes

Les doutes des familles n’ont pas tardé à être confirmés : les cinq pages du rapport de la branchie iranienne de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) ne donnent aucun détail supplémentaire.

« Nous n’en savons pas plus sur les moments qui ont précédé le vol, sur la chaîne de commandement, sur les circonstances des tirs de missiles. Ce rapport est très vague. Nous sommes extrêmement meurtris », confie Armin Morattab à MEE.

À bout de nerfs, les familles de victimes organisent, lundi 5 octobre, une journée de manifestation à travers le monde. Pas moins de neuf rassemblements sont programmés, de Toronto à Washington, en passant par Londres et Francfort. En plus de la condamnation de la République islamique d’Iran par l’OACI, elles exigent la divulgation de tous les éléments de l’enquête et demandent une « feuille de route pour la justice ».

Plusieurs gouvernements se sont également plaints de la gestion de l’enquête par l’Iran. Notamment l’Ukraine, qui a officiellement annoncé son mécontentement, accusant Téhéran de « traîner des pieds » dans les investigations.

Dans un rapport récent, le ministère des Affaires étrangères du Canada a quant à lui formulé une liste de vingt questions sur le crash, auxquelles les autorités iraniennes n’ont, pour l’heure, pas apporté de réponse.

« Une gifle »

Malgré l’absence d’enquête approfondie et transparente sur les conditions du crash, l’Iran a unilatéralement décidé d’accorder à chaque famille une compensation de 150 000 dollars. Une indemnisation très mal accueillie par de nombreuses familles de victimes, comme l’explique à MEE Armin Morattab :

Quand les États-Unis abattaient « par erreur » un vol commercial iranien
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« C’est une gifle doublée d’une insulte. Une indemnisation financière sans enquête est pour nous inacceptable, d’autant que c’est une nouvelle tentative visant à nous réduire au silence. Nous ne pouvons l’accepter, c’est réellement insultant. »

Même si elles savent que leur combat sera long, les familles de victimes ne désarment pas.

« Sans la vérité et la justice, personne ne pourra faire son deuil. Je n’ai toujours pas pu rouvrir un seul album photo depuis le drame. On ne peut accepter, même si la réglementation [internationale] est ainsi faite, à savoir que c’est le meurtrier qui enquête sur le meurtre », conclut Hamed Esmaeilion.