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Iran : la décapitation d’une adolescente ravive les débats sur des coutumes « dépassées »

Le meurtre de Ghazal, qui n’est que le dernier d’une série de féminicides commis par des proches, a relancé les discussions sur les violences faites aux femmes et leur manque de protection juridique en Iran
Les crimes « d’honneur » représentent 20 % des meurtres en Iran, selon les statistiques officielles, soit approximativement quelque 350 affaires par an (AFP)
Les crimes « d’honneur » représentent 20 % des meurtres en Iran, selon les statistiques officielles, soit approximativement quelque 350 affaires par an (AFP)
Par
TÉHÉRAN, Iran

Le 5 février, une vidéo a été publiée sur les réseaux sociaux iraniens. Elle montrait un homme brandissant un couteau et la tête décapitée d’une femme ; il déambulait en souriant dans une rue animée de la ville d’Ahvaz, située dans la province du Khouzistan, dans le sud-ouest du pays.

L’homme en question, Sajjad Heydari, a été arrêté. Le procureur d’Ahvaz a annoncé plus tard que la femme assassinée était son épouse, identifiée par les médias comme Mona « Ghazal » Heydari (17 ans).

La vidéo a provoqué l’indignation en Iran, rouvrant le débat sur les violences faites aux femmes et filles iraniennes et leur manque de protection juridique.

Ghazal aurait épousé Heydari, son cousin, à l’âge de 12 ans. Selon son père, ils ont obtenu un certificat judiciaire d’aptitude physique et de maturité pour qu’elle puisse se marier.

À l’âge de 14 ans, elle a donné naissance à un fils.

Quitter l’Iran

Quelques mois avant son assassinat, Ghazal aurait quitté l’Iran pour la Turquie, afin d’épouser un Syrien qu’elle avait rencontré en ligne.

Ce Syrien a envoyé à plusieurs reprises des photos de lui avec Ghazal à Heydari, ce qui aurait rendu furieux et humilié ce dernier. L’histoire s’est répandue parmi les amis et voisins.

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D’après les déclarations du père, cet homme avait dit à Heydari que Ghazal, qui avait fait une fausse couche avant de quitter le pays, avait en réalité avorté.

Selon les deux familles, Ghazal a par la suite regretté son départ et voulait rentrer en Iran. Mais elle avait peur de son mari.

Finalement, les deux pères – qui sont frères – se sont rendus en Turquie pour ramener Ghazal à Ahvaz, où ils étaient censés la remettre à la police pour la protéger de Heydari.

« Mon fils avait menacé de tuer Ghazal, alors son père et le père de Sajjad ont essayé de la cacher jusqu’à ce qu’elle soit remise à la police parce qu’ils avaient peur de ses menaces », a confié la mère de Heydari à l’agence de presse Fars.

Le lendemain de leur retour en Iran, alors que le père de Ghazal n’était pas à la maison, le père de Heydari a convaincu Ghazal de se rendre au poste de police plus tôt que prévu. Sur le chemin, Heydari et son frère ont arrêté la voiture et c’est là qu’il aurait décapité sa femme.

La mère de Heydari raconte que son fils est entré dans son quartier en exhibant la tête de sa femme.

S’écartant des normes traditionnelles, le père de Ghazal a déclaré avoir intenté une action en justice contre son gendre et qu’il ne lui pardonnerait pas au tribunal.

Les pères de Ghazal et de Heydari appartiennent tous deux à une tribu d’Ahvaz qui essaie généralement de convaincre la famille de la victime de pardonner au tueur parce que le crime aurait été commis dans un accès de ghayrah (zèle). Cette coutume implique souvent qu’une famille endeuillée accorde son pardon au tueur devant le tribunal.

Absence de loi contre les féminicides

Le meurtre de Ghazal n’est que le dernier d’une série de féminicides en Iran, dans lesquels une femme est assassinée par son conjoint ou sa propre famille. Les statistiques officielles classent 20 % des meurtres en Iran comme des crimes « d’honneur », soit approximativement quelque 350 affaires par an.

En 2020, un meurtre en particulier a scandalisé l’Iran : Romina Ashrafi (14 ans) a été décapitée à la faucille par son père.

Romina s’était enfuie de chez elle dans la province du Gilan, dans le nord du pays, avec son petit ami de 35 ans, après l’opposition de son père à leur mariage, avait rapporté la presse locale. Le couple a été retrouvé par la police et Romina a été renvoyée chez elle bien qu’elle leur ait confié qu’elle craignait pour sa vie.

Romina Ashrafi, adolescente de 14 ans décapitée par son père à cause de sa relation avec un homme (Twitter)
Romina Ashrafi, adolescente de 14 ans décapitée par son père à cause de sa relation avec un homme (Twitter)

Selon la loi iranienne, si un homme ou une femme est reconnu coupable du meurtre d’un être humain, la peine de mort s’applique. Mais si un père commet un infanticide, il ne sera pas exécuté. Au lieu de cela, il sera condamné à une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à dix ans, ainsi qu’à une amende.

En l’occurrence, le père de Romina a été condamné à seulement neuf ans de prison pour son crime.

À l’époque, Masoumeh Ebtekar, vice-présidente chargée des Femmes et des Affaires familiales sous la présidence d’Hassan Rohani, avait présenté un projet de loi visant à alourdir les sanctions pour les pères infanticides. Deux ans plus tard, le Parlement n’a toujours pas discuté ce projet de loi, malgré les promesses des députés de l’inscrire à leur ordre du jour.

Le prédécesseur d’Ebtekar, Shahindokht Molaverdi, affirmait à l’époque que ces meurtres continueraient « tant que la législation et les cultures dominantes dans les communautés locales et mondiales ne ser[aient] pas assez dissuasives ».

Qui protégera les femmes ?

Par ailleurs, un autre projet de loi, intitulé « Protéger les femmes contre les violences » et déposé pour la première fois au Parlement il y a plus de dix ans, n’a toujours pas été adopté.

Celui-ci propose la création d’un fonds par le gouvernement pour protéger les femmes maltraitées ou victimes de violences.

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 Selon le projet de loi, le fonds formé par la justice devrait venir en aide aux victimes de violences, enseigner des « compétences de vie et professionnelles » aux femmes emprisonnées et contribuer au prix du sang payé aux familles des femmes assassinées par des hommes.

Si quelqu’un aide une femme à fuir un foyer où elle est en danger sur le plan sexuel, physique et psychologique, cette personne ne sera pas punie.

Le projet de loi a finalement été approuvé par le gouvernement iranien en janvier 2021 après de nombreux débats et soumis au Parlement. Ce dernier, cependant, a refusé de l’étudier, le renvoyant à la commission juridique et judiciaire. On n’a toujours pas de nouvelles de l’adoption de ce projet de loi.

La journaliste Marjan Laghaee a tweeté que l’hésitation du Parlement à adopter le projet de loi interdisant les violences faites aux femmes, combinée à la passivité de la loi face à ces meurtres et au mariage des mineures, figuraient parmi les raisons du meurtre de Ghazal.

Sujets tabous

Les questions des violences faites aux femmes et des crimes dits « d’honneur » sont sensibles pour les autorités de la République islamique.

Le film de Kianoush Ayari de 2012 La Maison paternelle, qui se concentrait sur ces meurtres, a été censuré pendant près d’une décennie et ses créateurs ont été poursuivis.

Le meurtre de Ghazal a non seulement ravivé la fureur des Iraniens face à ces meurtres, mais a également rouvert le débat sur le mariage des enfants.

« Le ghayrah nous dit de fournir un moyen de protéger ces personnes dont vous vous souciez énormément, pas de les tuer si elles font une erreur »

- Un religieux iranien

Shabnam Eskanadari, défenseure des causes sociales, a appelé l’État iranien à criminaliser le mariage des enfants. Elle a tweeté que la loi n’offrait pas de protection aux femmes et aux filles.

Mazyar Baalaei, activiste politique réformiste, a écrit sur Twitter : « La réalité est que la culture ne peut être blâmée à moins [d’entreprendre une action] urgente et légale pour régler des phénomènes tels que le mariage des enfants ou les meurtres similaires à ce qui est arrivé à Ghazal.

« Les mauvaises traditions datant de centaines d’années doivent être restreintes par la loi », ajoute-t-il.

Ces meurtres sont généralement perpétrés par des pères ou d’autres membres de la famille, explique Nousha Mir Jafari, avocate.

« Si le mari ou le frère est le tueur et que le père est le tuteur de la victime, il lui pardonne facilement et le meurtrier est alors soumis à l’article 612 », a-t-elle déclaré aux médias locaux.

Selon cet article, toute personne commettant un meurtre dans ces circonstances peut s’attendre à une peine d’emprisonnement de trois à dix ans.

Ali Motahari, un ancien député au franc-parler, a qualifié le meurtre de Ghazal de test pour la justice, l’exhortant à exécuter son mari sans délai.

« Coutumes ignares » en ces temps modernes

Pour certains, le meurtre de Ghazal est imputable à la culture de certaines tribus du sud-ouest de l’Iran.

« Les crimes d’honneur sont courants chez certaines tribus depuis l’Antiquité. Cependant, aujourd’hui, ils reçoivent plus d’attention en raison de leur couverture médiatique », indique à MEE un sociologue qui a demandé à rester anonyme par crainte de répercussions de la part des autorités.

« Malheureusement, les filles de ces régions sont sous le contrôle total de leur père, de leur frère et de leur cousin. Si une rumeur contre une fille liée à une personne se répand dans le quartier, que ce soit vrai ou faux, sa condamnation à mort serait prononcée par sa propre famille. »

« Quand un père qui a tué sa fille adolescente a été condamné à seulement neuf ans de prison, cela a prouvé que la loi seule ne suffisait pas. Nous devons lutter culturellement contre ces coutumes ignares »

- Un sociologue iranien

Les « crimes terribles » comme celui-ci n’ont rien à voir avec la pauvreté, soutient le sociologue, car la tribu du meurtrier paiera le prix du sang pour le sauver de la persécution.

« [Comme dans le cas de Romina] il y a deux ans, quand un père qui a tué sa fille adolescente a été condamné à seulement neuf ans de prison, cela a prouvé que la loi seule ne suffisait pas. Nous devons lutter culturellement contre ces coutumes ignares. »

Le nombre de crimes « d’honneur » en Iran pourrait dépasser les 500 cas par an, avec une incidence plus élevée dans le sud du pays, estime un avocat pénaliste qui a lui aussi demandé à rester anonyme.

Certaines régions de l’Iran, en particulier dans le sud du pays, enregistrent un nombre plus élevé de crimes « d’honneur ».

« Nous savons que la plupart des motifs des crimes d’honneur sont dus aux croyances, aux idées fausses patriarcales et à l’inégalité entre les sexes. Cette adhésion à une série de croyances traditionnelles nous conduit à être témoins d’un si grand nombre de crimes d’honneur chaque année », déclare-t-il à MEE.

« Dans ces types de communautés et de tribus, une femme n’a pas d’identité propre. Elle est définie par son mari, son frère ou son père, qui se considèrent comme son propriétaire absolu », explique l’avocat.

« D’autre part, nous ne devons pas oublier les conditions de vie difficiles et les problèmes économiques qui contribuent aux violences physiques et verbales, lesquels représentent un pourcentage élevé de meurtres prémédités dans le pays », ajoute-t-il.

Selon le Centre pour les droits de l’homme en Iran, au cœur de ce crime résident « deux problèmes non résolus en Iran : le manque de protections pour la violence à l’égard des femmes en Iran et la pratique répandue du mariage des enfants. Ainsi, ces meurtres individuels sont étroitement liés aux politiques gouvernementales. »

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Outre les peines clémentes infligées aux pères et aux maris pour les violences faites aux filles et aux femmes, d’autres aspects de la loi iranienne aggravent le problème.

« Par exemple, une femme ne peut pas quitter le domicile conjugal sans prouver qu’elle est en danger et, si une femme s’enfuit, elle perd toute pension alimentaire. Les ordonnances de protection n’existent pas et les refuges pour femmes victimes de violence manquent terriblement dans une grande partie du pays.

« En général, la police considère les violences commises par les proches comme une “affaire de famille” », a déclaré le groupe dans un communiqué publié après le meurtre de Ghazal.

Un religieux basé à Qom, souhaitant conserver l’anonymat, explique quant à lui à MEE que de nombreux concepts religieux ont été mal compris, y compris le concept de « zèle ».

« Le ghayrah religieux ne nous permet pas de nous en prendre à nos filles, nos sœurs et nos épouses et de risquer leur vie pour les erreurs qu’elles ont commises, même si leurs erreurs sont grandes et lourdes.

« Au contraire, le ghayrah religieux est une question d’honneur. Cela nous dit de fournir un moyen de protéger ces personnes dont vous vous souciez beaucoup, pas de les tuer si elles font une erreur. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.