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L’incroyable récit de l’évasion de Carlos Ghosn au Liban

L’ex-patron de Renaut-Nissan a raconté au Sunday Times les coulisses de sa fuite du Japon, où il vivait en résidence surveillée
« Je devais faire un choix : vivre une misérable vie d’injustice ou tenter ma chance », explique Ghosn au Sunday Times (AFP)
« Je devais faire un choix : vivre une misérable vie d’injustice ou tenter une chance », explique Ghosn au Sunday Times (AFP)
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De nouveaux détails sont révélés sur la fuite du Japon, le 19 décembre 2019, de l’ancien patron de Renault-Nissan, Carlos Ghosn.

Le journaliste du Sunday Times John Arlidge a rencontré à Beyrouth l’ex-magnat de l’industrie automobile en novembre pour l’interroger sur cette fuite « qui fait ressembler Houdini [illusionniste américain] à un amateur ».

« C’était un risque énorme », confie Carlos Ghosn au journaliste dans cet hôtel de luxe beyrouthin, l’Albergo, où a lieu l’interview.

Il explique qu’il n’a pas lui-même passé des mois à planifier son exfiltration car il savait que d’autres le faisaient pour lui. C’est en décembre qu’il se décide de risquer le tout pour le tout quand « les juges [japonais] ont refusé ses demandes pour voir Carole [son épouse] et ont décidé que son procès serait divisé en deux parties, ce qui impliquait qu’il allait durer au moins cinq ans », raconte le Sunday Times.

Carlos Ghosn risquait jusqu’à quinze ans de prison pour corruption. « Je devais faire un choix : vivre une misérable vie d’injustice ou tenter ma chance », explique le fugitif.

« Aider un ami à Tokyo »

Pour garantir la discrétion de ses premiers échanges en vue de son évasion, alors qu’il était en résidence surveillée à Tokyo, il se procure un téléphone portable inviolable, du type utilisé par les espions et les trafiquants de drogue.

Comment l’a-t-il obtenu ? Une source proche de l’opération d’exfiltration explique au journaliste britannique : « Si vous payez le bon montant, vous pouvez obtenir tout ce que vous voulez sur le marché japonais. »

Entre-temps, un homme d’affaires libanais contacte un certain Taylor que Carlos Ghosn avait rencontré en Irak alors qu’il étudiait des opportunités d’investissement après la chute de Saddam Hussein.

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Il s’agit de Michael Taylor, 60 ans, ex-Béret vert (forces spéciales américaines), spécialiste de l’exfiltration reconverti dans la sécurité privée. Il a aussi été formateur des forces spéciales libanaises après l’intervention militaire israélienne au Liban de 1982.

Le businessman libanais demande alors à Taylor s’il « peut aider un ami à Tokyo ».

Selon le Sunday Times, les conditions de détention de Carlos Ghosn avaient révolté certains cercles d’affaires au Liban, qui auraient « commencé à comploter pour ‘’ramener notre frère à la maison’’ ».

« Il n’a pas fallu longtemps à Taylor pour comprendre ce que voulait dire l’homme d’affaires et encore moins pour se rendre compte que ce serait le travail le plus difficile qu’il ait jamais entrepris. Ghosn était assigné à résidence dans la ville, mais son domicile était surveillé par des caméras de vidéosurveillance et des détectives en civil le suivaient partout », raconte le Sunday Times.

Taylor se met alors au travail. Il commence par étudier les procédures de sécurité des aéroports dans un rayon de 480 km autour de Tokyo et trouve enfin sa cible : l’aéroport du Kansai d’Osaka, qui n’est pas équipé en scanners suffisamment grands pour de grandes caisses de fret. Le spécialiste de l’exfiltration estime qu’une caisse comme celle que les musiciens utilisent pour transporter des enceintes de scène serait parfaite pour dissimuler Ghosn, qui est petit mais pèse 75 kilos.

Taylor commande à une société à Beyrouth une caisse noire, trop grande pour passer dans les scanners de l’aéroport d’Osaka mais assez petite pour être embarquée sur un jet privé. On perce des trous discrets dans le fond pour la respiration et on place des roulettes pour la transporter le plus vite possible.

Reste à trouver un aéroport d’arrivée en Turquie, de préférence pas trop regardant sur la cargaison transportée.

Une caisse noire pour la sono

Taylor fait alors le tour des compagnies charters capables d’assurer un « niveau élevé de discrétion ». C’est peine perdue, jusqu’à ce qu’il appelle un opérateur basé en Turquie, MNG, où un employé lui promet de l’aider.

Le 27 décembre à minuit, le téléphone indétectable de Ghosn le réveille : « On se voit demain »

La société turque assurera plus tard avoir été dupée par cet employé indélicat.

« Taylor avait un avion, un aéroport et une cachette, mais ne savait toujours pas comment amener son célèbre passager clandestin à Osaka », poursuit le Sunday Times.

Il découvre alors que les images de vidéosurveillance de la maison de Carlos Ghosn ne sont pas retransmises en direct mais enregistrées et examinées quelques jours plus tard par les autorités.

Le 27 décembre à minuit, le téléphone indétectable de Ghosn le réveille : « On se voit demain », lui lance Taylor en précisant l’heure et le lieu du rendez-vous.

À 500 km de la capitale nippone, un jet privé Bombardier de Global Express, en provenance Dubaï, atterrit de nuit avec à son bord, Taylor, mais aussi son complice, le Franco-Libanais George-Antoine Zayek, vétéran de la guerre civile libanaise reconverti dans le mercenariat, notamment en Irak et au Nigeria, spécialisé dans la libération et l’exfiltration d’otages et qui a beaucoup opéré au Mexique ces dernières années.

George-Antoine Zayek ordonne aux pilotes du jet de faire le plein et de se tenir prêt pour rejoindre n’importe quel aéroport à 11 000 km de distance. Aux bagagistes de l’aéroport d’Osaka qui déchargent une lourde caisse noire, Taylor explique qu’il s’agit de la sono pour un concert. Il a même des tickets en poche au cas où les questions seraient plus poussées.

L’après-midi du 29 décembre, Carlos Ghosn se rend à l’hôtel Grand Hyatt où il est autorisé à déjeuner, dans la chambre 933 où l’attendant Taylor et Zayek. Il se déguise avec une casquette, des lunettes et un masque de protection. Les trois hommes quittent l’établissement par une porte secondaire.

Ils prennent ensuite le train vers Osaka, direction l’hôtel Star Gate où, dans une chambre, Ghosn prend place dans la caisse noire d’où le matériel de sonorisation a été retiré. Taylor et Zayek chargent ensuite la caisse dans une camionnette qui part pour l’aéroport.

« Michael Taylor a délibérément programmé son arrivée au terminal de jets privés du Kansai seulement vingt minutes avant l’heure de départ prévue de 22 h 30. Il a dit au personnel du terminal que le concert s’était terminé tard, brandissant ses talons de billets froissés », raconte le Sunday Times.

Carlos Ghosn et son épouse Carole arrivent à leur résidence à Tokyo le 3 avril 2019 (AFP)
Carlos Ghosn et son épouse Carole arrivent à leur résidence à Tokyo le 3 avril 2019 (AFP)

Le personnel, en fin de journée de travail, ne va pas trop l’embêter, ce qui lui permet de rapidement charger la malle noire dans la soute du jet. À ce moment-là, quand la soute se referme et que les moteurs s’allument, Carlos Ghosn est presque tiré d’affaire.

Ce n’est qu’une fois au-dessus de la Russie, l’avion ayant pris le trajet Tokyo-Istanbul – le plus long pour éviter de survoler des pays ayant des accords d’extradition avec le Japon –, que Taylor ouvre la caisse libérant Ghosn.

Le jet arrive à Istanbul à 5 h 26 le 30 décembre. Carlos Ghosn n’a qu’à traverser le tarmac pour prendre un autre avion privé pour Beyrouth. L’opération est un succès pour ses planificateurs. Selon plusieurs sources, l’ex-patron de Renault-Nissan et des proches auraient déboursé quelque 892 000 euros pour régler Promote Fox, une société liée à Taylor et à son fils.

Ghosn a également perdu sa caution, vis-à-vis de la justice japonaise, qui s’élève à un peu plus de douze millions d’euros.

Et maintenant ? Qu’attend l’ancien magnat ? « Ghosn ne peut pas quitter le Liban de peur que le Japon n’entame une procédure d’extradition contre lui dans tout autre pays où il mettrait les pieds. La procédure pénale au Japon a été suspendue. Pourrait-il être jugé au Liban ? ‘‘Nous l’avons demandé’’, insiste-t-il, même s’il doit savoir que Tokyo n’acceptera jamais », raconte le journaliste du Sunday Times.

« Des politiciens libanais de premier plan l’ont appelé à rejoindre le gouvernement »

- The Sunday Times

Mais un autre procès inquiète Carlos Ghosn : celui de son co-accusé, l’avocat de Nissan Greg Kelly, également son ex-bras droit, qui s’est ouvert mi-septembre. Pour le journaliste qui a rencontré l’ancien patron de Nissan-Renault, « les procureurs japonais tenteront probablement de transformer le procès de Kelly en celui de Ghosn. Ils peuvent condamner l’un devant le tribunal de district de Tokyo et l’autre devant le tribunal de l’opinion publique par contumace ».

D’autres protagonistes de l’affaire Carlos Ghosn attendent des procès.

Le 20 mai, Michael Taylor et son fils Peter ont été arrêtés aux États-Unis. Un juge fédéral a donné début septembre son feu vert pour les extrader au Japon pour qu’ils y soient jugés, avant la suspension de cette décision.  Les Taylor estiment qu’ils n’auraient pas droit au Japon à un procès équitable.

Carlos Ghosn lui-même n’échappe pas à la machine judiciaire, même de loin : un procès civil initié par Nissan pour réclamer dix milliards de yens (quelque 80 millions d’euros) de dommages et intérêts à son ancien grand patron en fuite s’est ouvert vendredi 13 novembre au Japon.

Mais pour l’heure, l’homme qui vient de monter un partenariat avec l’université libanaise Saint-Esprit de Kaslik dans le domaine de la formation au profit des entrepreneurs ne semble pas troublé.

« Des politiciens libanais de premier plan l’ont appelé à rejoindre le gouvernement – ou ce qui passe pour en être un. Ghosn dit qu’il pourrait être un conseiller informel, mais ‘’après [ses] problèmes avec deux entreprises ayant des liens avec le gouvernement, [il veut] un endroit au monde où vivre sans politique’’ », explique le journaliste du Sunday Times.

Pour le reporter britannique, l’évasion de Carlos Ghosn ne peut se clore ainsi, s’interrogeant sur les conséquences néfastes aussi bien pour les Taylor, Greg Kelly que pour les employés, par milliers, de Nissan : « Je ne pense pas que cette histoire aura une fin heureuse pour personne – à l’exception peut-être de l’homme que je regarde sortir de l’hôtel Albergo et traverser la rue Abdel Wahab el-Inglizi, en basculant sa tête vers la lumière du soleil qu’il craignait de ne plus jamais revoir ».