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Oscars 2021 : cinq nominations du Maghreb et du Moyen-Orient à surveiller

Malgré la pandémie et un secteur à la peine à cause des mesures de confinement, des films issus du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord sont sur le point d’écrire l’histoire du cinéma
Cette année, la remise des prix a lieu deux mois plus tard que d’habitude en raison de la pandémie (Academy of Motion Picture Arts and Sciences)

La 93e cérémonie des Oscars aura lieu le 25 avril, après une nouvelle année sortant de l’ordinaire pour le cinéma. 

La cérémonie hollywoodienne a lieu deux mois plus tard que prévu en raison de la pandémie de coronavirus et alors que l’industrie souffre toujours de la fermeture des salles et des perturbations des tournages dues aux confinements un peu partout sur la planète. 

Toutefois, elle s’avère aussi sans précédent pour d’autres raisons, positives celles-là : Riz Ahmed est le premier musulman nommé dans la catégorie du meilleur acteur et, pour la première fois, deux femmes ont été nommées pour la meilleure réalisation. 

Mais qui montre la voie en ce qui concerne le cinéma du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ?

Voici cinq noms à garder à l’œil la nuit des Oscars : 

Kaouther Ben Hania (L’Homme qui a vendu sa peau)

La réalisatrice Kaouther Ben Hania est entrée dans l’histoire cette année : son film est la première nomination tunisienne à l’Oscar du meilleur long métrage international.

Les mondes de l’art contemporain et de la migration s’entrechoquent dans L’Homme qui a vendu sa peau, l’histoire d’un réfugié syrien (interprété par Yahya Mahayni) qui accepte de se faire tatouer un visa Schengen sur le dos et d’être exposé dans les galeries du monde entier, pour tenter d’être réuni avec sa petite amie en Europe. 

L’Homme qui a vendu sa peau est le premier film tunisien nommé pour l’Oscar du meilleur long métrage international (Tanit Films)
L’Homme qui a vendu sa peau est le premier film tunisien nommé pour l’Oscar du meilleur long métrage international (Tanit Films)

« Ce n’est pas une histoire classique de réfugiés. Contrairement à ce qu’on voit habituellement, ici, pas de bateau et de naufrage », expliquait la réalisatrice le mois dernier.

« Dans les médias, les réfugiés sont toujours présentés comme des statistiques ou des chiffres. Ce ne sont pas des êtres humains avec des histoires spécifiques. Le cinéma nous donne la possibilité d’être proches d’un être humain et, à travers cet être humain, de comprendre ce que c’est que d’être un réfugié. »

En 2017, son film La Belle et la meute avait lui aussi été sélectionné comme le candidat tunisien au titre de meilleur film en langue étrangère pour la 91e cérémonie des Oscars, mais il n’avait pas été retenu. 

Née dans la ville de Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie, Kaouther Ben Hania estime que la transition démocratique dans le pays a fait naître de nouvelles opportunités pour le cinéma. 

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« Nous expérimentons la joie de la liberté d’expression qui nous donne, à nous autres réalisateurs, la possibilité de faire des films sans censure », déclarait-elle.

« Il se passe quelque chose sur la scène créative en Tunisie. Depuis la révolution, politiquement et avec le changement de régime, il nous faut maintenant une révolution culturelle pour nous exprimer. »

Bien que cette année marque une percée dans la catégorie internationale, la Tunisie avait déjà suscité l’intérêt aux Oscars l’année dernière. 

Brotherhood, un long métrage sur un membre du groupe État islamique de retour dans la campagne tunisienne, et Nefta Football Club, une histoire légère sur deux frères tunisiens qui tombent sur des sacs remplis de poudre blanche, ont tous deux été nommés dans la catégorie du meilleur court-métrage en 2020. 

Farah Nabulsi (The Present)

Le premier court-métrage réalisé par la britanno-palestinienne Farah Nabulsi, The Present, s’est imposé comme l’un des favoris au titre de meilleur court-métrage de cette édition. 

Ce drame tendu de 25 minutes met en lumière les difficultés rencontrées par les Palestiniens qui doivent se frayer un chemin aux check-points israéliens en Cisjordanie occupée. Il tourne autour de Yusef (interprété par Saleh Bakri), qui part avec sa jeune fille pour acheter un cadeau d’anniversaire pour sa femme.

The Present a remporté le Bafta du meilleur court-métrage plus tôt ce mois-ci, et dans son discours, Farah Nabulsi a dédié son prix « au peuple de Palestine, qui attend la liberté et l’égalité depuis longtemps, trop longtemps ».

The Present, qui a remporté le Bafta du meilleur court-métrage, est le premier film de la réalisatrice britanno-palestinienne Farah Nabulsi (Netflix/capture d’écran)
The Present, qui a remporté le Bafta du meilleur court-métrage, est le premier film de la réalisatrice britanno-palestinienne Farah Nabulsi (Netflix/capture d’écran)

Le film s’inspire d’un voyage de la réalisatrice en Palestine en 2013, au cours duquel elle a dû elle-même passer par les check-points israéliens et a parlé aux Palestiniens qui les subissent au quotidien. 

Une scène a été filmée au tristement célèbre « Checkpoint 300 » à Bethléem, que des milliers de Palestiniens sont obligés de traverser chaque jour. 

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« C’est humiliant et déshumanisant de se tenir là. Ce n’est bon pour aucun être humain. Les animaux eux-mêmes ne devraient pas être traités comme ça. Ce check-point a été fait pour un inconfort maximum. Ça se sent », a déclaré Farah Nabulsi au Guardian

Ancienne agent de change, la réalisatrice britanno-palestinienne n’a fait son entrée dans l’industrie cinématographique qu’à la fin de la trentaine. 

Depuis, elle a écrit et produit quatre courts métrages, qui se concentrent tous sur différents aspects de la vie palestinienne, et travaille actuellement sur son premier long-métrage.

Tomer Shushan (White Eye)

Toujours dans la catégorie court-métrage, on trouve White Eye, du réalisateur israélien Tomer Shushan.

Tourné entièrement en une seule prise, le film met en lumière le privilège blanc et le traitement des immigrés africains en Israël

Il raconte l’histoire d’Omer, un jeune homme de Tel Aviv qui découvre que son vélo volé appartient désormais à Yunes, un Érythréen travaillant dans une usine d’emballage de viande. La détermination d’Omer à récupérer son vélo peut avoir de graves conséquences pour Yunes, immigré sans papiers. 

White Eye repose vaguement sur une expérience qu’a vécue le réalisateur israélien Tomer Shushan (capture d’écran)
White Eye repose vaguement sur une expérience qu’a vécue le réalisateur israélien Tomer Shushan (capture d’écran)

« D’après mon expérience, peu de gens ici semblent compatissants lorsqu’ils parlent de réfugiés », a déclaré Shushan lors d’une interview la semaine dernière. « Mais plus qu’eux, je blâme les personnes au pouvoir qui n’hésitent pas à utiliser des termes comme “cancer de la société”, et cela s’infiltre dans l’esprit des citoyens. »    

Le réalisateur de 33 ans faisait référence à un incident survenu en 2012, lorsque l’ancienne ministre israélienne de la Culture et des Sports, Miri Regev, avait qualifié les demandeurs d’asile soudanais de « cancer dans notre corps ».

Israël est souvent critiqué pour son traitement des migrants, qui va jusqu’à l’incarcération d’enfants et la récente fermeture d’un centre de vaccination à Tel Aviv qui était utilisé par des demandeurs d’asile sans papiers. 

White Eye est basé sur une situation similaire à celle qui s’est produite dans la vie de Shushan, lorsque son vélo a été volé.

« J’avais travaillé dans des endroits où je me suis fait quelques-uns de mes meilleurs amis dans la communauté des immigrés », a-t-il dit. « Je suis même allé à des manifestations avec eux. Et pourtant, mises à l’épreuve, mes valeurs ont volé par la fenêtre. J’avais cédé aux préjugés sociétaux. »

Hunger Ward 

Ce film produit aux États-Unis, abordant la famine dévastatrice au Yémen en proie à la guerre, a été nommé dans la catégorie court-métrage documentaire. 

Hunger Ward suit deux soignants, le Dr Aida Alsadeeq et l’infirmière Mekkia Mahdi, qui se battent pour sauver la vie d’enfants souffrant de malnutrition dans les centres d’alimentation thérapeutique.

La situation, résultant de la guerre civile au Yémen, qui a débuté en 2015, a souvent été qualifiée de pire crise humanitaire au monde. L’ONU s’attend à ce que deux millions d’enfants yéménites de moins de 5 ans souffrent de malnutrition sévère cette année. 

Le documentaire de 40 minutes a été tourné en un mois, les visas de l’équipe de production américaine n’étant valables que 30 jours. L’équipe a été brièvement arrêtée pendant le tournage, et du personnel d’extraction d’urgence ainsi que des négociateurs en cas d’enlèvement étaient prêts à intervenir si nécessaire. 

Hunger Ward est la troisième partie d’une trilogie de Skye Fitzgerald portant sur les crises politiques et humanitaires au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (capture d’écran/Pluto TV)
Hunger Ward est la troisième partie d’une trilogie de Skye Fitzgerald portant sur les crises politiques et humanitaires au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (capture d’écran/Pluto TV)

Le réalisateur, Skye Fitzgerald, espère que le film contribuera à mettre fin à cette crise causée par l’homme, en partie facilitée par les ventes d’armes américaines à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite qui intervient au Yémen depuis six ans.

« Nous nous efforçons de créer un film qui en appelle à la fois au cœur et à l’intellect tout en mettant à nu la complicité américaine dans les morts civiles actuelles au Yémen », explique-t-il dans un communiqué sur le site internet du film. 

« Nous croyons que le fait de montrer au public le spectre d’une famine évitable, causée par l’homme et rendue possible par l’argent des contribuables américains, renforcera en fin de compte l’appel à une réforme législative entourant l’aide militaire américaine au Moyen-Orient. » 

Ce film est la troisième partie d’une trilogie de Fitzgerald portant sur les crises humanitaires au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. 

En 2015, son documentaire 50 Feet From Syria suivait un chirurgien syro-américain aidant les victimes de la guerre civile syrienne à la frontière turque, tandis que Lifeboat (2018) portait sur les réfugiés risquant leur vie pour traverser la Méditerranée vers l’Europe. 

Ce dernier lui a valu une première nomination aux Oscars, également dans la catégorie du meilleur court-métrage documentaire. 

Ramin Bahrani (Le Tigre blanc)

Le réalisateur et scénariste irano-américain Ramin Bahrani est nommé dans la catégorie du meilleur scénario adapté pour Le Tigre blanc

Basé sur un roman éponyme ayant reçu le prix Booker de littérature, le film distribué par Netflix retrace l’ascension d’un pilote ambitieux de pauvre villageois à entrepreneur prospère dans l’Inde moderne. 

Le travail de Ramin Bahrani, qui a écrit et réalisé le film, se concentre sur les communautés sous-représentées. 

Le cinéaste irano-américain Ramin Bahrani est né et a grandi en Caroline du Nord et a passé trois ans en Iran quand il avait la vingtaine (AFP)
Le cinéaste irano-américain Ramin Bahrani est né et a grandi en Caroline du Nord et a passé trois ans en Iran quand il avait la vingtaine (AFP)

« J’ai toujours été bon pour regarder où personne d’autre ne regarde, dans les abîmes, les fissures et les coins », déclarait-il en janvier. « J’aime montrer des gens que vous ne voyez pas normalement dans les films – la classe populaire, les immigrés, la classe ouvrière. »

Âgé de 46 ans, il est né et a grandi en Caroline du Nord de parents iraniens. Au début de la vingtaine, il a passé trois ans en Iran pour en apprendre davantage sur son pays d’origine. 

« Il était temps de s’attaquer au passé de ma famille et de développer une relation plus profonde avec mon substrat culturel », explique-t-il. « Je voulais savoir ce qui me relie à l’Iran et quelle culture nourrit mes films. »

Le Tigre blanc a également été nommé pour le prix du meilleur scénario adapté aux Baftas cette année, et Bahrani avait déjà été nommé aux Emmy pour son film dystopique Fahrenheit 451 en 2018.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.