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La libération de Nizar Zakka, point de départ des négociations irano-américaines ? 

Le Libanais Nizar Zakka, détenu en Iran depuis 2015 pour espionnage au profit des États-Unis, a été libéré mardi 11 juin à la demande du président Michel Aoun. Faut-il y voir un geste de bonne volonté de Téhéran à l’adresse des États-Unis ? 
Les États-Unis ont salué la libération de Nizar Zakka, espérant qu’elle constituait « un signe positif pour les détenus américains en Iran », selon les déclarations d’un porte-parole du département d’État américain (AFP)
Par
BEYROUTH, Liban

Après trois ans et neuf mois passés dans une prison en Iran pour « espionnage au profit des États-Unis », le Libanais Nizar Zakka, détenteur d’un permis de séjour permanent sur le territoire américain, est rentré au Liban mardi. 

Accompagné du directeur de la Sûreté générale libanaise, Abbas Ibrahim, il s’est directement rendu de l’aéroport au palais présidentiel pour remercier le chef de l’État, Michel Aoun, qui a œuvré à sa libération. Entouré des membres de sa famille, il a adressé ses remerciements au président Aoun. 

« Ma famille et moi vous sommes redevables à vie, Monsieur le président », lui a-t-il déclaré. « Je sais que vous avez réclamé ma libération du fait de ma nationalité libanaise, sans rapport avec les liens personnels que nous entretenons. »

Nizar Zakka, avocat, homme d’affaires et défenseur de la liberté d’accès à internet, est le secrétaire général d’une ONG régionale, Ijmaa, spécialisée dans le développement des nouvelles technologies de communication dans les pays du Moyen-Orient. 

« Ma famille et moi vous sommes redevables à vie, Monsieur le président »

- Nizar Zakka

C’est sans doute cette dernière qualité qui a provoqué son arrestation en Iran en septembre 2015. Il a disparu sur la route de l’aéroport alors qu’il s’apprêtait à quitter le pays après avoir participé à une conférence à l’invitation de la vice-présidente pour les Affaires de la femme et de la famille de l’époque, Shahindokht Molaverdi.

Quelques jours plus tard, des informations ont commencé à filtrer sur les charges retenues contre lui. Arrêté par le service de renseignement des Gardiens de la révolution, il est soupçonné d’entretenir des relations « avec la communauté militaire et du renseignement aux États-Unis ».

Dans les coulisses des milieux politiques et médiatiques iraniens ou proches de la République islamique au Liban, on affirme que Nizar Zakka était impliqué dans un « vaste complot pour former des jeunes Iraniens à l’utilisation des réseaux sociaux et, plus généralement d’internet, dans les mouvements de contestation ». Une photo montrant le Libanais en uniforme militaire de l’armée des États-Unis, en compagnie d’un officier américain, est publiée dans la presse iranienne. 

De solides relations aux États-Unis

Nizar Zakka possède un solide réseau de relations aux États-Unis, où il a suivi ses études, à la River Military Academy, un établissement privé qui accueille des étudiants de plus d’une vingtaine de pays. 

En avril dernier, l’académie l’a nommé membre à vie de son Conseil d’administration en hommage à « son combat et ses réalisations ». « C’est un lieu de recrutement de futurs agents américains », soutient une source libanaise qui a requis l’anonymat. Si certains le pensent tout bas, d’autres le disent tout haut : Nizar Zakka est bien un agent de la CIA. Sa famille, ses amis et son entourage nient catégoriquement ces accusations.

Quoi qu’il en soit, c’est grâce à ses relations au pays de l’oncle Sam que l’avocat, devenu homme d’affaires, amasse une belle fortune en décrochant des contrats pour la fourniture de services divers à l’armée américaine en Irak après le renversement de Saddam Hussein et l’occupation du pays en 2003, selon des sources informées.

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Interdit de rencontrer des membres de sa famille et après un procès qu’il a lui-même qualifié de « simulacre » à son arrivée à Beyrouth, Nizar Zakka est condamné, en 2016, à dix ans de prison pour « espionnage au bénéfice des États-Unis ». 

Fin 2017, la justice iranienne confirme sa peine en appel, ainsi que celle d’un Américain et de deux Irano-Américains accusés de « collaboration » avec Washington.

Téhéran reste sourd aux appels à sa libération émanant de sa famille ou de responsables libanais, comme le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil, qui soulèvera son cas avec le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah et avec des officiels iraniens. 

En 2017, la Chambre des représentants et le Sénat des États-Unis votent une résolution appelant à la « libération inconditionnelle » des ressortissants américains détenus en Iran, y compris Nizar Zakka. En décembre 2018, l’ambassadrice américaine aux Nations unies, Nikki Haley, publie une lettre signée par les familles de plusieurs ressortissants américains emprisonnés en Iran, y compris par des proches de Zakka.    

Pour sensibiliser l’opinion publique à son cas, Nizar Zakka observera deux grèves de la faim et se portera candidat, en avril dernier, à une élection législative partielle dans la ville de Tripoli, au nord du Liban.      

« Aucun marché conclu »

Dans des déclarations à son arrivée à Beyrouth, l’ancien détenu a insisté sur le fait que sa libération est le fruit d’un effort exclusivement libanais. « L’initiative de ma libération est née au Liban, elle a été préparée au Liban, et elle a abouti au Liban », a-t-il affirmé au palais présidentiel, en lisant un communiqué préparé à l’avance.

Même souci du côté du principal négociateur libanais, Abbas Ibrahim, qui est allé dimanche à Téhéran pour ramener l’ancien détenu. 

« Le retour de Nizar Zakka au Liban s’est fait grâce à la lettre envoyée par le président Aoun à son homologue iranien, Hassan Rohani », a expliqué le patron de la Sûreté générale. « Le président a exprimé son souhait de voir Nizar libéré. Le Hezbollah a évidemment un rôle dans ce dossier, et il a exprimé son soutien. La libération s’est faite uniquement grâce à la médiation du président Aoun. Point final. Il n’y aucun marché conclu, car ni le président Aoun ni moi-même n’acceptons cela. » 

« Le Hezbollah a évidemment un rôle dans ce dossier »

- Abbas Ibrahim, directeur de la Sûreté générale libanaise

Mardi matin, le feu vert pour la libération du Libanais avait été annoncé par l’agence de presse de l’Autorité judiciaire iranienne, Mizan Online, citant le porte-parole de cette instance, Gholamhossein Esmaili. 

« Selon la loi, ceux qui sont condamnés à une peine allant jusqu’à dix ans de prison, s’ils purgent au moins un tiers de leur peine et s’ils font preuve de bonne conduite », peuvent être libérés sous conditions, a-t-il précisé. 

Gholamhossein Esmaili a confirmé que le président Aoun a demandé « par écrit » la libération de Nizar Zakka et le Hezbollah a considéré la décision relative à sa libération comme « opportune ».

Ces précisions sont intervenues après que l’agence semi-officielle iranienne Fars a affirmé lundi que « la libération de l’espion libano-américain est uniquement une réponse à la médiation menée par le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah ». 

« Aucune négociation n’a eu lieu, à n’importe quel niveau ou avec n’importe quelle personne ou n’importe quel gouvernement. Cette libération n’a eu lieu que sur base du respect et de la place qu’occupe Sayyed Nasrallah pour la République islamique d’Iran », ajoute le communiqué.

Un geste de bonne volonté

En dépit de la volonté manifeste des parties libanaises et iraniennes de nier un quelconque marché, la libération de Nizar Zakka ne peut être séparée des propos tenus fin avril par le ministre iranien des Affaires iraniennes. 

Mohammad Jawad Zarif avait proposé, devant l’association Asia Society à New York, un échange de prisonniers avec les États-Unis. « Je mets publiquement cette offre sur la table maintenant : échangeons-les, tous ces gens qui sont en prison aux États-Unis ou qui font l’objet d’une demande d’extradition de leur part. Nous pensons que les accusations pesant sur eux sont fausses. Les États-Unis croient que les accusations pesant sur les gens détenus en Iran sont fausses. Faisons donc un échange, j’ai l’autorité pour cela », avait-il dit.      

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Gebran Bassil a d’ailleurs souligné le rôle joué par son homologue iranien dans cette affaire. Il a déclaré dans un entretien accordé à CNN que la libération de Nizar Zakka « s’est faite à travers les canaux diplomatiques entre le Liban et l’Iran, via des discussions directes avec le chef de la diplomatie iranienne, et la Sûreté générale a rempli son rôle. » 

Nizar Zakka lui-même a estimé que sa libération « a clairement eu des retombées positives sur les affaires régionales ». Une porte-parole du département d’État à Washington a d’ailleurs salué la libération de Nizar Zakka, espérant que cela soit un pas positif concernant l’avenir des détenus américains en Iran.

Une source de sécurité libanaise haut placée a assuré que le dénouement de l’affaire Zakka est le résultat de négociations secrètes irano-américaines et que « le président Aoun a su saisir le moment opportun pour agir ».

Cette source souligne que ce n’est pas un hasard si ce Libanais, dont Washington réclame la libération depuis des années, a pris l’avion pour son pays à la veille de l’arrivée à Téhéran du Premier ministre japonais, Shinzō Abe, mandaté par Donald Trump pour jouer le rôle de médiateur avec les dirigeants iraniens. « L’Iran a voulu faire un geste de bonnes volonté et les Américains l’ont saisi », a conclu cette source.