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Au Yémen, la prise de contrôle des Houthis attise les rivalités entre AQPA et Daech

Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) et Daech disent tous deux combattre les Houthis au Yémen, mais chacun à leur manière

SANAA - Après la prise de contrôle de la capitale yéménite Sanaa le 21 septembre 2014 et par la suite d’autres provinces par les combattants houthis, différents groupes armés dont al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) et Daech ont proclamé leur opposition aux Houthis.

Les combattants houthis chiites sont ainsi devenus une nouvelle cible pour AQPA et Daech, toutes les deux des organisations sunnites. La semaine dernière, lorsqu’AQPA a annoncé la mort de son chef Nasser al-Wahishi, l’organisation a également déclaré qu’elle combattait les Houthis dans onze positions et fait part de son soutien vis à vis de la « résistance populaire » dans divers gouvernorats.

Dans le même temps, Daech a revendiqué les attentats qui ont visé des mosquées à Sanaa jeudi et samedi dernier, où des voitures chargées d’explosifs ont tué près de trente personnes. Daech a annoncé qu’il visait des rebelles houthis à l’intérieur des mosquées. Or, même si ces moquées sont sous le contrôle des Houthis, elles sont également fréquentées par des sunnites qui vont y prier.

L’annonce des attaques par AQPA et Daech est un signal clair des rivalités qui existent entre les deux organisations au Yémen. En visant les Houthis, AQPA et Daech cherchent à rallier de nouveaux adhérents à leur cause.

Al-Qaïda en marge de la guerre

Pour Saeed Obaid al-Jomhi, expert d’al-Qaïda et de différents groupes islamistes, la déclaration de guerre d’AQPA contre les Houthis n’est qu’un discours de façade.

« AQPA veut exprimer son soutien vis à vis de la légitimité et montrer qu’il se bat au nom de la nation en s’attaquant aux Houthis. En réalité, l’organisation ne combat pas les Houthis mais essaye d’attirer de nouveaux sympathisants avec une telle déclaration », explique Saeed Obaid Al-Jomhi.

D’après lui, AQPA a été nuisible au Yémen parce qu’il a donné une raison aux Houthis de se battre dans plusieurs régions du pays avec pour motif la lutte contre al-Qaïda.

Les Houthis vont alors occuper de nouvelles provinces dans le but « d’évacuer » les membres d’AQPA et de Daech.

« En fait, AQPA ne combat pas les Houthis en tant que groupe. S’il y a des membres d’AQPA qui se battent dans différentes régions, ils combattent pour protéger leurs propres provinces des Houthis - et non en tant que membres d’AQPA. Ainsi, on peut dire que l’organisation fait de fausses déclarations pour attirer de nouveaux partisans », poursuit Saeed Obaid Al-Jomhi.

Cependant, l’activiste houthi Houssein Al-Boukhaiti affirme quant à lui que les Houthis combattent des membres d’AQPA dans différentes régions. Il soutient que les Houthis protègent les civils des membres d’AQPA.

« AQPA utilise également des milices pour combattre Ansar Allah [Houthis] et les Houthis se battent contres ces milices pour assurer la sécurité du pays », assure Houssein Al-Boukhaiti.

Daech cible les mosquées

La semaine dernière, Daech a visé quatre mosquées sous le contrôle des Houthis - un acte qui va à l’encontre de la politique d’AQPA, qui dit ne pas s’attaquer à des personnes à l’intérieur des mosquées.

Daech a manifesté sa présence au Yémen pour la première fois en mars dernier lorsqu’il a revendiqué sa responsabilité dans les attentats des mosquées Badr et al-Hashoosh à Sanaa qui ont fait plus de cent morts et des centaines de blessés.

« Certains membres d’AQPA soutiennent la politique de Daech et travaillent individuellement ou en petits groupes, mais on ne peut pas dire que Daech soit un groupe organisé au Yémen car il ne bénéficie pas de soutien populaire dans le pays », explique Saeed Obaid al-Jomhi.

Le mois dernier un drone a tué Mamoon Hatem, un dirigeant d’AQPA également partisan de Daech près du palais républicain dans la zone d’al-Mukalla contrôlée par AQPA au centre de la province d’Hadramout.

D’après Saeed Obaid Al-Jomhi, Daech n’est pas en mesure de construire un groupe organisé au Yémen et ses partisans ne peuvent attaquer que par des attentas à la voiture piégée. La plupart des partisans de Daech au Yémen sont en contact avec des combattants de Daech vivant à l’étranger, mais ils ne sont pas en lien avec les principaux dirigeants de l’organisation.

Pour Saeed Obaid Al-Jomhi, « Al-Qaïda ne combat pas Daech, mais s’oppose à sa stratégie qui consiste à tuer ses adversaire n’importe où - même dans les mosquées. La politique d’AQPA qui dresse certaines lignes rouges l’empêche d’attaquer de la sorte ».

AQPA est plus influent dans le sud que dans le nord du pays, alors que Daech a commencé à acquérir un soutien dans le nord, surtout à Sanaa. Néanmoins, cette configuration ne signifie pas que Daech ait plus d’influence dans le nord du Yémen étant donné que les membres de l’organisation travaillent individuellement et pourraient se manifester dans n’importe quelle région du pays, explique Saeed Obaid Al-Jomhi. AQPA quant à elle, détient une prédominance dans des provinces bien déterminées.

Le gouvernement yéménite a mené plus d’une campagne militaire contre AQPA dans le sud du pays dont la dernière en date remonte à avril 2014 dans les provinces de Shabwah et de Abyan, explique le brigadier à la retraite Ahmed Obaid.

« On ne peut pas affirmer que les militaires puissent débarrasser ces provinces des membres d’AQPA, mais c’est suffisant de pouvoir identifier les bastions d’AQPA et les cibler à tout moment. Cependant, il est difficile pour l’armée d’identifier les positions de Daech au Yémen étant donné qu’ils ne forment pas de bastions et qu’ils travaillent individuellement », ajoute Ahmed Obaid.

Pour lui, la meilleure solution pour le gouvernement yéménite de surmonter la propagation de Daech au Yémen est de renforcer la sécurité à Sanaa et dans d’autres provinces.

Les civils sont les principales victimes

Tandis qu’AQPA et Daech affirment cibler les Houthis, la plupart de leurs victimes ne le sont pas. C’est notamment le cas des personnes tuées au moment de la prière dans les mosquées visées par les attaques de Daech.

Yahya Soroor, 57 ans, fait partie des blessés victimes de l’attaque à la voiture piégée de samedi dernier à la mosquée de Kobat al-Mahdi. Lui n’est pas partisan des Houthis mais va simplement prier dans les mosquées près de chez lui, indique-t-il.

« De quoi les civils qui ont été tués et blessés pendant les attaques de Daech à Sanaa sont-ils coupables ? », demande-t-il.

Il ajoute : « Ils sont tous musulmans et tous des civils. Ce sont toujours les civils les principales victimes des conflits ».

« De façon indirecte, Daech crée de nouveaux partisans houthis, car lorsque les gens apprennent que l'organisation cible les Houthis dans leurs propres mosquées, ils ressentent immédiatement de la sympathie pour eux. »

Traduction de l’anglais (original) par Salsabil Chellali.

Photo : Un homme inspecte les dommages causés par l’explosion d’une bombe à la mosquée Badr au sud de Sanaa, un attentat revendiqué par Daech