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Le péché originel de la politique turque moderne

Le coup d'État du 27 mai 1960 a créé un précédent pour les interventions militaires qui ont suivi et mis en place une tutelle militaire permanente en Turquie

« J'ai aimé cet homme, votre honneur. Savez-vous ce qu'est l'amour ? », déclara Ayhan Aydan, chanteuse d'opéra, dans le palais de justice où son amant Adnan Menderes, le premier Premier ministre de la Turquie élu démocratiquement, était jugé. Le 27 mai 1960, le premier coup d’État de la République turque entraîna le renversement du gouvernement du Parti démocrate. Le Parti démocrate était arrivé au pouvoir à l'issue des premières élections libres de Turquie, en 1950, après 27 ans d'un régime unipartite qui avait gouverné le pays d'une main de fer.

Adnan Menderes, tout comme deux ministres de son cabinet, fut condamné à mort suite à des dizaines de procès tenus à Yassıada, une petite île située dans la mer de Marmara. En raison de sa liaison extra-conjugale avec Menderes, Aydan avait été invitée à venir témoigner au procès connu sous le nom de l'« affaire du bébé ». Menderes avait été accusé du meurtre du nouveau-né qu'il avait eu avec Aydan.

Les dirigeants de la junte cherchaient désespérément à ternir la réputation de Menderes aux yeux de sa base essentiellement conservatrice. Ils demandèrent d'abord à son épouse de déposer une plainte pour adultère contre Menderes. Les officiers de l'armée obtinrent même à l'époque l’émission d’une fatwa par le mufti d'Istanbul, qui déclara : « L'adultère est le plus grand des péchés. La sentence pour ce péché est la lapidation. »

Cependant, l'épouse de Menderes refusa de témoigner contre son mari, tout comme sa maîtresse. Résistant aux menaces, ces deux femmes courageuses et nobles ouvrirent la voie vers l'acquittement de Menderes dans l'« affaire du bébé ». Il fut toutefois reconnu coupable d'autres chefs d'accusation retenus contre lui, telles qu'une accusation de violation de la constitution, et fut pendu le 17 septembre 1961.

Malgré toutes ces tentatives de diabolisation de Menderes, ce dernier est resté un héros et un martyr dans le cœur et l'esprit de ses partisans. Il a été élu sous le slogan « Assez ! C'est au tour des peuples de parler » et a fait la promotion dans un premier temps de la libéralisation économique, politique et sociale. Menderes a toujours été vénéré par les dirigeants des partis de centre-droite turcs, qui l'ont dépeint comme un défenseur héroïque des droits et intérêts politiques et économiques de ce qu'ils appelaient l'« homme ordinaire ».

Aujourd'hui, on peut voir les partisans du Parti pour la justice et le développement (AKP) brandir des portraits de Menderes lors de rassemblements électoraux. L’AKP est le plus récent des partis politiques turcs à se prévaloir de l'héritage de Menderes.

Ainsi, le 14 mai 2015, le Premier ministre Ahmet Davutoğlu a lancé un projet visant à faire de l'île de Yassıada, où Menderes a été jugé, l'« Île de la démocratie et de la liberté ». Lors de la cérémonie d'ouverture, Davutoğlu a déclaré qu'un « musée de la démocratie » serait construit à Yassıada pour commémorer les « héros de la démocratie ». « La salle d'audience dans laquelle Menderes, le Président de l'époque Celâl Bayar et d'autres prévenus ont été jugés sera préservée telle quelle et transmise aux générations futures, de sorte que plus jamais personne ne tente une chose pareille », a-t-il ajouté.

Alors qu'il existe de nos jours un quasi-consensus en Turquie pour dénoncer le coup d’État de 1960, similaire au coup d’État égyptien de 2013, il a été célébré dans les rues pendant des décennies, principalement par l'élite urbaine laïque, et étiqueté comme étant une « révolution » progressiste. Il est frappant de constater que Mohammed Morsi est devenu le premier Président démocratiquement élu du Moyen-Orient à avoir été condamné à mort depuis Menderes.

Le processus qui prit fin avec le coup d'État commença en 1959, lorsque les tensions croissantes entre le Parti démocrate au pouvoir et le Parti républicain du peuple (CHP) attinrent leur paroxysme. Fondé par Mustafa Kemal, Atatürk, le CHP était le parti au pouvoir pendant la période unipartite et despotique qui prit fin avec la victoire électorale du Parti démocrate.

L'opposition accusait le Parti démocrate d'approuver des mesures autoritaires et de violer la constitution, mais également de corruption et d'oppression. Le journal d'opposition de l'époque, Dunya, critiquait la « démagogie [de Menderes ], digne de l'époque ottomane, lorsque le sultan exploitait le sentiment religieux pour détourner l'attention de l'aggravation de la situation interne ».

Alors que le fossé politique entre le parti au pouvoir et le parti d'opposition se creusait, les manifestations de rue contre le gouvernement se multipliaient. Le gouvernement essaya de supprimer l'opposition par la répression, en faisant fermer des journaux, en emprisonnant des figures de l'opposition et des journalistes et en recourant à des moyens autoritaires contre les manifestants.

« Visiblement, sans prédécesseur libéral, Menderes n'était pas un démocrate libéral quand il a dû faire face à une opposition véhémente », argumente Dogan Gurpınar, historien à l'université technique d'Istanbul. « Menderes n'a pas hésité à utiliser les pouvoirs étendus qui lui ont été accordés par le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif dans la constitution héritée du régime kémaliste. Il les a utilisés de manière excessive, en particulier lorsque l'opposition à son gouvernement a grandi et est devenue plus agressive à la fin des années 1950. »

Cela dit, Cemil Kocak, historien à l'université de Sabancı, nous rappelle que les accusations portées contre Menderes étaient vernies et exagérées par une machine de propagande dont le but était d'ouvrir la voie au coup d'État et de donner a posteriori une légitimité à l'armée.

« Trois chefs de la bande des méchants, Celâl Bayar (le Président), Adnan Menderes (le Premier ministre) et Refik Koraltan (le président du parlement), observaient avec bonheur les massacres brutaux orchestrés par Namik Gedik (le ministre de l'Intérieur) contre les jeunes turcs. Ces créatures qui enterraient vivants les jeunes dans des réfrigérateurs et dans des tombes, avant de mettre les cadavres dans des hachoirs à viande et de donner la viande aux chiens, ne peuvent pas être des êtres humains », écrit Kocak dans son best-seller de propagande intitulé The Victory of the Turkish Army: Bloodless Revolution.

Inutile de préciser qu'aucune de ces affirmations n'était vraie.

L'agitation politique s'accentuant, les alliés de l'OTAN commencèrent à se distancier du gouvernement de Menderes. Curieusement, c'est Menderes qui plaça la Turquie dans le bloc occidental et qui fit du pays un membre de l'OTAN en 1952, en échange de la participation de la Turquie à la guerre de Corée.

Le 30 avril 1960, le New York Times publia un article intitulé « Les propos de Menderes inquiètent les conseillers américains : Washington craint que le ton du Premier ministre turc face à ses ennemis étudiants n'élargisse l'opposition ». L'article soulignait le fait que Menderes considérait les protestations contre lui comme un complot et qualifiait les manifestants d'« outils » et de « partisans fanatiques ». Le 16 mai 1960, le quotidien publia un reportage en pleine page, sous le titre « Menderes jure qu'il ne démissionnera pas et affirme que la Turquie ira bientôt aux urnes – Affrontements entre opposants et partisans lors de son discours à Izmir ».

Le 25 avril 1960, un éditorial du quotidien intitulé « Le régime Menderes » indiquait : « La suspension des activités politiques normales du gouvernement turc a soulevé de graves craintes dans l'esprit des amis de la Turquie. [...] M. Inonu [leader du CHP et ancien Premier ministre] a déclaré la semaine dernière lors du débat à la Grande Assemblée nationale de Turquie sur la suspension de certains partis (censuré dans la presse turque) : "Si vous continuez comme cela, même moi, je ne serai pas en mesure de vous sauver". » Quelques jours avant le coup d'État, le 5 mai 1960, l'ambassadeur américain Warren Fletcher rejeta les rumeurs selon lesquelles un émissaire américain s'était entretenu avec Menderes et avait déclaré que les États-Unis restaient impartiaux dans le litige l’opposant aux manifestants.

Le coup d'État fut annoncé par une brève allocution radiodiffusée à la nation. Dans ce communiqué très court, les nouveaux dirigeants militaires de la Turquie jurèrent allégeance à l'OTAN et au CenTO. Le 28 mai 1960, un jour après le coup d’État, Fletcher Warren rendit visite au leader du coup d’État, le général Cemal Gürsel. Fort de son expérience solide dans l'observation de coups d'État lorsqu'il était diplomate en Amérique latine, il confia au chef de la junte, Gürsel, que c'était « de loin le coup d'État le plus précis, le plus efficace et le plus rapide » qu’il n’ait jamais vu.

Le 29 mai 1960, le New York Times publia un article depuis la Turquie intitulé « Le général Gürsel dirige le cabinet turc et lève la répression : le peuple enthousiaste salue le régime, les journalistes et les étudiants emprisonnés sont libérés ».

Le coup d'État militaire fut glorifié par l'élite militaire laïque, les médias et les universitaires étouffèrent avec enthousiasme les pratiques autoritaires du gouvernement de la junte, et les partisans de Menderes furent réduits au silence à travers des simulacres de procès et la persécution. Cependant, il ne fallut pas longtemps pour que certains des partisans du coup d'État fussent perçus comme une menace pour le gouvernement de la junte.

Une purge politique fut lancée dans les universités et 147 professeurs furent expulsés suite à une chasse aux sorcières basée sur des accusations arbitraires : un politologue de renom fut par exemple licencié pour homosexualité. Şener Aktürk note que le gouvernement de la junte adopta une politique ethnique discriminatoire qui « rappelait le régime unipartite antérieur à 1950 ».

Seulement quelques jours après le coup d'État, 485 notables kurdes furent arrêtés et déplacés dans un camp pour avoir tenté « d'établir un gouvernement kurde » et pour avoir travaillé pour le Parti démocrate, accusé de soutenir ces activités. Gürsel, le chef de la junte, déclara un jour : « Partout où vous verrez un Kurde, crachez sur son visage ». Il se disait aussi que le général avait envisagé d'exécuter plus de 2 500 notables et hommes politiques kurdes.

Pendant ce temps, le soutien apporté au gouvernement de la junte par la communauté internationale resta intact. Cemal Gürsel fut décrit comme « un modéré politique » et le coup d'État de 1960 fut qualifié de « révolution sans effusion de sang » dans sa nécrologie publiée le 15 septembre 1966 dans le New York Times. Il était aussi généreusement encensé par Cyrus L. Sulzberger, correspondant à l'étranger du New York Times et chroniqueur primé spécialiste des affaires étrangères, qui fut accusé par Carl Bernstein d'être un agent de la CIA.

Bernstein était un journaliste d'investigation du Washington Post qui avait contribué à mettre au jour le scandale du Watergate. Dans une chronique publiée le 13 février 1966, Sulzberger écrivit : « L'armée turque a toujours joué un rôle important ; lorsqu'elle s'est sentie appelée à exercer une influence politique, elle a toujours évolué dans le sens libéral. »

Pourtant, la grande majorité des Turcs, qui ont depuis des décennies la réputation avérée de voter pour le parti approuvé par l'armée, semble être en désaccord avec la lecture de la politique turque faite par Sulzberger. La Turquie a connu plusieurs coups d'État et interventions militaires qui ont visé presque tous les segments de la société (les Kurdes, les islamistes, les alévis, les sympathisants de gauche et les libéraux), laissant derrière eux un passé sanglant et douloureux.

Aujourd'hui, le coup d’État de 1960 est perçu comme le péché originel de la politique turque moderne qui a créé un précédent pour les interventions militaires qui ont suivi et mis en place une tutelle militaire permanente en Turquie.

« L'armée a restructuré les organes de l'État afin que la bureaucratie et le système judiciaire fonctionnent de manière autonome par rapport aux gouvernements au pouvoir. En tant que régime tutélaire qui supervise le fonctionnement du gouvernement, l'armée [orchestre] l'État », explique Dogan Gurpınar, ajoutant que « ce système a prévalu pendant quatre à cinq décennies jusqu'à sa disparition à la fin des années 2000 ».
 

Photo : manifestants portant un drapeau turc géant lors d'une manifestation (AFP).

Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.