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Recep Tayyip Erdoğan tente le bluff avec l’UE sans risquer d’en sortir perdant

C’est un président turc renforcé qui annonce à l’UE qu’elle peut suivre sa propre route, mais les analystes affirment à MEE que ses tactiques de négociation avec l’Europe sont en fait plus nuancées

ISTANBUL, Turquie – Suite à la démission de son Premier ministre, le président turc Recep Tayyip Erdoğan n’a pas perdu de temps avant d’émettre un avertissement d’une fermeté inédite vis-à-vis de l’Europe en évoquant une possible interruption de toutes les négociations avec Bruxelles. Cependant, les analystes estiment que cette séparation pourrait faire empirer la situation pour la Turquie, pour l’Union européenne ainsi que pour les migrants.

« Je suis désolé. Nous allons suivre notre propre route, et vous, prenez la vôtre », a déclaré Recep Tayyip Erdoğan le 6 mai, au lendemain de l’annonce par Ahmet Davutoğlu qu’il quittait ses fonctions de Premier ministre plus par nécessité que par choix.

La démission d’Ahmet Davutoğlu a levé tous les doutes possibles quant au fait que Recep Tayyip Erdoğan se retrouve maintenant aux commandes de ce qui est de facto un système exécutif présidentiel, même si la constitutionnalité d’une telle action reste discutable.

De nombreux observateurs politiques affirment que le président Erdoğan est en train de mettre en application au niveau européen son approche d’une politique abrasive basée sur la confrontation, qui s’est déjà montrée très efficace sur le plan national.

Conscient que les Européens craignent un possible afflux de migrants, Recep Tayyip Erdoğan s’ingénie à faire pression pour s’assurer que la Turquie ne se retrouve pas une nouvelle fois perdante face à ce qu’il qualifie « d’hypocrisie » européenne.

La remarque prononcée le 6 mai par Recep Tayyip Erdoğan faisait réponse à la demande faite à Ankara de modifier sa législation antiterroriste dans le cadre des 72 critères à remplir avant de pouvoir conclure un accord avec l’UE sur les visas.

Actuellement, la définition turque du terrorisme inclut les activités politiques non-violentes, ce qui signifie que des personnes sont souvent jugées pour leur implication dans des manœuvres de propagande au service d’un groupe terroriste. L’UE cherche à obtenir une définition plus stricte du terrorisme qui rendrait plus difficiles ces poursuites.

L’accord sur les visas permettra aux citoyens turcs d’être exemptés de visa pour des voyages à court terme dans l’espace Schengen.

Des sources proches du camp présidentiel ont affirmé à Middle East Eye qu’il n’y avait pas d’opposition à l’accord dans sa globalité, mais seulement un certain malaise vis-à-vis des termes employés dans les recommandations visant à modifier la législation antiterroriste turque.

Lors de la Journée de l’Europe lundi dernier, la présidence turque a publié le message suivant : « La Turquie estime que l’UE devrait afficher une position plus déterminée dans la lutte contre le terrorisme ».

Ce message affirmait également que l’accession au statut d’État membre de l’UE demeurait un objectif stratégique pour la Turquie.

Une situation gagnant-gagnant pour le président Erdoğan

Quoi qu’il advienne, Recep Tayyip Erdoğan se trouve dans une situation gagnant-gagnant. Si l’Europe accède à ses demandes, il aura prouvé que son approche politique est efficace. Et si l’ensemble du processus de négociation avec l’UE échoue, il sera vainqueur auprès de sa base de soutien conservatrice, qui le percevra comme celui qui s’est élevé contre l’hypocrisie de l’Europe.

Pour Ankara, l’accord obtenu avec l’UE le 18 mars sur les retours de migrants est étroitement lié à l’accord sur les visas et à l’accord de réadmission de 2013, même si l’UE préfère ne pas voir les choses sous cet angle.

« Recep Tayyip Erdoğan a toujours eu les cartes en main. En ce moment, il essaie d’envoyer un message clair aux Européens qui ont essayé de le contourner et de s’opposer aux tentatives d’Angela Merkel visant l’obtention d’un accord avec la Turquie, a affirmé Mensur Akgün, président du département des relations internationales de l’Université Kültür d’Istanbul.

« Ce message, c’est que le président Erdoğan restera l’interlocuteur principal tant qu’un accord avec la Turquie sera en jeu. Mais je ne pense pas qu’il ait véritablement dans l’idée de compromettre l’intégralité de l’accord qui avait été conclu le 18 mars. »

Cependant, il y a bel et bien une possibilité d’échec de tous les accords avec l’UE, selon Mensur Akgün, qui affirme qu’une telle issue serait dommageable aussi bien pour la Turquie que pour l’UE.

L’échec de l’accord sur les visas pourrait également avoir des répercussions politiques sur le sol turc.

« De nombreux citoyens turcs subissent l’humiliation et la difficulté de devoir faire la queue devant les consulats européens en vue d’obtenir un visa, et ce depuis des années. Ils ne seront pas très satisfaits si le président Erdoğan est désigné comme responsable de la non-concrétisation de cet accord », a ajouté Mensur Akgün.

D’autres craintes

Selon Eser Karakaş, professeur à l’institut d’économie de l’Université d’Istanbul, tandis que Recep Tayyip Erdoğan est peut-être prêt à perdre des points avec l’échec de l’accord sur les visas, des dangers plus importants le guettent.

« La perspective de changer la définition du terrorisme ne séduit pas du tout le président Erdoğan, pas plus que la partie qui concerne la législation en matière de corruption, c’est-à-dire la mise en conformité avec les exigences du GRECO », a ajouté Eser Karakaş. L’acronyme GRECO désigne le Groupe d’États contre la corruption, qui a été créé par le Conseil de l’Europe.

« Sur le front du terrorisme, des tas d’opposants politiques font l’objet d’enquêtes dans le cadre d’une définition oxymorique du terrorisme, selon laquelle des personnes membres de groupes non-armés sont accusées de terrorisme.

« Sur le front de la corruption et du blanchiment d’argent, on constate que les coffres de notre Banque centrale accueillent chaque année 10 à 14 milliards de dollars de fonds invisibles et non référencés dans les comptes officiels. Ce sont des sommes considérables. »

Par ailleurs, Eser Karakaş soutient que le sabordage de l’accord sur les visas avec les Européens pourrait même permettre à Recep Tayyip Erdoğan d’obtenir de nouveaux soutiens.

« Si on peut parler de cas d’islamophobie en Occident, il y a également une certaine europhobie ici. Recep Tayyip Erdoğan pourrait même étendre sa base de soutien dans certaines parties de la société en s’élevant contre les Européens et en les remettant à leur place. »

Une question existentielle

Selon Eser Karakaş, Recep Tayyip Erdoğan parviendra à faire marcher l’Europe à la baguette car elle est probablement prête à fermer les yeux sur bon nombre d’écarts de la Turquie en ce qui concerne la démocratie, les droits de l’homme et l’attitude de plus en plus autoritaire du président turc, tout simplement car la migration est une question existentielle pour l’Union, qui doit être réglée par tous les moyens.

Cependant, a-t-il ajouté, cette approche à court terme risque de faire de l’immigration un problème encore plus important pour l’Europe à l’avenir.

« Le fait que l’Europe puisse se montrer prête à faire l’impasse à court terme sur l’ensemble de ses principes fondamentaux afin d’obtenir un accord sur la migration restera un mauvais souvenir pour beaucoup, a énoncé Eser Karakaš. Et tout cela va sans doute aggraver la situation car une Turquie munie d’une démocratie restreinte, de droits de l’homme [peu respectés] et d’une instabilité amplifiée sera source de futures migrations supplémentaires vers l’Europe. »

De l’avis de Mensur Akgün, la Turquie a de bonnes raisons d’en vouloir aux Européens, même si ce ressentiment s’exprime avec peu de subtilité.

« Essayez donc de remplacer les tentes, les drapeaux et les banderoles du PKK [le Parti des travailleurs du Kurdistan] présents à Bruxelles et Strasbourg par ceux du groupe État islamique [Daech] ou du Front al-Nosra. Vous pensez que les autorités locales seront d’accord pour les laisser s’afficher aussi librement ? », a interrogé Mensur Akgün.

« Le PKK représente un problème sérieux pour la Turquie, et les remarques émises par Recep Tayyip Erdoğan à l’intention de l’Europe étaient principalement fondées sur leur propre approche de cette question. »

Il est peu probable que l’Europe aille à l’encontre de ses principes fondamentaux pour arranger le président Erdoğan, mais elle « devrait faire preuve de sagesse en accordant plus d’attention à ses propos » si elle ne veut pas perdre la coopération de la Turquie, a-t-il ajouté.

La fin du rêve européen ?

Certains craignent que le rêve presque centenaire de certains Turcs d’intégrer l’Europe puisse finalement se perdre à cause des positions fermes de Recep Tayyip Erdoğan vis-à-vis de l’UE ; cependant, Mensur Akgün affirme que les Européens sont tout aussi responsables de ce risque.

« Voici maintenant plus de 50 ans que nous sommes aux portes de l’Europe, et nous attendons toujours qu’on nous laisse entrer. Tant de promesses ont été rompues ou simplement ignorées pendant cette période. Depuis le traité d’Ankara de 1963 [qui a posé les bases de la future accession de la Turquie à l’UE], on a assisté à une succession de promesses non tenues de la part de l’Europe.

« En conséquence, toutes les parties devront être tenues pour responsables de l’échec des accords sur les visas et sur les migrants, et, une fois encore, ce sont les réfugiés syriens qui en souffriront le plus.

« Ce sont les réfugiés syriens qui en souffriront le plus car l’aide de six milliards d’euros en leur faveur ne se concrétisera pas. L’Europe en souffrira car elle doit faire face à un incontrôlable afflux de migrants qui se pressent à ses frontières, et les Turcs en souffriront aussi dans une certaine mesure, car leurs rêves de pouvoir se déplacer librement en Europe seront anéantis », a conclu Mensur Akgün.

Photo : le président Erdoğan gagne en pouvoir grâce à la chute de son Premier ministre Ahmet Davutoğlu (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.