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Ça suffit ! … Le message de la Russie à Assad

Le retrait partiel des forces russes en Syrie décidé par Poutine peut être considéré comme un signe d’exaspération vis-à-vis du gouvernement d’Assad, selon les analystes

Le retrait partiel de la Russie en Syrie ne signifie pas la fin de sa mission, mais pourrait être considéré comme un message au président Bachar al-Assad : Moscou souhaite qu’il prenne au sérieux les négociations de paix, selon les analystes.

L’annonce faite lundi par le président russe Vladimir Poutine en a surpris plus d’un, aucune indication préalable de ce projet n’ayant été communiquée aux États-Unis ou à l’OTAN.

Toutefois, Randa Slim, une directrice du Middle East Institute, a confié à Middle East Eye que ses récents voyages à Moscou lui avaient laissé l’impression d’une exaspération croissante à l’égard d’Assad.

« Il devenait évident pour eux que leurs objectifs en Syrie n’étaient pas nécessairement les mêmes que ceux d’Assad », a-t-elle expliqué.

« Le décret présidentiel d’Assad fixant au 13 avril les élections a contrarié les Russes. Ils ont estimé qu’une telle décision bouleversait le calendrier de Vienne [concernant les négociations de paix] et enfin ils étaient furieux de la ‘’ligne rouge’’ imposée par [Walid] Moallem à propos d’Assad – fixer une condition préalable alors que l’accord ne présentait aucune condition préalable », a-t-elle ajouté, se référant à la déclaration du ministre syrien des Affaires étrangères affirmant que le statut de président d’Assad était une ‘’ligne rouge’’ en ce qui concernait les négociations de paix.

« Le moment de [ce retrait] est très intéressant car il revêt une fonction de message. Il dit à Assad que ‘’ça suffit, vous devez prendre ces négociations au sérieux’’ et c’est également un message adressé aux alliés arabes et aux Américains indiquant que les Russes sont sérieux au sujet du processus politique.

« Le message principal s’adresse à Assad, le message secondaire s’adresse aux Américains et aux gouvernements arabes et dit donc ‘’nous prenons au sérieux le processus politique’’. Le troisième message s’adresse à l’opposition, leur disant qu’ils doivent également se montrer sérieux. »

L’avenir d’Assad en Syrie a longtemps constitué une pierre d’achoppement dans les négociations. Les leaders de l’opposition soutiennent qu’Assad doit quitter le pouvoir. L’Iran et la Russie soutenaient résolument auparavant qu’Assad devait rester au pouvoir dans le cadre d’un gouvernement de transition.

« Je ne pense pas que [les Russes] s’opposeraient à l’idée qu’Assad dispute les élections, mais je ne les vois pas insister là-dessus et je ne pense pas qu’ils partagent les objectifs d’Assad, à savoir reprendre le contrôle sur l’ensemble de la Syrie », a poursuivi Randa Slim.

Elle a ajouté que la Russie croyait qu’elle avait atteint ses principaux objectifs en Syrie et devait maintenant travailler à ce qu’Assad s’asseye à la table des négociations.

« Ces deux objectifs [avoir un rôle à jouer dans l’avenir de la Syrie et ne pas laisser le régime être vaincu sur le plan militaire comme ce fut le cas en Libye], je pense qu’ils croient les avoir atteints.

« Il leur semble peu probable qu’une tentative visant à renverser ce régime militaire se produise de sitôt et ils sentent qu’ils ont obtenu le statut qu’ils voulaient et que tout le monde a reconnu leur importance pour faire de ce processus un succès.

« [Aujourd’hui], ils essaient essentiellement de maîtriser leur allié. Ils doivent penser qu’il a tiré de mauvaises conclusions de l’intervention militaire russe.

« [Assad] a en quelque sorte considéré la Russie comme acquise et c’est en partie ce que Poutine est en train de dire : ‘’vous ne pouvez pas nous tenir pour acquis. Nous n’allons pas vous aider à obtenir le contrôle de toute la Syrie, nous n’allons pas vous aider à ne pas négocier de bonne foi, nous n’allons pas vous aider si vous ne prenez pas au sérieux le processus politique’’. »

Désaccord entre Assad et Poutine

Les spéculations concernant un désaccord entre Poutine et Assad ont été rejetées par Damas, qui affirme que les deux hommes ont discuté par téléphone avant l’annonce et ont convenu que c’était le bon moment pour ce retrait.

« Tout cela s’est passé en totale coordination entre la Russie et la Syrie et constitue une étape qui est minutieusement et précisément examinée depuis un certain temps », indiquait un communiqué du gouvernement syrien.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a également déclaré que Poutine avait téléphoné au président syrien pour l’informer de sa décision.

Selon Randa Slim, les implications à long terme de la réduction des effectifs russes ne peuvent pas être prédites, mais cela pourrait signifier que l’actuelle « cessation des hostilités » perdurera.

« En termes de survie du régime, je pense que la Russie veut que le régime survive, la Russie pourrait être flexible sur l’avenir d’Assad, cela reste encore à déterminer, mais l’une des perspectives à long terme est que nous sommes susceptibles de voir la cessation des hostilités continuer, du moins de ne plus assister à un pilonnage de la Russie, comme nous avons pu le voir. »

Elle a néanmoins ajouté que sans l’effet de levier militaire de la Russie sur Assad, celui-ci pourrait commencer à violer l’accord.

« Il sera intéressant de voir si Assad commencera à violer la cessation des hostilités davantage comme un moyen de montrer son mécontentement face à ce que la Russie est en train de faire. Est-ce que son retrait signifiera que la Russie perdra une partie de son effet de levier et que nous allons voir Assad de plus en plus enclin à violer la cessation des hostilités ? Voilà quelque chose qu’il nous faudra confirmer si le retrait a lieu. »

Poutine n’a pas dit quand ce retrait sera achevé mais a indiqué que des forces russes resteraient dans un port et une base aérienne, tous deux dans la province de Latakieh.

Prenant la parole à New York, l’ambassadeur de la Russie à l’ONU, Vitali Tchourkine, a confirmé à la fois que des forces russes resteraient en Syrie et que l’équipe diplomatique avait reçu l’ordre d’intensifier ses efforts.

« Notre présence militaire là-bas subsistera, elle s’efforcera principalement à faire en sorte que le cessez-le-feu, la cessation des hostilités, perdure », a-t-il déclaré aux journalistes au siège de l’ONU.

« Notre diplomatie a reçu l’ordre d’intensifier nos efforts pour parvenir à un règlement politique en Syrie. »

Olga Oliker, spécialiste de la Russie au Centre for Strategic and International Studies, a déclaré qu’il était possible que laisser quelques forces en arrière donnait la possibilité à la Russie de s’engager de nouveau dans le conflit si nécessaire.

« Le retrait de troupes russes incite tout le monde à rester à la table des négociations et c’est sans aucun doute le message qu’a fait passer cette annonce », a-t-elle expliqué à Middle East Eye.

« La Russie ne retire pas toutes ses forces, mais elles quittent les bases. C’est peut-être un effort pour montrer à Assad ‘’nous pouvons accroître ou diminuer nos efforts, mais allez à la table et négociez’’.

« D’autres personnes ont spéculé l’existence d’une sorte d’accord négocié avec les États-Unis, mais je n’ai rien vu qui indique cela. »

Cette spéculation provient du fait que le président Barack Obama et Poutine se sont téléphoné avant l’annonce.

Le Kremlin a déclaré que la conversation avait été axée sur l’intensification du processus de paix politique et la Maison Blanche a dit qu’Obama avait insisté sur la nécessité d’une transition politique en Syrie.

« On dirait qu’Obama a fait pression sur Poutine pour mettre au pas le régime syrien », a déclaré Oliker. « Mais je pense que, dans une large mesure, les Russes sentent qu’ils ont accompli ce qu’ils avaient prévu et ainsi, ils ont une très belle histoire à raconter à leurs concitoyens à propos d’une opération militaire relativement brève et réussie avec pratiquement aucune victime pour les Russes.

« S’il s’ensuit véritablement un processus politique alors c’est une réalisation remarquable pour Moscou. »

Olga Oliker a estimé que les tactiques militaires des Russes avaient contribué à leur garantir une place importante dans les négociations, mais que cela aurait été le cas avec ou sans ce retrait.

« Ils ont tracé leur chemin vers la table des négociations à coup de bombes, mais ils y auraient eu leur place avec ou sans cela. Ce retrait fait toutefois pression sur le régime Assad, car il doit se demander si oui ou non les Russes reviendront. Si telle est la logique, je pense que c’est quelque chose que tout le monde saluera, qui montre que les Russes peuvent agir dans l’intérêt commun. »

 

Photo : Les spéculations concernant un désaccord entre Poutine et Assad (au premier plan) ont été rejetées par Damas (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.