Aller au contenu principal

Un an après la prise de Mossoul par Daech, où en sont les combats ?

Le Pentagone affirme que plus de 10 000 combattants de Daech ont été tués en neuf mois de frappes aériennes américaines en Irak et en Syrie

NEW YORK – « Nous avons vu des succès, mais nous avons aussi vu des revers », a déclaré le président américain Barack Obama au sujet de sa guerre contre le groupe Etat islamique (Daech) lors d'un sommet des dirigeants du monde en Allemagne lundi.
 
Depuis que les Etats-Unis ont lancé leur campagne contre Daech, qui est connu sous d'autres acronymes, on a décrit un processus lent et régulier de frappes aériennes sous commandement américain soutenant les Kurdes, les Irakiens et d'autres troupes terrestres locaux dans un effort uni de mettre un veto au califat du groupe.
 
Maintenant, le Pentagone affirme que plus de 10 000 combattants de Daech ont été tués en neuf mois de frappes aériennes américaines en Irak et en Syrie ; le groupe a été précédemment estimé à un total de 30 à 40 000 combattants. Le groupe a perdu des chefs et subi des revers de la part de troupes au sol rivales, notamment kurdes.
 
Ces derniers jours, les milices kurdes et les forces loyales au président syrien Bachar al-Assad ont repoussé une offensive majeure de Daech à Hasaka, une ville syrienne au nord-est - un territoire clé qui relie les zones à majorité sunnite détenues par Daech de chaque côté de la frontière entre l'Iraq et la Syrie.
 
Mais cela suit des progrès de Daech le mois dernier, avec la chute de Ramadi, la capitale de la province d'Anbar en Irak, mettant en premier plan la fragilité des forces gouvernementales irakiennes. De même, la prise de Palmyre par Daech aux forces d'Assad quelques jours plus tard, a marqué un des plus grands succès de Daech depuis des mois.
 
Selon l'Institut pour l'étude de la guerre (Institute for the Study of War), un think tank américain, le groupe marquera très probablement le ramadan, qui commence le 17 juin, avec des « actions militaires offensives spectaculaires » semblables à ses assauts pendant le mois sacré au cours des trois dernières années.
 
Il y a un an cette semaine, Daech a lancé sa campagne de guerre éclair dans le nord de l'Irak qui a vu tomber le 10 juin la deuxième plus grande ville du pays, Mossoul, s’effondrer plusieurs divisions de forces de sécurité irakienne et céder du terrain et du matériel militaire de fabrication américaine à Daech.
 
Le massacre de musulmans chiites, le nettoyage ethnique des Yézidis et autres minorités religieuses, et la décapitation du journaliste américain James Foley par le groupe alors qu’il se construisait un califat islamique transfrontalier ont attiré les gros titres, l'opprobre international et les premières frappes aériennes américaines.
 
Marquant l'anniversaire de la progression, Middle East Eye a parlé aux critiques de l'effort anti-Daech et a demandé si le chef de Daech Abou Bakr al-Baghdadi était susceptible d'être encore au pouvoir à Raqqa quand Barack Obama quittera ses fonctions au début de 2017.
 
Chris Doyle, directeur du Conseil pour la compréhension arabo-britannique, groupe de défense :
 
Bien que les Etats-Unis affirment que Daech recule, la prise de Ramadi, capitale de la province d'Anbar, suivie de Palmyre en Syrie, montre que Daech a encore des capacités offensives. Cela montre la vacuité de l’approche anti-Daech de la coalition pour les extrémistes. C’est une approche, plutôt qu'une stratégie, car il est difficile de voir une politique raisonnée et réalisable ayant un espoir de vaincre Daech. Des bombardements aériens ne peuvent se substituer aux forces professionnelles sur le terrain. En outre, le point où la coalition a le plus de lacunes se trouve dans son incapacité à assurer que Daech ne peut plus recruter. Le groupe est toujours considéré comme un fournisseur à succès de sécurité et d'emploi pour ses membres. Le défi prendra des années ; il est temps pour ceux qui sont opposés à Daech de démontrer leur ténacité, leur détermination et leur réflexion à long terme.
 
Jonathan Cristol, analyste du Moyen-Orient au Bard College à New York :
 
Daech ne disparaîtra pas dans un avenir proche. La campagne menée par les Etats-Unis ne fait que limiter son expansion territoriale rapide et brutale à une expansion plus progressive - ce qui est loin d’être une victoire. Daech n’est pas populaire, mais il n’est pas la priorité de tout le monde. Bien qu'il y ait une grande importance psychologique attachée à vaincre Daech à Washington, qui veut minimiser l'ampleur de la pagaille qu'il laisse dans la région, un Daech contenu ne défie pas sérieusement les intérêts américains en matière de sécurité. Gérer la menace consiste à choisir la moindre de plusieurs mauvaises options. Alors qu'ils ont la capacité militaire de faire une différence, les Etats-Unis n'ont pas la volonté politique pour autre chose que des frappes aériennes. Si Washington met davantage l'accent sur la stabilité, cela pourrait être un argument pour soutenir Bachar al-Assad dans un futur gouvernement, et une plus grande coopération avec l'Iran contre Daech, en particulier à la lumière des progrès réalisés entre Washington et Téhéran au sujet des négociations sur le nucléaire.
 
Kate Gould, analyste au Comité des amis de la législation nationale, un groupe de pression :
 
L'offensive de l'armée irakienne pour reprendre Ramadi est sûre de perpétuer le jeu sanglant de la taupe contre Daech. L'armée irakienne est largement perçue dans les zones à majorité sunnite de l'Irak comme étant juste une autre milice sectaire, donc l'envoi de l'armée irakienne avec des milices et avec un ordre du jour sectaire encore plus flagrant enflammera seulement plus profondément des rapports tendus et augmentera le recrutement de Daech. La bataille pour Ramadi illustre pourquoi les Etats-Unis, Bagdad et la communauté internationale doivent comprendre les causes profondes de la brutale guerre civile en Irak. La première étape pour les étrangers afin de désamorcer la guerre est de cesser d'envoyer des armes et de bombarder le pays, ce qui a persisté comme étant une tradition américaine bipartite depuis près d'un quart de siècle. Réduire l'intervention militaire étrangère et augmenter la responsabilité pour les abus du gouvernement irakien sont essentiels. Seule une réconciliation politique irakienne interne peut éteindre l'enfer de l'Irak.
 
Barak Barfi, analyste des affaires arabes à la New America Foundation, un groupe de réflexion :
 
Un an après la prise de Mossoul, Daech continue d'étendre ses tentacules en Irak et en Syrie. En collusion avec le régime d’Assad, en exploitant les craintes sunnites de la domination chiite en Irak, en organisant une économie efficace et en fournissant des services sociaux, Daech assure le soutien social. Le régime d’Assad est de connivence avec Daech, négociant des hydrocarbures et abandonnant au groupe des domaines clés afin de s’ériger comme un rempart contre l'expansion de Daech et diaboliser les rebelles en tant que djihadistes anti-occidentaux. Alors que la Syrie pourrit, Barack Obama tergiverse. Il veut simplement transmettre l'Irak et la Syrie à son successeur et utiliser le plus petit nombre de troupes américaines nécessaires pour arrêter la chute de Bagdad et d’Erbil. Il n'y aura pas élixir contre Daech ou d’effort pour reprendre Mossoul, simplement un confinement. L'un des alliés potentiels dans ce conflit est ignoré. Le Parti de l'union démocratique kurde syrienne (PYD) a prouvé non seulement qu’il était prêt à se battre contre Daech, mais aussi qu’il est efficace en le faisant. Il réussit en matière de gouvernance et de renforcement des institutions ; Washington doit intensifier la coopération avec le PYD, pour qu'il puisse atteindre ses objectifs.
 
Faysal Itani, spécialiste de la lutte contre le terrorisme au Conseil de l'Atlantique, un groupe de réflexion :
 
La stratégie américaine actuelle ne peut pas vaincre Daech. Elle est mal alignée avec les priorités et les capacités des forces et des peuples sur le terrain qui sont nécessaires pour le succès. En Irak, l'idée de soutenir le gouvernement central contre Daech est saine, mais son exécution est défaillante. En Syrie, nous ne voyons pas de stratégie cohérente, un point c’est tout. L’effort de Washington pour former et équiper afin de créer une force de combat autochtone contre Daech est dissocié des réalités plus larges du conflit. Les Etats-Unis se battent pour attirer des recrues parmi les arabes sunnites, qui voient Assad comme une égale, sinon plus grande menace que Daech. Le processus de recrutement lent et restrictif du Pentagone rend difficile la construction d’une force qui, même si elle atteint un effectif total de 15 000 d’ici trois ans, ne peut pas vaincre Daech. Dans l'ensemble, en regardant les deux pays, l'idée de battre Daech en Irak et de le laisser seulement survivre en Syrie, n’est pas logique.
 
Christian Emery, chercheur basé au Royaume-Uni et auteur de US Foreign Policy et de The Iranian Revolution :
 
Au lieu d'émettre des avertissements stridents contre l'influence néfaste de l'Iran, les acteurs régionaux et internationaux qui se soucient de la sécurité de l'Irak devraient établir une force terrestre conjointe des troupes irakiennes, kurdes et éventuellement turques pour contenir Daech. Les Etats-Unis, avec des alliés de l'OTAN et du Golfe, devraient fournir un appui aérien, de renseignement et de transport. Daech a perdu beaucoup de combattants en Irak ; une fois ses lignes d'approvisionnement coupées, il aura du mal à fournir ses troupes et son territoire devrait diminuer. Comme les victoires vont se tarir, moins de recrues voudront se joindre à lui dans un combat à mort. Les chiites d'Irak sont tournés initialement vers l'Iran en raison de faiblesses dans l'armée irakienne, de la réticence d'Obama à engager des troupes terrestres et du soutien des pays du Golfe aux sunnites. Mais il y a de bonnes raisons de croire que les chiites irakiens ne souhaiteraient pas une influence iranienne dominante dans un Irak plus sûr.
 
Dahlia Wasfi, militante anti-guerre américano-irakienne qui blogue sur liberatethis.com :
 
Barack Obama est critiqué sur son incapacité à vaincre rapidement Daech. Mais même si écraser Daech est l'objectif officiellement déclaré, l'ordre du jour réel pourrait être une longue guerre pour affaiblir les pouvoirs régionaux. Les Etats-Unis ont armé les deux côtés dans la guerre anti-Daech, qui est né en 2003 suite à l'invasion illégale de l'Irak. Après la chute de Bagdad, les administrateurs américains ont imposé un régime théocratique chiite répressif en Irak. La brutalité de son système a inévitablement engendré un mouvement de contestation, y compris dans une faction de l'opposition sunnite sectaire qui s’est transformée en Daech. L'Occident a soutenu sa création en finançant et en armant les rebelles extrémistes en Syrie pour vérifier la puissance chiite dans la région. Nous avons vu quelque chose de semblable dans la guerre Iran-Irak des années 1980. Les habitants de Syrie et d'Irak vont payer le prix fort.
 
James M Dorsey, chercheur basé à Singapour et auteur de The Turbulent World of Middle East Soccer :
 
Plusieurs choses apparaissent des efforts à la fois en Irak et au Yémen pour contrecarrer une force rebelle. La puissance aérienne est insuffisante pour vaincre les rebelles. Une victoire décisive est irréalisable sans l'engagement de troupes au sol, ce que les forces alliées en Irak et au Yémen ont jusqu'à présent été réticents à engager. Les forces irakiennes se sont engagées mais sans un consensus politique sous-jacent qui prend en compte les différents éléments constitutifs de la population et se reflète dans les forces armées ; le succès va vraisemblablement rester insaisissable. Tout montre que l'approche politique qui aborde les causes profondes est probablement la seule voie à suivre ; mais cela signifierait accepter la réalité, celle que Daech est susceptible d'exister pendant un certain temps encore.
 
Traduction de l’anglais (original) par Emmanuelle Boulangé.