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Centenaire du Parti communiste français : de l’anticolonialisme aux ambivalences

Le PCF fêtait son centenaire ce 30 décembre. Seul parti de France à combattre la colonisation au Maghreb au début du siècle dernier, il évolue vers des positions ambivalentes envers la révolution anticoloniale puis les combats des travailleurs issus de l’immigration
Cette photo d’archive prise le 26 décembre 1920 montre les délégués de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) participant aux travaux du Congrès de Tours qui a marqué la scission entre le Parti socialiste français et la nouvelle section française de l’Internationale communiste (AFP)
Cette photo d’archive prise le 26 décembre 1920 montre les délégués de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) participant aux travaux du Congrès de Tours qui a marqué la scission entre le Parti socialiste français et la nouvelle section française de l’Internationale communiste (AFP)

En 2019, la direction et les militants communistes, comme l’ensemble de la gauche française, se divisent à propos de la marche contre l’islamophobie à Paris.

Le parti appelle à s’y associer mais son secrétaire préfère prendre ses distances. Certains veulent manifester « pour s’opposer au racisme antimusulman », d’autres craignent de marcher aux côtés de représentants de l’islam politique.

« Au sujet du racisme, de l’islamophobie, de la laïcité… Les positions sont variées dans le parti », explique à Middle East Eye le militant communiste Hadrien Bortot, membre de la commission antiracisme du Parti communiste français (PCF).

Derrière ces divergences, il y a toute une histoire.

Au long du XXe siècle, le parti bâtit une relation particulière avec les luttes des colonisés puis des travailleurs immigrés.

Lors de la naissance du parti en décembre 1920, au congrès de Tours qui se clôt le 30 du mois, les militants communistes souscrivent à une vingtaine de conditions édictées par les leaders bolcheviks russes.

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Parmi elles, une exige d’eux qu’ils luttent contre le colonialisme de leur propre pays. Ils éprouveront vite la consigne : en 1925, une intense campagne et une grève en opposition à la guerre du Rif mobilisent des centaines de milliers de travailleurs, jusqu’à des conscrits en partance pour le Maroc qui défilent derrière une banderole proclamant « À bas la guerre ! ».

Perquisitions, saisies de journaux et emprisonnements frappent alors l’unique organisation française à condamner sans ambages colonialisme et racisme.

Mais dès cette époque, on perçoit aussi des couacs. La presse communiste critique « l’esprit féodal et religieux » du leader rifain Abdelkrim al-Khattabi, qui ne colle pas à la tradition anticléricale dont elle est issue.

Des cadres essaient de faire œuvre de pédagogie. Le dirigeant du parti, Maurice Thorez, en voyage au Maghreb en 1933, déclare : « La lutte contre l’impérialisme revêt des formes extérieures religieuses. Le problème est pour nous de comprendre que même dans cette protestation religieuse, il y a le bâillonnement de tout un peuple… »

Mais les méfiances perdurent. Le leader communiste algérien Sadek Hadjères rapporte dans ses Mémoires la manière dont un de ses camarades européens lui affirme dans les années 1950 que le voile des femmes algériennes est une preuve que le pays n’est pas mûr pour recouvrir son indépendance.

Paternalisme communiste au Maghreb

Au Maghreb, le soutien clair de l’Union soviétique aux peuples colonisés et le syndicalisme qui permet des victoires concrètes attirent, quoiqu’il en soit, des travailleurs comme des intellectuels vers le mouvement communiste.

À l’orée de l’insurrection contre la puissance coloniale, le Parti communiste algérien est la deuxième force politique au sein de la population musulmane. Des leaders anticolonialistes se forment dans l’univers « rouge ».

L’historien français Alain Ruscio note dans Les Communistes et l’Algérie comment dans les années 1940, « le milieu communisant du journal Alger républicain est un lieu d’accueil et d’expression unique pour de jeunes intellectuels appelés à devenir des personnalités importantes, comme Kateb Yacine ou Mohammed Dib ».

Les autorités françaises répriment durement l’activité de groupes qui soutiennent le mot d’ordre léniniste de l’autodétermination des peuples. En Tunisie, la fédération locale du parti est interdite un an après sa création, dès 1921.

Mais les obstacles à l’implantation d’un mouvement communiste au Maghreb viennent aussi de l’intérieur. Un paternalisme d’un style particulier se développe.

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L’historien marocain Jamaa Baida rappelle dans un article que dans les années 1930, les groupes communistes au Maghreb ne sont encore que des antennes de l’organisation française dont les militants sont « en grand majorité Européens, français tout d’abord ». Il faudra la pression de Moscou pour émanciper les structures locales de la tutelle de l’organisation française.

« L’affaire de Sidi Bel Abbes », qui secoue le parti en 1922, est éclairante. La section communiste locale à majorité européenne publie un texte selon lequel l’indépendance n’est pas souhaitable en Algérie, les « indigènes n’ayant pas atteint encore un niveau intellectuel et moral qui leur permette d’accéder aux conceptions communistes ».

La publication fait rugir jusqu’à Moscou : l’artisan de la révolution russe Léon Trotski accuse une position « de style esclavagiste ». Mais les valeurs communistes professées par de grands noms n’empêchent pas le paternalisme du quotidien.

Paix en Algérie plutôt qu’indépendance

L’historien tunisien Lazhar Mejri souligne dans un article comment les militants européens rechignent souvent à soutenir le nationalisme de leurs camarades musulmans.

Pierre Vidal-Naquet, historien français, militant actif contre la torture en Algérie, communiste d’un temps, écrira dans les années 1950 : « L’erreur du parti est d’avoir pensé que c’était la classe ouvrière française guidée par le parti qui devrait apporter, au terme de la lutte pour le socialisme, aux peuples coloniaux le présent de l’indépendance. »

L’agression française contre le Rif inaugure l’action anticolonialiste du PCF, mais c’est la guerre d’Algérie qui marque durablement son rapport au fait colonial.

Lorsque l’insurrection éclate, le parti est déjà revenu sur sa position théorique initiale favorable au « droit à l’indépendance ». Sa participation dans les années 1930 à un gouvernement d’union des gauches, le Front Populaire, infléchit sa ligne, qui se fait plus chauvine.

Photo prise en 1962 à Moscou de Henri Alleg, Français d’Algérie, sympathisant du FLN (Front de libération nationale), mouvement de lutte pour l’indépendance de l’Algérie pendant la guerre d’Algérie (AFP)
Photo prise en 1962 à Moscou de Henri Alleg, Français d’Algérie, sympathisant du FLN (Front de libération nationale), mouvement de lutte pour l’indépendance de l’Algérie pendant la guerre d’Algérie (A

Le parti n’apprécie pas non plus l’autonomie des nationalistes algériens : « Les nationalistes du Front de libération national [FLN] recherchent des alliances tous azimuts, ce qui déplaît souverainement aux communistes », note Alain Ruscio. L’organisation de masse qu’est le PC a du mal avec ceux qui s’organisent en dehors de son giron.

Le parti préfère mener la bataille sous le thème de « la paix en Algérie ». Cette ligne exige déjà du courage à des militants qui subissent une sévère répression tout au long de la guerre.

Mais la direction communiste multiplie les attitudes contradictoires. En 1956, privilégiant la politique intérieure française sur la lutte anticoloniale, elle vote les pouvoirs spéciaux qui augmentent les pouvoirs de l’armée en Algérie, comme demandé par le gouvernement de gauche de Guy Mollet. De quoi marginaliser définitivement le Parti communiste algérien, qui avait pourtant rejoint l’insurrection nationale.

Le philosophe Étienne Balibar écrit en 1981, alors qu’il est encore encarté au parti, mais en rupture : « Les Algériens se battaient sous une autre idéologie que la nôtre. Leur Mecque n’était pas celle du communisme. Pour trouver avec eux les voies de l’action commune, il fallait au Parti surmonter le nationalisme en son sein… C’était beaucoup apparemment. »

De la question du colonialisme à celle du racisme

Au début du XXe siècle, le PC a attiré en métropole des militants issus des colonies qui se reconnaissent dans son antiracisme.

Il accueille par exemple un anticolonialiste fougueux, l’Algérien Hadj Ali Abdelkader, candidat à plusieurs élections dans les années 1920. C’est à l’initiative de ce dernier, dans les cercles communistes, que naît en 1926 la fameuse Étoile nord-africaine que dirigera Messali Hadj, « creuset initial des mouvements nationalistes algériens qui finiront par déclencher la guerre d’indépendance », comme l’écrit Alain Ruscio.

Hélas, l’ambivalence du PCF lors de la guerre d’Algérie le coupe des travailleurs maghrébins qui vivent en France. Après cet épisode, le parti cesse de publier son journal L’Algérien en France : il ne trouve plus de lecteurs.

Dans les années qui suivent, le PCF semble toujours plus éloigné des combats des travailleurs issus de l’immigration. Il n’est pas associé aux « grèves contre le racisme » lancées par le Mouvements des travailleurs arabes (MTA), né en 1972.

Georges Marchais, un des dirigeants du Parti communiste français, se tient aux côtés des grévistes des usines Renault en mai 1968 (AFP)
Georges Marchais, un des dirigeants du Parti communiste français, se tient aux côtés des grévistes des usines Renault en mai 1968 (AFP)

Des militants de ce dernier pointent du doigt un paternalisme des membres du PCF qui rappelle celui ressenti par le passé par les « indigènes » dans les colonies.

« Le parti se voulait l’unique représentant de la classe ouvrière, d’où des hésitations devant le développement de tout mouvement extérieur à son influence », souligne Hadrien Bortot, du PCF, à MEE. « Même la ‘’Marche des beurs’’ de 1983, qui reçoit beaucoup de soutien dans la société, est accueillie froidement par le parti, pour une simple raison : elle n’est pas à son initiative. »

Mais la frilosité à l’égard des mouvements autonomes est-elle la seule raison de ne pas soutenir le combat antiraciste ? Dans les années 1980, le parti accuse de nouveau un virage à droite et le leader Georges Marchais va jusqu’à rendre les travailleurs immigrés responsables du chômage.

À cette époque, l’intellectuel communiste Étienne Balibar, critique de la ligne du parti, montre toute l’ambivalence des positions et de l’histoire communiste en posant une question sous forme d’antiphrase : « Raciste, le parti de Henri Alleg ? », en rappelant le nom de ce communiste européen, fait citoyen algérien après l’indépendance, qui a payé cher d’avoir contribué à révéler l’usage de la torture en Algérie dans son célèbre livre La Question.

L’islam, toujours un sujet épineux

À la même époque, la tradition anticléricale du PCF vient épouser un nouveau combat laïc. Jusqu’à nourrir des suspicions à l’égard de l’islam ? Dans les années 1980, les élus locaux communistes s’opposent à l’ouverture d’une mosquée en Bretagne sans donner d’explications claires.

L’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979 est l’occasion pour la presse communiste de justifier cette dernière en recyclant des clichés culturalistes et de se montrer « hostile à l’islam », comme le rappelle le maître de conférences Ismail Ferhat dans un article pour la fondation Jean Jaurès.

En 2004, des divisions apparaissent au grand jour : les députés communistes sont désunis lors du vote de la loi prohibant les signes religieux ostensibles à l’école, qui cible avant tout les élèves voilées, les deux tiers du groupe votant contre.

Selim Nadi, docteur du Centre d’histoire de Sciences Po, souligne à MEE des raisons idéologiques : « Pour le PC, les non-blancs sont inclus dans une lutte à vocation universelle, celle de tous les travailleurs. Mais dans le même temps, ils sont exclus car la spécificité raciale de leur oppression n’est que rarement prise en compte. »