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Le marché de la finance islamique peine à se développer en France

De rares établissements proposent des services compatibles avec la loi islamique en France. Hormis quelques aménagements fiscaux, l’État n’a pris aucune mesure significative pour encourager l’implantation de grandes banques islamiques et mobiliser l’épargne des musulmans
Stand de finance islamique dans l’espace commercial de la 31e Rencontre annuelle des musulmans de France, organisée par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), au parc des expositions du Bourget, près de Paris, le 18 avril 2014 (AFP)
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PARIS, France

Abderahman Nour Ebad et ses trois associés, Nadir Tayach, Karim Boucenna et Hilel Tagarount, ont dû s’appuyer sur un cercle d’amis et de connaissances pour réunir une partie des fonds (250 000 euros) qui leur ont permis de créer Qamiab, une startup lyonnaise spécialisée dans la commercialisation de compléments alimentaires à base de safran importé d’Afghanistan.

Idéalement, les quatre jeunes entrepreneurs auraient pu bénéficier d’un prêt bancaire sans intérêts, compatible avec leur foi musulmane. Mais aucun des rares établissements qui proposent des solutions de finance islamique dans l’Hexagone ne délivre de prêts pour le lancement d’entreprises.

Ce service, comme l’ensemble des produits financiers inspirés de la loi islamique (charia) – qui ont un tronc commun avec l’investissement éthique en général (pas de placements dans l’industrie de l’armement ou la pornographie, par exemple), auquel s’ajoutent plusieurs spécificités comme la prohibition par le Coran de l’« usure » – sont également inexistants dans les principales banques françaises.

« La finance islamique reste un sujet très équivoque en France », souligne Abderahman Nour Ebad. L’ingénieur de 29 ans déplore d’ailleurs la situation de jeunes musulmans de son entourage qui ont des projets plein la tête mais ne trouvent pas des moyens de financement qui leur conviennent.

Une manne financière inexploitée

De son côté, Qamiab s’en sort plutôt bien, et même très bien. La startup, qui a commencé la commercialisation de ses produits, s’est hissée en 2020 à la première place d’un concours national, « Talents des cités », organisé par le ministère de la Ville pour récompenser les entrepreneurs de quartiers dits prioritaires.

Implantée dans la banlieue populaire de Vaulx-en-Velin, la société s’est distinguée grâce à la ténacité de ses fondateurs et la probité de leur projet. Le safran commercialisé par Qamiab est acheté directement à des paysans afghans, avec l’idée d’encourager dans le pays d’autres cultures que celle de l’opium.

« Nous voulons créer à terme une filière pérenne pour les agriculteurs locaux », affirme Abderrahmane Nour Ebad, dont les parents sont originaires d’Afghanistan.

Un écran d’information faisant la promotion d’un site web pendant une expo Halal, au parc des expositions de la Porte de Versailles, à Paris, le 31 mars 2010 (AFP)
Un écran d’information faisant la promotion d’un site web pendant une expo halal, au parc des expositions de la Porte de Versailles, à Paris, le 31 mars 2010 (AFP)

Pour que la machine continue de tourner, l’entrepreneur et ses acolytes font en sorte de se conformer au modèle d’affaire sur lequel ils se sont accordés au début de l’aventure. Le projet a été ficelé avec l’aide de First Union, un cabinet de conseil en gestion de patrimoine, connu pour être l’un des acteurs majeurs de la finance islamique en France.

Son directeur général, Christophe Barthelemy, est également originaire de Lyon. « Il nous a notamment aidés à monter l’opération de levée de fonds car nous souhaitions être sûrs qu’elle corresponde bien à notre éthique », précise le patron de Qamiab.

« Sur le plan pécuniaire, il y a pourtant beaucoup d’argent à gagner. Le volume de la finance islamique représente plus de 2 milliards d’euros par an dans le monde contre 0,5 milliard il y a 25 ans »

- Michel Santi, économiste

Les jeunes associés ont ensuite mené campagne autour d’eux pour susciter des envies d’investissement dans le projet. Leurs cibles : des personnes de leur entourage qui détiennent des comptes courants bien garnis mais qui n’ont jamais voulu souscrire à des plans d’épargne comportant des intérêts (riba) et donc proscrits par la loi islamique.

« Beaucoup de musulmans en France, même très nantis, font également le choix de conserver leur capital en l’état, au lieu de l’investir dans des projets éthiques car ils n’ont pas suffisamment le sens de l’entreprenariat. Leur attitude tranche avec celle des musulmans américains, qui ont permis à des jeunes de leur communauté de monter des projets, y compris à la Silicon Valley », observe Abderahman Nour Ebad.

Abbas Bendali, directeur de Solis, une agence de media-marketing spécialisée dans les enquêtes auprès des populations issues de l’immigration maghrébine, abonde dans le même sens en révélant les résultats très mitigés d’une étude réalisée il y a quelques années pour prospecter le marché de la finance halal en France.

« Les sondages que nous avions menés n’étaient pas concluants. La plupart des individus interrogés n’étaient pas intéressés par l’idée de placer leur argent dans un projet de finance islamique », confie-t-il.

Pour le directeur de First Union, la finance islamique n’est pas suffisamment développée sur le plan institutionnel en France pour pouvoir attirer de la clientèle.

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« Il n’existe pas encore de banque islamique proprement dite dans le pays. Une initiative avait été lancée il y a quelques années au Luxembourg afin de couvrir le marché européen, mais celle-ci n’a pas vraiment abouti. À la place, des établissements dont l’activité centrale n’est pas forcement la finance islamique ont développé des fenêtres, en proposant une palette de produits spécifiques », explique Christophe Barthelemy.

Cet ancien responsable d’agence bancaire a découvert la finance islamique à la suite de sa conversion à l’islam, il y a quelques années. Pour parfaire ses connaissances sur le sujet, il a suivi un cursus spécialisé à la faculté de droit et de gestion de l’université de Strasbourg.

Christophe Barthelemy a ensuite créé son cabinet de conseil pour accompagner des clients qui, comme Qamiab, veulent bénéficier de services financiers halal.

Une conjoncture politique peu favorable

L’une des solutions les plus développées concerne le financement immobilier suivant la règle de la mourabaha (possibilité d’acquérir un bien avec des facilités de paiement et sans intérêts). Elle est proposée notamment par First Union et Chaabi Bank, filiale du groupe bancaire marocain la Banque populaire.

Créée au début des années 70 pour accompagner la bancarisation des premières générations d’immigrés marocains, Chaabi Bank s’est développée au fil des décennies. Elle dispose d’agences dans les principales villes françaises. Ses services sont également disponibles en ligne.

« Le marché est relativement tendu. Quand on parle de séparatisme religieux, il est normal que les banques se crispent »

- Christophe Barthelemy, directeur de First Union

Pionnière dans le secteur de la finance islamique en France, elle a proposé en 2011 le premier compte courant compatible avec la charia. Actuellement, ses services englobent aussi le crédit à la consommation, l’assurance et le transfert d’argent entre l’Hexagone et toute l’Afrique.

Il y a quelques années, le grand groupe bancaire de Bahreïn El Baraka avait également annoncé son intention de s’implanter en France. Mais le projet n’a jamais abouti.

Selon Christophe Barthelemy, la conjoncture politique actuelle n’est pas favorable à l’avènement de nouveaux acteurs de la finance halal.

« Le marché est relativement tendu. Quand on parle de séparatisme religieux, il est normal que les banques se crispent », fait remarquer le financier en faisant allusion au projet de « loi confortant le respect des principes de la Républiques (dit contre le « séparatisme ») récemment proposé par le président Emmanuel Macron.

Il y a un peu moins de vingt ans, Paris voulait pourtant emboîter le pas à d’autres capitales européennes, comme Londres ou Berlin, en investissant dans la finance islamique pour attirer les capitaux du Moyen-Orient.

En 2008, soit une année après l’arrivée au pouvoir de l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, son gouvernement avait réalisé des aménagements fiscaux pour autoriser la mourabaha et les sukuk (titres financiers).

Ces mesures devaient également permettre de capter l’argent des musulmans de France.

Leur capacité d’épargne est estimée à 4 milliards d’euros annuellement. Mais ces ressources ne sont toujours pas mobilisées, à cause de freins politiques qui entravent le développement de la finance islamique, martèle le directeur de First Union.

« Moraliser le monde capitaliste occidental »

L’économiste Michel Santi évoque pour sa part des réticences d’ordre culturel. Ces réserves ont conduit selon lui, par exemple, à la suppression en 2019 d’un master en finances islamique à l’université Paris-Dauphine en dépit de l’inscription d’une trentaine d’étudiants à chaque session.

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Pour cet ancien membre du Forum économique mondial et de l’IFRI (Institut français des relations internationales), d’autres raisons pourraient également expliquer pourquoi la finance islamique n’est pas développée en France.

« Pendant très longtemps, Paris a renoncé à sa position de place financière européenne, face à Londres », explique-t-il, précisant par ailleurs que la France ne dispose pas d’assez d’universitaires et d’experts sur la finance islamique.

« Sur le plan pécuniaire, il y a pourtant beaucoup d’argent à gagner. Le volume de la finance islamique représente plus de 2 milliards d’euros par an dans le monde contre 0,5 milliard il y a 25 ans », ajoute Michel Santi.

Pour l’économiste, la finance islamique est pourtant une alternative salutaire.

« À l’heure où les excès des bourses et du monde de la finance nous préparent à un nouveau cataclysme, la finance islamique est plus que jamais nécessaire pour moraliser le monde capitaliste occidental, qui est devenu complètement débridé. »