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Pourquoi Israël se réjouit désormais du Printemps arabe

L’autoproclamée « unique démocratie du Moyen-Orient » n’a jamais été à l’aise avec les manifestations pour la démocratie. Mais les contre-révolutions autocratiques qui ont suivi ces manifestations lui ont permis de nouer de nouvelles amitiés
Un jeune Palestinien longe une section du mur de séparation israélien, passant à côté d’un panneau qui indique en arabe « café du Printemps arabe » dans le village cisjordanien d’al-Ram, en 2012 (AFP)
Par
TEL AVIV, Israël

« Des conséquences fortuites », voilà la meilleure façon de décrire l’impact du Printemps arabe sur Israël.

Dix ans après les manifestations pro-démocratie qui ont balayé le monde arabe, les analystes israéliens s’accordent sur le fait que les récents événements sont le résultat inattendu de ceux qui ont commencé en décembre 2010.

Leur interprétation des derniers développements et l’évaluation de leur futur impact peuvent varier – mais tous considèrent le début de la décennie comme le point de départ d’un processus qui a abouti à la normalisation des relations d’Israël avec un nombre croissant de pays arabes et musulmans. 

Tous conviennent que le Printemps arabe (expression inventée par l’Occident) n’est pas un fait accompli ; que les causes sous-jacentes sont toujours bien là et peuvent encore faire évoluer le paysage à l’avenir.

La réaction publique et politique israélienne à ces soulèvements historiques était confuse dès le début.

L’opinion publique était divisée entre ceux qui pensaient que la situation d’Israël empirait face à ces événements et ceux qui considéraient le Printemps arabe comme un changement positif pour le pays. 

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Même le terme « Printemps arabe » faisait débat, parfois remplacé par « Hiver arabe » ou par une expression des renseignements militaires israéliens, « Taltala », un terme hébreu signifiant « secousse ». La « peste égyptienne » était l’un des nombreux termes reflétant la profonde confusion et le sarcasme.

Si le discours israélien reflétait la perplexité du grand public, les déclarations contradictoires du Premier ministre Benyamin Netanyahou reflétaient une politique confuse.

Le Premier ministre – qui, dans ses propres ouvrages, prêchait que le manque de démocratie dans les États arabes était le principal obstacle à la paix – a ouvertement évité toute référence à l’aspect démocratique du Printemps arabe.

« Le Moyen-Orient n’est pas un endroit pour les naïfs », affirmait-il dans un discours prononcé devant le Parlement israélien le 23 novembre 2011, faisant référence de manière sarcastique à ceux qui voyaient quelque chose de positif dans les événements qui se déroulaient à l’époque.

Pourtant, sur la scène internationale, il a adopté une approche plus complaisante, faisant des déclarations telles que : « Israël est une démocratie qui encourage la promotion de valeurs démocratiques et de la liberté au Moyen-Orient, et la promotion de ces valeurs sera bénéfique pour la paix. »

Dans un article publié en janvier 2013 par Mitvim (Institut israélien de politique étrangère régionale), l’analyste Lior Lehrs citait des « sources gouvernementales à Jérusalem » qui expliquaient que « Netanyahou a[vait] ressenti le besoin de combler le fossé entre lui et la communauté internationale ».

« Le Premier ministre, en tant que dirigeant de l’unique démocratie au Moyen-Orient, a compris qu’il ne pouvait pas ignorer les critiques internationales du [président égyptien Hosni] Moubarak et par conséquent, a abordé cette fois le problème de la promotion de la démocratie dans la région », écrivait Lehrs.

Dans les années qui ont suivi cette déclaration, le dirigeant d’un pays qui – à tort – se décrit et se vante d’être « l’unique démocratie au Moyen-Orient » s’est lié d’amitié avec de nombreux régimes autoritaires de la région.

Du printemps à la normalisation

Le « lien » entre le Printemps arabe et la normalisation des relations entre Israël et les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan, le Maroc et probablement d’autres pays, était l’un des principaux thèmes d’une conférence dédiée à la décennie par BESA, le centre Begin-Sadat d’études stratégiques de l’université Bar-Ilan (aux tendances de droite).

« Le Printemps arabe est le certificat de décès du nationalisme arabe tel que nous le connaissions au Levant et la montée de régimes aux allures de dictatures », a déclaré à Middle East Eye Ehud Yaari, commentateur et analyste politique israélien.

« L’effondrement des capitales centrales telles que Le Caire et Damas ont incité les pays périphériques arabes à réorganiser la scène. La capitale s’est déplacée aux Émirats arabes unis, une capitale plus moderne, en dépit de sa taille modeste. Étant donné la dimension historique, cela ne devrait pas changer dans un avenir proche. La donne a totalement changé au Moyen-Orient. »

Lors de cette conférence, Yaari a brièvement expliqué aux personnes présentes qu’il croyait en un « scénario catastrophe » pour Israël : l’effondrement « sur lui-même » de l’Égypte.

Yaari a plus tard déclaré à MEE que si l’Iran et la Turquie rivalisaient pour prendre l’ascendant dans les pays arabes du Levant, les pays périphériques étaient parvenus à la conclusion que la réponse à la menace croissante était d’établir de nouveaux partenariats, soutenus par les États-Unis.

Yaari a déclaré que le fait que Netanyahou « se vante » de l’annexion a fourni au prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed une occasion de normaliser les relations. L’accord du mois de septembre a été ratifié avec la promesse de l’abandon de l’annexion de la Cisjordanie occupée par Israël.

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« Ils ne le feront pas pour une livraison de F-35, ils visent une sorte d’alliance militaro-sécuritaire. D’autres suivront. Même le Qatar ne restera pas à la traîne longtemps une fois que l’Arabie saoudite aura rejoint le mouvement. Alors, des pays musulmans tels que le Niger, le Mali et d’autres suivront », assure-t-il.

« Le Printemps arabe était le cri de ceux que mon ami arabe appelle “les impuissants, les désespérés et les chômeurs”, pas un moyen d’arriver à un changement de régime. Pourtant, beaucoup de pays impliqués sont restés uniquement sur la carte. »

Selon son scénario, Israël devient partie intégrante de la région en rejoignant les alliances régionales comme le « Forum de la mer Rouge », une nouvelle initiative saoudienne en discussion.

Menachem Klein, politologue et conseiller des équipes de négociation israéliennes en 2000 et 2003, pense que l’ensemble des accords de normalisation sont le fruit du Printemps arabe et de la « dissolution » de la Ligue arabe.

Autrefois, la Ligue arabe unissait les États membres contre Israël. Lorsque les gouvernements ont commencé à attaquer leurs populations en 2011, ces pays ont commencé à se retourner les uns contre les autres.

Dans cette nouvelle constellation, Israël est devenu un autre facteur du délicat tissu des alliances et des rivalités dans le monde arabe. 

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« Israël a intégré le tissu arabe non seulement via ces accords de normalisation mais en tant qu’acteur actif dans le labyrinthe complexe des intérêts contradictoires des pays du Moyen-Orient », a-t-il déclaré à MEE.

« Il y a longtemps, [l’ancien Premier ministre] Shimon Peres rêvait d’un Israël membre de la Ligue arabe, mais il n’avait pas imaginé une région brisée avec une Ligue pratiquement disparue. »

Klein est bien conscient de la complexité de cette nouvelle réalité.

Le côté positif, selon lui, est qu’Israël est accepté de fait, même si les circonstances de sa création sont toujours illégitimes aux yeux de beaucoup. Toujours selon Klein, l’aspect négatif est qu’aux yeux de beaucoup au sein des sociétés arabes, Israël est toujours perçu comme le bras des États-Unis, un bras qui peut être utilisé pour obtenir une protection et des armes et comme un pipeline vers Washington.

Israël, la Palestine et la politique intérieure

Bien que Yaari et Klein conviennent tous deux que le Printemps arabe et les accords de normalisation ont eu un impact sur la cause palestinienne, leurs conclusions diffèrent quant à la façon dont les choses se sont passées.

« Je pense que la normalisation qui est issue du Printemps arabe imposera davantage de retenue à tout gouvernement israélien, même d’extrême droite. Plus d’annexion, plus de projets de construction israéliens dans la controversée zone E1. Israël a bien trop à perdre », estime Yaari.

« Les Palestiniens quant à eux se sont finalement rendu compte qu’ils ne peuvent compter sur personne, ils sont donc voués à infléchir leur trajectoire. »

Selon ce projet soigneusement élaboré ces dernières années, Israël prendra le contrôle de la Cisjordanie et divisera la zone en segments, comme le « grand Naplouse », le « grand Jénine » et ainsi de suite

Klein n’est pas d’accord avec cette conclusion, ni avec ce scénario. Selon lui, la plus dangereuse des répercussions de la décennie qui a changé le Moyen-Orient est la question palestinienne.

« Puisque le nationalisme palestinien a cessé d’être un problème entièrement arabe, et maintenant que les Palestiniens ont été abandonnés par les pays arabes et sont en réalité soumis à l’annexion de facto, c’est désormais devenu en fait un problème intérieur israélien », estime Klein.

« C’est une question relevant davantage de la politique intérieure que de la politique étrangère. Ce tournant rend juste la situation plus critique en l’absence de mesure externe aboutissant à une solution. Toute explosion dans les territoires occupés peut désormais facilement engendrer le chaos. »

Klein a entendu parler d’un projet militaire israélien conçu pour gérer une telle explosion. Selon ce projet soigneusement élaboré ces dernières années, Israël prendra le contrôle de la Cisjordanie et divisera la zone en segments, comme le « grand Naplouse », le « grand Jénine » et ainsi de suite.

Chaque région divisée sera sous le contrôle d’un gouverneur militaire. Le commandement central de l’armée israélienne a déjà expérimenté ce plan.

Il ne s’agit pas simplement de contrôler les émeutes : c’est un plan pour démanteler une instance dirigeante – l’Autorité palestinienne – et ainsi anéantir l’entité politique de la nationalité palestinienne.

Contrairement à Yaari, Klein estime que la « secousse » qui a évité les territoires occupés il y a dix ans est sur le point d’arriver.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.